Pénurie

Pourquoi la France tarde-t-elle à pratiquer un dépistage massif du coronavirus ?

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D’abord hostile à un dépistage massif du coronavirus, pourtant recommandé par l’OMS, le gouvernement a fait évoluer sa position. Préparer la levée du confinement nécessite de tester en masse pour éviter une seconde phase de contamination. Problème : comment surmonter l’actuelle pénurie et le manque de moyens industriels pour pratiquer des tests plus nombreux ?

Tester, tester, tester. C’est la consigne donnée, depuis mi-mars, par le président de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus. « Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pourrons pas stopper cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté. » À l’instar de l’OMS, des scientifiques français demandent également une politique massive de dépistage, complément crucial au confinement. Pourquoi gouvernement et autorités sanitaires français n’ont-ils pas suivi au plus vite ces recommandations ?

L’appel de l’OMS négligé par le gouvernement

« La France n’est pas visée » par la consigne de l’OMS, assure le 17 mars, Jérôme Salomon, directeur général de la santé (DGS), alors que le confinement vient d’être instauré. « En circulation active [...] le test n’a pas beaucoup d’intérêt. » Ce qu’il faut, c’est rester chez soi, martèle le directeur général, car « on est tous potentiellement porteurs ». L’épidémie est arrivée en France depuis maintenant deux mois. Les laboratoires hospitaliers ne réalisent alors, en moyenne, que 4000 tests par jour. L’ensemble des laboratoires de ville quelques centaines [1]. Autorités sanitaires et gouvernement semblent assumer une « stratégie ciblée » : « Nous testons toutes les personnes fragiles, à risques, hospitalisées évidemment, mais aussi les foyers collectifs, les résidents d’établissements collectifs de personnes fragiles ou âgées et, évidemment, les professionnels de santé », détaille Jérôme Salomon le 20 mars lors de son point de situation.

Une position officielle qui évolue sous la pression

Pourtant, le président du Conseil scientifique constitué par l’Élysée face au coronavirus, Jean-François Delfraissy, se prononce dès le 18 mars en faveur de tests massifs. « Les tests permettraient en effet, si on les avait en très grande quantité, de tester les individus suspects, ensuite de les isoler, c’est donc un enjeu majeur », explique-t-il. Les apparents bons résultats obtenus par la stratégie de dépistage massif en Corée du Sud et en Allemagne alimentent les critiques. Il faudra attendre dix jours, le 28 mars, pour que l’exécutif ne néglige plus les recommandations de l’OMS. Lors d’une conférence de presse, le Premier ministre Edouard Philippe et le ministre de la Santé Olivier Véran reconnaissent enfin la nécessité de tester plus massivement. Il s’agit aussi de commencer à anticiper la sortie du confinement.

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La France est désormais en capacité de tester environ 12 000 personnes par jour, principalement via les laboratoires hospitaliers. L’objectif du ministère de la Santé est de multiplier ces capacités par quatre d’ici fin avril (avec 50 000 tests par jour). Problème : comment rattraper le retard et surmonter la pénurie de tests, que les deux semaines d’hésitations gouvernementales ont probablement aggravé. « Nous ne pouvons pas faire passer plusieurs dizaines de milliers de tests par jour. (...) Nous sommes en train de prendre des moyens industriels pour nous procurer ces produits afin de mettre en œuvre cette stratégie de tests massifs », expliquait Jean-François Delfraissy, le 20 mars [2]. Confrontées à un nombre limité de tests, les autorités sanitaires en ont pour l’instant restreint leur usage aux cas jugés « prioritaires » : principalement les personnes et les professionnels de santé « présentant des signes de gravité et des symptômes évocateurs du Covid-19 ». Face à ces restrictions en matière de dépistage, les soupçons de passe-droit pour les personnalités alimentent la défiance.

Un manque de réactifs et d’écouvillons pour réaliser les tests

Les tests actuellement pratiqués en France consistent à détecter la présence du virus dans des sécrétions qui ont été prélevées. Pour cela, un biologiste ou un personnel soignant réalise d’abord un prélèvement dans les cavités nasales à l’aide d’un écouvillon – une sorte de long coton-tige. Ce prélèvement est ensuite envoyé dans un laboratoire pour être testé par une méthode appelée « réaction en chaîne par polymérase » (PCR). Il s’agit de détecter si le matériel génétique du virus (l’acide ribonucléique, ARN), se trouve dans le prélèvement.

Le réactif est le composé qui réagit si le virus est présent dans l’échantillon prélevé. Ces réactifs, principalement produits en Chine et aux Etats-Unis, manquent. Les écouvillons pourraient aussi subir une pénurie, rapporte Le Canard Enchainé dans son édition du 25 mars. L’italien Copan, leader du secteur, est débordé de commandes. « Certains laboratoires – privés comme publics – sont obligés de développer des astuces artisanales pour démultiplier les possibilités d’écouvillonnage », prévient un communiqué des syndicats de biologie médicale et de médecins toutes spécialités confondues, le 24 mars.

La fiabilité des tests actuels est également source d’interrogations. Une partie des patients sont négatifs aux tests alors qu’ils souffrent de syndrome respiratoire aigu. L’une des raisons avancées, selon le chef de service du laboratoire de virologie du CHU de Rennes, Vincent Thibault, est que le virus ne se trouve pas dans le nez tout au long des différentes phases de la maladie. Il peut être localisé plus en profondeur, dans les voies respiratoires supérieures, voire dans les poumons. Ceci explique que l’on puisse obtenir un test négatif chez un patient symptomatique, pourtant bien infecté. « Cela ne veut pas dire que le test n’est pas bon mais que nous cherchons le virus au mauvais endroit, là où il n’est pas à toutes les phases de la maladie. »

La pénurie de masques joue sur le manque de tests

Depuis le 7 mars, le gouvernement autorise les laboratoires de ville à effectuer les tests [3]. La Direction générale de la santé dénombre 120 laboratoires, publics et privés, en mesure de les réaliser. Mais face à la pénurie de gants, de lunettes de protection et de masques, les biologistes et infirmiers ne peuvent pratiquer les prélèvements sans risquer d’être contaminés, puis de propager le virus eux-mêmes. Cette absence de moyens a donc un effet direct sur le nombre de prélèvements.

- Notre enquête : Pénurie de masques face au Covid-19 : la faillite des gouvernements successifs dans la gestion des stocks

Là encore, le manque d’anticipation du gouvernement est pointé du doigt. « Les laboratoires privés auraient dû être autorisés plus tôt à pratiquer ces tests, cela leur aurait permis d’anticiper plus tôt. Nous avons perdu un mois de pratique de tests, le temps de les recevoir et de mettre en place une organisation pour les réaliser », estime Lionel Barrand, président des jeunes biologistes médicaux, interrogé par Mediapart, .

Hôpitaux publics et laboratoires de villes, prisonniers de l’offre des entreprises privées

La liste de kits de tests certifiés est régulièrement mise à jour par le ministère de la Santé. Au 23 mars, 19 kits étaient validés par les autorités françaises et distribués par 14 entreprises [4]. Or beaucoup de laboratoires de ville ne sont pas équipés des toutes dernières machines des fournisseurs de tests nécessaires à l’analyse des échantillons. Pour pratiquer la plupart des tests « nouvelle génération » comme celui de Roche, le laboratoire doit être équipé de la plateforme de test Roche dernière génération dont le tarif serait compris entre 300 000 et 400 000 euros ! « Sur les 4200 laboratoires de ville en France, pas plus d’une dizaine sera en mesure de s’acheter une machine de la dernière gamme de Roche », estime François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes dans Mediapart.

Autre obstacle : le choix a été fait de privilégier les plateformes de tests dites « fermées ». Pour une machine d’une marque donnée, le réactif de la même marque doit être utilisé, un autre ne sera pas compatible. « Lors d’une nouvelle menace virale comme aujourd’hui, il faut donc attendre les réactifs fournis par Roche ou Abbott pour pouvoir utiliser leurs machines. Si vous avez la machine Abbott mais que ce sont les réactifs Roche qui sont disponibles en premier, vous êtes coincé », explique Jérôme Martin, cofondateur de l’Observatoire de la transparence des politiques du médicament. Les réactifs pour les plateformes de tests dites « ouvertes » ont été distribués assez vite. Mais comme ces machines ne peuvent être entièrement automatisées et nécessitent davantage de manipulations, donc de personnels, elles sont devenues rares : l’ensemble des CHU ne comptent que 48 de ces plateformes « ouvertes » de tests. Les laboratoires de recherche et les hôpitaux publics sont donc prisonniers de l’offre des entreprises privées et de leur niveau de réactivité.

Quid des tests rapides

L’une des principales critiques adressées au gouvernement français en mars est l’absence de tests rapides comme ceux mis en place en Corée du Sud. Ces tests rapides permettent « d’avoir un résultat rendu en quelques minutes, 10, 15, 20 parfois 30 minutes selon les tests considérés », a précisé Olivier Véran le 28 mars. Ces nouveaux kits sont en cours d’élaboration, voire « désormais opérationnels pour certains d’entre eux », a ajouté le ministre, mentionnant des recherches en France, aux États-Unis, au Japon ou en Corée du Sud. Toutefois, « avant de les déployer, il faut s’assurer de leur efficacité », a-t-il insisté.

L’Espagne avait ainsi commandé 640 000 kits de tests rapides à l’entreprise chinoise Shenzhen Bioeasy Biotechnology. Le 26 mars, l’ambassade de Chine en Espagne a indiqué que l’entreprise qui a envoyé ces tests rapides ne disposait pas de « licence officielle de l’administration nationale des produits médicaux de Chine ». Au moins 9000 tests étaient défectueux selon le coordinateur des urgences du ministère de la Santé espagnol, rapporte le journal El Pais.

Olivier Véran a confirmé la commande de 5 millions de tests rapides par le gouvernement français. Il a garanti que les modèles commandés ont été testés et leur efficacité vérifiée. L’objectif annoncé est la réalisation de 30 000 tests rapides par jour en avril, et 100 000 par jour d’ici le mois de mai. Cela permettra d’accompagner la fin du confinement et d’éviter une seconde vague de contamination.

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Un dépistage massif en France... après le confinement

L’autre piste envisagée par le gouvernement consiste en un dépistage massif de la population après la période de confinement, en recourant à des tests sérologiques : une prise de sang réalisée dans des laboratoires d’analyses. Plusieurs modèles de tests sérologiques, qui permettent d’identifier la présence d’anticorps dans l’organisme, sont en cours d’expérimentation. Aux États-Unis et en Chine, des entreprises ont déjà commencé à produire des tests de recherche d’anticorps. En France, trois équipes de l’Institut Pasteur travaillent à la mise au point de tests sérologiques. Depuis le 31 mars, la société bretonne NG Biotech propose un test sanguin rapide et pense fabriquer 120 000 tests en avril.

Ces tests sérologiques pourraient donner une image plus précise de la contamination de la population française, et surtout permettre d’identifier les personnes immunisées et les autres, encore vulnérables. Le confinement serait alors réservé aux malades et à leurs contacts. L’élaboration de ces tests à une grande échelle risque cependant de prendre du temps.

Sophie Chapelle

Photo de une : © Pedro Brito Da Fonseca

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