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En finir avec les pesticides : les têtes de listes bretonnes interpellées par les collectifs de victimes

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Cinq candidats à la région Bretagne disent vouloir sortir des pesticides entre 2026 et 2040. Mais le manque d’accès aux fonds européens, repris aux régions par l’État, et la main mise des lobbies risquent de compliquer les choses.

La sortie des pesticides n’est plus un tabou en Bretagne, première région agricole de France [1]. Loïg Chesnaie-Girard, président PS sortant de la région (et candidat à sa propre succession), l’a réaffirmé début juin devant des paysans et salariés tombés malades suite à l’usage de ces produits chimiques : « Nous sommes dans un moment où notre société doit s’orienter vers la sortie des pesticides. »

« Attendre 10 ou 20 ans pour sortir de cette chimie de mort, c’est inacceptable »

Quand ? D’ici 2040, promet-il. Du côté de la liste LREM, dirigée par Thierry Burlot, actuellement vice-président de la région en charge de l’environnement, on parle aussi de 2040. Leur concurrente d’EELV, Claire Desmares-Poirrier, s’engage sur 2025 et fait du sujet un point incontournable d’éventuelles négociations au soir du premier tour des élections, qui aura lieu le 20 juin prochain. Deux autres listes promettent une sortie rapide des pesticides : celle de l’Insoumise Marie-Madeleine Doré-Lucas (tête de liste LFI dans le Morbihan), d’ici une dizaine d’années, et celle de l’écologiste (non EELV) Daniel Cueff, connu pour son arrêté anti-pesticides en tant que maire de Langöet, petite commune située non loin de Rennes. Absente de cette rencontre organisée par le collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, la tête de liste LR Isabelle Le Callennec a expliqué comprendre la « lutte contre les effets négatifs des pesticides » mais n’a pas évoqué d’abandon de la chimie de synthèse.

Loïg Chesnais-Girard (à gauche), président PS sortant de la région Bretagne et candidat à sa succession s’est engagé à sortir des pesticides en 2040. Un délai « insupportable » pour Christian Jouaut (à droite sur la photo), ancien agriculteur, atteint d’un cancer reconnu comme une maladie professionnelle. ©Nolwenn Weiler

« Comment oser annoncer devant une assemblée de victimes des pesticides un délai de 10 à 20 ans avant de pouvoir sortir de l’utilisation de cette chimie de mort ? » , interroge Gisèle, ancienne agricultrice de 60 ans, atteinte de la maladie de Parkinson depuis 10 ans. « Ces délais, ça m’insupporte, renchérit Christian, ancien agriculteur, atteint d’un cancer de la prostate reconnu comme une maladie professionnelle ; et dont l’épouse est décédée d’un cancer en 2006. Cela veut dire combien de malades en plus ? 2000, 3000 ? C’est inacceptable. » « Nous connaissons des agriculteurs, malades, qui ont arrêté d’utiliser le round-up du jour au lendemain, avance Marie-France, membre du collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, à l’origine de cette rencontre avec les candidats. Donc pourquoi 2040 ? Pourquoi pas avant ? »

La Bretagne agricole mauvaise élève

« Tout agriculteur qui veut modifier ses pratiques pour sortir des pesticides doit être soutenu. Et sur beaucoup d’exploitations on va pouvoir accélérer. Mais je ne peux pas m’avancer pour que ce soit plus rapide », répond Loïg Chesnais-Girard, mettant en avant un manque de moyens, et regrettant la perte de la gestion régionale des budgets de la politique agricole commune (PAC, négociée au niveau européen et national). Depuis 2015, une partie du second pilier de la PAC qui représente environ 20 % du budget total, a été confiée aux régions. En Bretagne, cela représente environ 53 millions d’euros par an, auxquels il faut ajouter les cofinancements de l’État, de la région, des départements, de l’agence de l’eau et des collectivités locales qui portent le budget total à environ 95 millions d’euros par an.

Une partie de cet argent a été utilisé pour financer des mesures agricoles, environnementales et climatiques (Maec), qui ont permis d’augmenter la surface de prairies. « On a gagné 5000 hectares (non traités, ndlr) », se félicite Loïg Chesnais-Girard. « Aucune région n’a fait aussi bien », appuie Olivier Allain, actuel vice-président en charge de l’agriculture et sur la liste LREM pour le prochain mandat. L’Observatoire de la transition écologique des territoires est moins enthousiaste : il attribue à la Bretagne une note de 8/20 pour les actions réalisées en matière agricole lors de la dernière mandature. La région est particulièrement mauvaise coté agriculture bio, les surfaces n’ayant augmenté que de 0,7% en cinq ans, ce qui place la Bretagne parmi les mauvais élèves français.

L’agro-industrie dénonce « le risque d’une OPA de mouvements radicaux sur les orientations agricoles »

Cela dit, plusieurs organisations environnementales ont salué la gestion bretonne des Maec, et ont donc appuyé, en juillet dernier, la demande du président de la Bretagne de pouvoir gérer la totalité de la PAC au niveau de la région. Le premier pilier, qui gère les aides directes aux agriculteurs et qui représente environ 500 millions d’euros de subventions en Bretagne, est pour le moment géré par l’État. Cette administration totale de la PAC par la région était soutenue par la Confédération paysanne et par plusieurs associations environnementales. Mais pas par la FRSEA (branche régionale de la FNSEA, syndicat agricole majoritaire et tout puissant en France), qui craignait de voir la PAC se désengager peu à peu du soutien à l’agriculture conventionnelle. « 0 phyto, orientation massive vers l’agriculture bio, extensification, refus de l’export…. Les agriculteurs craignent de se voir imposer des contraintes supplémentaires », détaillait Jean-Paul Riaut, représentant de la fédération en juin 2020 [2].

Aucun des représentants de l’agriculture conventionnelle ne voulait de cette régionalisation. Dans une déclaration commune, les représentants des producteurs de viande, de légumes, de lait et les coopératives agricoles n’ont pas hésité à évoquer « le risque d’une OPA de mouvements radicaux sur les orientations agricoles ». Évoquant « la connexion au marché international », et une nécessaire « vision géostratégique », ces organisations souhaitaient que l’État français assume « l’entière responsabilité de la mise œuvre du premier pilier de la PAC ». « La PAC n’est pas un joujou politique, son budget une proie pour des campagnes électoralistes aux scrutins locaux, ciblant avant tout des urbains et rurbains, connectés au virtuel, aveuglés par une ruralité idéalisée », ont ajouté ces organisations. Les agriculteurs à bout de souffle, malades à cause de l’usage des pesticides, et qui rêvent d’en sortir, apprécieront sans doute d’être ainsi qualifiés de personnes déconnectées de la réalité...

Le gouvernement approuve les défenseurs de l’agriculture conventionnelle

Le gouvernement a été sensible aux arguments des défenseurs du statu quo agricole. Non seulement le pilier 1 reste aux mains de l’État, mais l’État récupère en plus le pilier 2, celui-là même qui permettait aux régions d’impulser des changements de pratiques sur leurs territoires. « Il n’y aura jamais de régionalisation tant que Macron sera au pouvoir. C’est totalement contradictoire avec la façon dont il gouverne, pense René Louail, agriculteur en retraite, ancien élu régional et membre du Collectif de soutien aux victimes des pesticides. De plus, il ne se fâchera certainement pas avec la FNSEA. Et celle-ci ne veut pas entendre parler de régionalisation, encore moins à un moment où il est probable que les écologistes prennent le pouvoir dans certaines régions ».

Olivier Allain (à gauche), actuel vice-président en charge de l’agriculture, et candidat sur la liste LREM promet une sortie des pesticides en 2040, s’il y a des fonds publics pour le faire. Or, à partir de 2023, les régions n’auront plus de prise sur les budgets de la PAC. © Nolwenn Weiler

Privés des fonds PAC, la région Bretagne, comme les autres, voit ses marges de manœuvres largement réduites. « Nous voulons récupérer le premier pilier de la PAC, on en fera la demande si on est élus en juin », a affirmé le vice-président de la région Olivier Allain lors de la rencontre avec des victimes de pesticides. « On savait déjà que la décision de refus de la régionalisation était prise, commente le collectif. À ce stade, on peut appeler cela du cynisme à l’état pur. » Il est vrai que les multiples fonctions de Olivier Allain, agriculteur dans les Côtes d’Armor, font sans doute de lui quelqu’un d’averti : ancien président de la FDSEA, ancien président de chambre d’agriculture, chargé du programme agricole d’Emmanuel Macron pendant la campagne, coordinateur des états généraux de l’alimentation, il a aussi hérité du volet agricole du grand plan d’investissement....

Arrêter de financer l’agriculture intensive ?

« Sur les financements, les deux sortants ont beaucoup développé une position d’attente vis-à-vis de la régionalisation des piliers de la PAC, constate le Collectif de soutien aux victimes des pesticides. Les autres ont été beaucoup plus radicaux sur l’arrêt des financements de l’agriculture intensive. » « On ne donne plus d’argent pour des gros méthaniseurs, pour des agrandissements de bâtiments en volailles ou en porc », avance Claire Desmares-Poirrier, d’EELV. « Nous couperons le cordon qu’entretient l’exécutif régional actuel avec l’agrobusiness, tranche l’insoumise Marie-Madeleine Doré-Lucas. Cela se traduit par la sortie du capital d’Eureden [gigantesque coopérative réunissant 20 000 agriculteurs, née en 2020 de la fusion de Triskalia et d’Aucy, ndlr] et de Yer Breizh [société créée en 2018 qui regroupe des éleveurs de poules et de poussins, et les usines d’aliments de l’ex groupe Doux, ndlr]. » La candidate LFI promet par ailleurs la fin des subventions « aux multinationales polluantes et asservissant les paysans telles que Lactalis [géant de l’industrie du lait, ndlr], Cooperl [coopérative incontournable de la filière porc, ndlr] ou Synutra [entreprise chinoise installée à Carhaix, en Centre-Bretagne, qui fabrique du lait infantil, ndlr]. » Elle propose aussi des mécanismes d’annulation de la dette paysanne.

Quant à Daniel Cueff, candidat écologiste dissident, il a promis que les aides de la région seraient convergentes vers l’objectif de sortie des pesticides. Il prévoit de mettre en place « des politiques incitatives et non coercitives », avec la création d’un indicateur breton de prospérité durable qui vise à n’avoir aucun impact négatif sur l’environnement, la santé, l’emploi. Interrogé sur le financement régional récent de poulaillers géants à hauteur de 920 000 euros, ou encore l’aide de 10 millions d’euros à la coopérative légumière de Saint-Pol-de-Léon (dans le Finistère) - sans aucune contrepartie en matière d’usage des pesticides, Loïg Chesnais-Girard a botté en touche. Et évoqué qu’à l’avenir, les aides versées se feraient dans le cadre de contrats qui imposeraient leur remboursement en cas de non respect des conditionnalités environnementales.

« Il y a une vraie différence d’approche entre ceux qui sont aux responsabilités et celles et ceux qui souhaitent y accéder », conclut René Louail. « Seuls les seconds, EELV, la France insoumise et l’écologiste dissident Daniel Cueff, osent proposer un autre paradigme par une réelle remise en cause des pratiques agricoles, pense Gisèle, qui a travaillé toute sa vie dans des fermes et qui peine chaque jour à se mouvoir à cause de sa maladie. Loin de stigmatiser le monde paysan, ils proposent de les accompagner dans un changement de pratique, se réjouit-elle. Avant de déplorer que « ces trois courants n’aient pas fait liste commune ».

Nolwenn Weiler

Dessin : Cécile Guillard.

Dans ce dossier :
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