Politique

« Pourquoi le gouvernement ne veut-il pas de mon aide ? Parce que je ne suis qu’une aide-soignante ? »

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Caroline Fiat est députée de la France insoumise. Aide-soignante de profession, elle est, comme certains autres élus, retournée exercer dans un service de réanimation Covid à Nancy. Quelle est sa perception de la gestion de la crise par le gouvernement ? Comment voit-elle la sortie du confinement ? Entretien.

Basta ! : Vous êtes retournée travailler comme aide-soignante au CHU de Nancy lors du pic de l’épidémie. Cette mission est aujourd’hui terminée. La situation s’est-elle normalisée ?

CC Jean-Luc Hauser via Wikimedia Commons.

Caroline Fiat [1] : Deux services de réanimation dédiés à des cas de Covid-19 vont être fermés à Nancy, donc ils n’avaient plus besoin de moi. C’est une bonne nouvelle. Je m’étais engagée pour un mois renouvelable si besoin, et il n’y a pas eu besoin. Cela veut dire que les choses vont mieux. Quand vous prenez en charge un patient, c’est difficile de le quitter, on veut connaître la suite. Alors, je demande des nouvelles aux collègues. Dans notre service, nous avons eu beaucoup de patients d’Alsace, des Vosges, peu d’habitants de Meurthe-et-Moselle, donc le confinement a l’air d’avoir bien fonctionné dans notre département.

Comment jugez-vous la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement ? Pensez-vous que le confinement a été décidé trop tard ?

Bien malin celui qui dit qu’il aurait déclaré le confinement plus tôt, car cette épidémie nous est tombée dessus d’une manière que nous n’attendions pas. Ce que je regrette, ce sont les mensonges. On n’avait pas de masques, il fallait l’assumer. On entendait tous les jours des responsables du gouvernement dire « les masques arrivent, les masques arrivent ». Non, ils n’arrivaient pas. Quel était l’intérêt de mentir ? Il fallait trouver d’autres solutions. En Meurthe-et-Moselle, le préfet a fait appel aux dons des entreprises. Nous avons trouvé de cette manière 90 000 masques FFP2 qu’on a fait distribuer. Heureusement que nous n’avons pas écouté Olivier Véran qui nous disait que les masques arrivaient le lendemain !

Je pense que s’il y avait eu plus d’honnêteté, on aurait trouvé des solutions par la solidarité. La communication n’était pas la bonne. En crise sanitaire, cela ne sert à rien de mentir, il faut assumer et dire, on n’a pas de masques, on va peut-être manquer de réanimateurs là, de places en réa ici, il va falloir monter un hôpital de campagne… L’honnêteté est bien moins anxiogène ! Quand vous mentez, les gens n’ont pas confiance et cela crée encore plus d’angoisse.

Lire aussi : Le CHU de Nancy, symbole de la désorganisation managériale de l’hôpital public

Je reprends ici ma blouse de soignante : quand on explique à une personne malade son traitement, qu’elle a tant de chances de s’en sortir, tant de risques, quand vous expliquez tout sans mentir, 50 % du soin est déjà réalisé. J’en veux à Olivier Véran car il est médecin, il sait cela. Je ne comprends pas sa gestion. Je l’ai alerté à plusieurs reprises par des questions écrites et par SMS. Quand je trouvais que c’était vraiment urgent, je me suis permise de l’alerter en direct. Je lui ai proposé mon aide, il n’a pas saisi cette main tendue.

Dès le départ, quand Emmanuel Macron a parlé d’unité nationale, j’ai pensé qu’effectivement, on ne fait pas de la politique sur une crise sanitaire. J’ai changé mon fusil d’épaule. J’ai l’impression que, pour eux, « unité nationale » signifie bâillonner l’opposition et faire en sorte qu’on les admire. Non, l’unité nationale, c’est de ne pas laisser le gouvernement aller dans le mur. Pourquoi ne veulent-ils pas de mon aide ? Parce que je ne suis qu’une aide-soignante ? Parce que je suis une insoumise ? Je trouve leur façon de faire très méprisante.

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Dans cette crise, les infirmières, les aides-soignantes, les agents de nettoyage des hôpitaux, sont mis en avant, leur travail est reconnu. Pensez-vous que cela va changer la perception à long terme de ce travail de terrain, indispensable mais mal payé ?

J’attends les actes. Il faut donner les moyens financiers, matériels et humains de travailler. Là, on est en pleine crise, donc, c’est « quoi qu’il en coûte », toutes les vannes sont ouvertes. Je trouve cependant que Gérald Darmanin [ministre des Comptes publics] répète bien trop souvent que la Sécurité sociale va atteindre 41 milliards d’euros de déficit. Il est donc à craindre que ce soit pour nous dire, dans quelques semaines, qu’il va falloir faire des économies.

Dans votre travail d’aide-soignante, avant de devenir députée, avez-vous constaté la dégradation des conditions de travail et de soins ?

Oui, j’étais en Ehpad. Nous n’avions pas assez de matériel, pas assez de personnel. Je me suis battue pour que ça change. J’ai travaillé dans des Ehpad publics et en privé lucratif, où c’est encore pire.

Cette crise révèle la situation très difficile dans les Ehpad, où l’épidémie a fait des milliers de morts. Comment changer les choses ?

Suivre les préconisations du rapport parlementaire Fiat-Iborra rendu en mars 2018 ! [2]. Nous y disions qu’il fallait donner les moyens humains et matériels pour traiter dignement nos résidents, avec un ratio minimal de soignants, et qu’il faut trouver des solutions pour stopper cette maltraitance, qui n’est même plus institutionnelle, mais gouvernementale. Cela fait trois ans que je leur dis la réalité dans les Ehpad, cela fait deux ans qu’on leur a rendu ce rapport. Rien n’est arrivé. Aujourd’hui, c’est l’hécatombe. Je suis très en colère. Quand vous faites des erreurs sur un autre sujet, vous perdez peut-être de l’argent, ici, ça se compte en morts.

Sur la question des médicaments, des masques, des respirateurs, le projet d’une industrie publique du médicament et de la santé, et de sa relocalisation, est-il porté par la France insoumise ?

On le porte depuis la présidentielle. Pour avoir de quoi subvenir nous-mêmes à nos besoins. Dire que nous n’avons pas besoin de fabriquer nous-mêmes parce qu’ils le font très bien en Chine, on voit bien que cela ne marche pas. Nous ne sommes même plus capables d’être autonomes en médicaments, malgré tous les labos pharmaceutiques dont nous disposons. Beaucoup de gens, je pense, auront pris conscience dans cette crise que nous avions des usines qui fabriquaient des masques, qu’on les a fermées pour faire des économies parce que cela coûtait moins cher à fabriquer ailleurs. La crise sanitaire montre au contraire que ces économies coûtent cher en vies humaines. Peut-être qu’à l’avenir, nous ne serons plus regardés de la même façon quand on parlera de nationalisations, de produire local, de circuits courts.

Êtes-vous sceptique sur la perspective de déconfiner à partir du 11 mai ?

Je pense que le gouvernement fait encore une fois tout à l’envers. Le gouvernement dit "on déconfine" mais il n’a rien préparé. Cela met tout le monde en danger. Le gouvernement et le président sont entourés de plein de gens compétents qui, avec les parents d’élèves, les enseignants, les personnels soignants, les infirmières scolaires, peuvent travailler à l’organisation nécessaire, à ce qu’il faut mettre en place. Donner une date et ensuite réfléchir à comment faire, cela n’a pas de sens. Cela revient à la question de la confiance. Il faut dire la vérité. C’est aussi de la responsabilité politique d’assumer quand on ne sait pas. Ça ne sert à rien de faire de la langue de bois.

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Au niveau politique, le travail continue pour les député.es ?

Au sein de la commission des affaires sociales, j’ai été nommée à nouveau co-rapporteure avec Monique Iborra [députée LREM] sur la gestion de la crise sanitaire dans le médico-social. Cela signifie beaucoup d’auditions, de visioconférences, avec les enfants à la maison [Les enfants de Caroline Fiat parlent et jouent en fond tout au long de notre entretien.]. Télétravailler avec des enfants, ce n’est pas simple, et jouer le rôle de l’enseignante en plus entre deux visioconférences non plus. Je le vis au quotidien. Je félicite les parents qui réussissent à faire cela.

Caroline Fiat, en septembre 2019 à l’Assemblée nationale, sur les mouvements des soignants dans l’hôpital public.

Cette période où l’on réfléchit à ce qu’il faudrait construire pour le « monde d’après » semblerait propice à faire se rassembler les gauches, mais on voit des conflits, sur les réseaux sociaux, entre la France insoumise et EELV…

Je n’aime pas trop les expressions « union de la gauche », « rapprochement des gauches ». Souvent, dans l’hémicycle, nous défendons les mêmes amendements, les groupes, PC, PS et FI [Il n’y a plus de députés EELV à l’Assemblée nationale depuis 2017]. Je me dis il n’y a pas besoin de rapprochement, nous sommes sur les mêmes positions dans le travail parlementaire. Après une crise comme celle que nous vivons, ce serait bien de voir que beaucoup d’amendements nous rapprochent plus qu’ils ne nous divisent, mais ce n’est pas à mon niveau que cela se décide...

Au Parlement, nous nous trouvons face à un mur. La majorité est vraiment sectaire. Tant qu’une demande ne vient pas d’eux, elle ne passe pas. J’ai souvent alerté les élus de la majorité dans l’hémicycle sur la situation dans les établissements de santé, hormis se moquer parfois, ils n’ont rien fait. Je me suis énervée, il y a des vidéos que des militants ressortent aujourd’hui de mon quotidien dans l’hémicycle qui résonnent différemment avec la crise. De retour à l’Assemblée nationale, je ne sais pas si je serai plus écoutée, mais je serai plus combattante.

Recueilli par Rachel Knaebel

Photo de une : © Anne Paq

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