Universités

Bâtiments insalubres et sans chauffage : comment une fac de banlieue « tombe en ruine »

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par Margaret Oheneba

Un campus de l’université de Créteil, en région parisienne, est en travaux pour assurer un accueil plus digne des élèves, après un hiver de cours en visio et de panne de chauffage l’an dernier. Mais cette université de banlieue doit aussi composer avec sa forte dette.

« Quand, le jour de la rentrée, j’ai su que le campus c’était ici, j’étais choquée », lâche Eva*, étudiante. En passant devant ce site de l’université Paris-Est Créteil (Upec), dans le Val-de-Marne, « personne ne peut se dire que c’est une fac », abonde Yasmine*, son amie. Elle dit en avoir « fait tout le tour » la première fois, avant de se rendre compte qu’il s’agissait bien du lieu dans lequel elle allait étudier.

« J’ai choisi l’Upec, parce que ce campus était près de chez moi, mais si j’avais su ce qu’il en était, je serais allée ailleurs », observe Aïda. Cette annexe du campus de Paris XII, héritée des années 1970, se situe entre les locaux du conseil départemental du Val-de-Marne, la station de métro Créteil-L’Échat et le centre commercial attenant. Il s’appelle « Pyramide », mais fait pâle figure à côté du très moderne campus de droit situé à dix minutes à pied. Les locaux de Pyramide sont datés, et souffrent des problèmes inhérents de vétusté : infiltration, problèmes de canalisations, de chauffage et de climatisation.

« Pyramide porte bien son nom... ce campus tombe en ruine », ironise Murat, en master de sciences de l’éducation à l’Upec. Il a créé cet automne une association d’étudiants, Collec’tri, qui veut mettre en lumière les difficultés auxquelles fait face ce campus qui accueille essentiellement des habitants de la banlieue parisienne.

Des professeurs en doudoune

Fin 2022, la Cour des comptes faisait état de la dégradation matérielle de nombreuses universités françaises. L’État « doit, comme les universités, faire face à l’indispensable remise à niveau de ce patrimoine dont un tiers est dans un état peu ou pas satisfaisant et qui ne répond que rarement aux besoins de sobriété énergétique ». La Cour relevait que « 80 % du patrimoine de Paris XII, Sorbonne Paris Nord, est déclaré vétuste » et que « Paris-Saclay présente 70 % de locaux dans un état peu ou pas satisfaisant, tout comme Lyon II-Lumière à 66 % ». Paris XII, c’est l’Upec, l’université de Créteil.

Des trous dans le plafond laisse apparâitre des tuyaux
Les plafonds du campus Pyramide à l’Upec.
Margaret Oheneba
Des tuayxu visibles derrière un plafond troué
©Margaret Oheneba

L’insalubrité des bâtiments de l’Upec est dénoncée depuis au moins une décennie, notamment dans les comptes rendus du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’établissement. Elle tient aussi à une spécificité du campus de Pyramide, qui abrite les cursus des étudiants en sciences de l’éducation, sciences sociales et sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) : l’Upec n’y est que locataire des murs. De ce fait, les travaux les plus lourds reviennent au bailleur, un investisseur.

L’hiver dernier semble avoir marqué un tournant. « Des professeurs ont fait cours en doudoune », se souvient Yasmine. Le chauffage était en panne dans tout le bâtiment, alors que ces problèmes étaient auparavant ponctuels. Il y faisait tellement froid qu’une partie des cours a dû être délocalisée. Certains enseignements ont même dû se faire en visioconférence faute de locaux en état. « Ça a été particulièrement dur pour les élèves en première année », rapporte Raphaël Renon, étudiant en master lettres, langues et sciences humaines, et coprésident de la section locale du syndicat Solidaires étudiants.

Poursuites judiciaires contre le propriétaire des locaux

La mobilisation des étudiants a été telle que deux députés insoumis du Val-de-Marne, Clémence Guetté et Louis Boyard, sont venus visiter le campus et dénoncer son état de délabrement. De son côté, la direction de l’Upec a décidé d’engager des poursuites judiciaires contre le propriétaire. « On a fait des référés d’heure à heure [saisie en urgence d’un juge, ndlr] pour demander au propriétaire de faire les travaux qui lui incombaient », ainsi que le remboursement des frais engagés par la fac à cause de l’absence de chauffage, explique à Basta! Julien Aldhuy, vice-président de l’Upec, en charge du patrimoine, des campus et du développement durable. La direction de l’université se veut désormais confiante quant à la bonne tenue des cours cet hiver.

« Les travaux sur le chauffage sont aujourd’hui quasiment finis, ceux sur la climatisation devraient être terminés fin janvier, selon la planification du propriétaire, détaille Julien Aldhuy. Des travaux ont également été engagés sur les canalisations d’eau et d’évacuation des toilettes du bâtiment, parce qu’on avait toute une série de problèmes avec les sanitaires à différents étages. » Avec ces travaux en cours, l’Upec a renoncé à délocaliser cette année les cours sur un autre site. La piste avait été vivement rejetée par les étudiantes, qui ont continué à se mobiliser à la rentrée de septembre 2023.

Des lavabos troués dans les toilettes
©Margaret Oheneba

Les étudiantes ont décroché d’autres victoires mi-novembre. A été obtenue l’ouverture de salles le midi pour pouvoir manger. Auparavant, les étudiantes ne disposaient que d’une petite pièce de 30 places assises équipée de micro-ondes. Quand toutes les tables étaient occupées, en cas de manque de temps pour se rendre au restaurant universitaire, il fallait manger dans les couloirs ou dans le hall. À partir de ce mois-ci, des salles de cours resteront aussi ouvertes pour permettre aux étudiants d’étudier et de travailler ensemble. Ce qui est indispensable.« Tout notre cursus, c’est du travail en groupe », insiste Shanael*, étudiante en sciences de l’éducation et sciences sociales.

Laissés pour compte

Si la mobilisation semble avoir payé, elle laisse tout de même un goût amer. « C’était assez simple de changer des choses toutes bêtes et qui peuvent un peu améliorer les conditions des étudiants, note Murat. Depuis le début, on remonte [les problèmes] et ils ont font la sourde oreille, et dès que l’affaire est médiatisée, ils se bougent. C’est dommage. »

Ces petites victoires n’effacent pas le sentiment d’une partie des étudiants d’être laissés pour compte en raison de leur filière, les sciences sociales et sciences de l’éducation. « Notre enseignement est aussi légitime que les autres, défend Eva. Mais c’est à l’image de la société en général parce que tout ce qui est social, on s’en fout un peu. » « Ici, il y a la licence sciences de l’éducation et le métier de prof dans la société actuelle n’est pas du tout valorisé », abonde Sonia.

Des mus à la peintrue écaillée et un sac d'exticnteur vide au mur
©Margaret Oheneba

L’université reconnaît les limites de son action. « Il y a toute une série de travaux, menés cette fois par l’Upec, qui sont liés aux infiltrations, rapporte Julien Aldhuy. Une partie de la Pyramide est en terrasses et il semble qu’elles fuient depuis toujours. » Ainsi, « quand il y a une infiltration, on fait les travaux, puis quatre mètres plus loin, on refait les travaux quand il y a une autre infiltration, avance le vice-président de l’Upec. On est sur du purement curatif parce qu’il faudrait reprendre toute l’étanchéité des terrasses, des travaux qui incombent au propriétaire, qui a sans doute priorisé les aménagements intérieurs. »

L’université doit demander un prêt

« Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut partir du campus Pyramide, résume Séverine Chauvel, maîtresse de conférence en sociologie à l’Upec et secrétaire de section du syndicat Snesup-FSU. La question, c’est pour aller où, et avec quel financement ? » Pour la première question, l’université assure avoir une solution : la ville de Créteil a prévu de lui céder une parcelle pas très loin de la Pyramide. Quant à la question du financement, c’est là où le bât blesse.

Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche confirme une dotation de sept millions d’euros pour le financement de futurs locaux pour l’Upec. Pour les près de 14 millions d’euros restants, l’université va solliciter un prêt. « Dans la situation financière actuelle de l’université, je ne vois pas qui nous prêterait de l’argent », s’interroge, sceptique, Luc Pellissier, maître de conférence en informatique à la faculté de droit de l’Upec, et coordinateur du syndicat FSU.

Comme beaucoup d’universités, l’université Paris XII – qui compte 40 000 étudiantes – fait face à des problèmes financiers depuis des années. Son déficit s’élève aujourd’hui à près de dix millions d’euros. Fin septembre, la revue en ligne consacrée à l’enseignement supérieur Academia documentait « l’effondrement en cours d’une très grande université française, dans l’indifférence totale ».

Gel des recrutements

Un des aspects est l’état désastreux des bâtiments. Un autre est le gel des recrutements, avec pour conséquences des cours surchargés, déplore Elias H’limi, étudiant en droit et trésorier de l’Unef à l’Upec. Dans le même temps, le nombre d’étudiants inscrits sur l’ensemble des 16 sites de l’Upec a augmenté. Il y a eu « 12 000 étudiants en plus ces cinq dernières années et les moyens de l’État n’ont pas suivi », précise la maîtresse de conférence en sociologie Séverine Chauvel. « La dotation par étudiant de l’Upec représente 600 euros de moins par rapport à d’autres universités », ajoute l’enseignante.

Une main tient une plaque d'aération détachée du mur
©Margaret Oheneba

« L’Upec doit faire avec 7000 euros par an et par étudiantes alors que les universités Paris-Saclay ou Sorbonne disposent de 11 000 euros, avec deux fois moins d’étudiantes venant de milieux populaires », dénoncent plusieurs syndicats dans une pétition lancée début octobre. Ils ont sentiment que les universités de banlieue parisienne sont sacrifiées en faveur des parisiennes ou de celles considérées d’ « excellence ». « Ce sont les étudiantes de l’Upec, déjà paupérisés qui vont payer les pots cassés, dans une université française à deux vitesses », souligne la pétition.

Pour aider l’Upec à faire face, le ministère de l’Enseignement supérieur a décidé d’accorder d’ici fin 2023 une aide exceptionnelle de deux millions d’euros pour « protéger » les emplois et un million d’euros pour les coûts énergétiques. « Pour donner un ordre de grandeur, l’augmentation du point d’indice des fonctionnaires qui a été décidée en juillet dernier, ça coûte cinq millions d’euros par an à l’Upec, et ils ne sont pas compensés, affirme l’enseignant Luc Pellissier. L’État peut bien débloquer trois millions aujourd’hui, ça ne change pas grand-chose. Il y a une stratégie du coup par coup qui consiste à reprendre et à donner au même moment. »

Des discussions sont à venir avec l’Upec sur le contrat d’objectifs, de moyens et de performance qui sera signé entre le ministère et l’établissement en 2024. Celui-ci pourra ouvrir de nouveaux financements. L’université bénéficierait de moyens additionnels pour financer des projets, en fonction d’ « objectifs », selon le ministère. Pas sûr que cela calme les inquiétudes du corps enseignant, du personnel non enseignant et des syndicats de l’Upec. « La situation de l’Upec s’inscrit dans la lignée de 15 ans de politiques néolibérales : réduction des financements publics, sélection des étudiantes, hausse des frais d’inscription et concurrence généralisée », dénoncent les syndicats. Avec des universités gagnantes, et des perdantes.

* Les prénoms ont été modifiés.

Margaret Oheneba