Autogestion

Une nouvelle « zone à défendre » aux pieds des Alpes pour sauver une forêt d’un projet immobilier touristique

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Voilà bientôt deux mois qu’une nouvelle zone à défendre se développe entre Grenoble et Lyon. Son objectif : empêcher l’édification d’un village artificiel, un Center Parcs, au cœur d’une zone humide. La justice a pour l’instant suspendu les travaux de construction. Une autre bataille se mène dans les bois et les champs alentour malgré le froid et la neige : installer des cabanes et des barricades pour entraver une éventuelle reprise du chantier. Et convaincre de l’inutilité du projet celles et ceux qui y sont favorables, séduits par les promesses de création d’emplois. Les premières idées de projets alternatifs commencent même à fleurir. Reportage.

Des barricades de branches jalonnent le chemin forestier. Le bruit des tronçonneuses et des pelleteuses a pris fin depuis le 4 décembre dernier, suite au barrage mis en place par les opposants au Center Parcs [1]. Les machines ont laissé derrière elles de larges ornières, des troncs d’arbres abattus et des souches de châtaigniers, sur une quarantaine d’hectares. Les préfabriqués qui servaient de base de vie aux ouvriers du groupe Pierre et Vacances témoignent d’un départ précipité. Le vrombissement des tronçonneuses s’est tu, remplacé par de plus discrets coups de marteaux. Là, nichées dans la forêt des Chambaran en Isère, des cabanes se construisent. « Sauvetage de forêt en cours » indique un panneau de chantier à l’entrée de la zone. Bienvenue dans la « Zone à défendre » de Roybon, troisième du nom après celle s’opposant à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en Loire Atlantique et celle empêchant l’édification du barrage de Sivens dans le Tarn. La Zad de Roybon se situe à mi-chemin entre Lyon, Grenoble et Valence.

« Un ptit café ? » Avec le froid matinal qui fait greloter les occupants, Maé, équipée de son thermos, est accueillie chaleureusement. Elle assure la tournée quotidienne de la zone. « C’est un moment pour aller voir chaque occupant, créer du lien, vérifier avec eux le matériel qui leur manque », explique l’étudiante. Venue de Grenoble, Maé avait juste prévu de déposer une amie sur la « Zad », quelques jours avant noël. Originaire d’un village voisin de Roybon, elle a finalement décidé de rester « pour une durée indéterminée ». Comme des dizaines de personnes.

Des cabanes contre les bulldozers

Muni d’un talkie-walkie, Léo lance un appel à clous et à charnières. Il est arrivé le 30 novembre, jour de la manif qui a vu un millier de personnes patauger dans la boue du chantier. C’est ce jour là qu’a débuté l’occupation d’une maison forestière en lisière de la zone – « la MaquiZAD » – considérée comme « la base arrière de la lutte ». Rapidement, Léo s’est attelé à la construction d’une cabane qu’il a baptisée « maison caméléon ». Un autocollant d’opposition à l’aéroport de Notre-Dame-des Landes orne la façade. Tout juste équipé d’un poêle à bois, le jeune homme se dit fier de ce que lui et l’ensemble des occupants réalisent dans ces bois. « L’objectif est de créer un maillage de cabanes au sol et dans les arbres », décrit-il. « Je me bats pour la forêt, contre ce modèle de vacances ». Avant d’ajouter, après un court silence : « Je me bats aussi pour les habitants de Roybon, même s’ils n’y croient pas. »

Les tensions avec une partie de la population locale sont persistantes et les discussions difficiles. Dans le village, panneaux et banderoles favorables au Center Parcs sont visibles au coin des fenêtres ou dans les jardins. Hors des bois, on croit aux emplois promis et on espère une revitalisation économique de la région (lire notre enquête qui nuance les données sur ce sujet). « J’aimerais proposer quelque chose de plus aux habitants, souligne Léo. On commence à discuter entre nous de projets comme des aires d’accrobranches ou un village d’artistes. » « On peut envisager une vie économique pour Roybon sans toucher à cette forêt », appuie Rémi, apiculteur à quelques kilomètres venu en soutien. « Mais en attendant, nous allons continuer à occuper le terrain pour s’assurer que la loi va être respectée. » La décision du tribunal administratif de Grenoble le 23 décembre, s’appuyant sur la Loi sur l’eau, a conduit de facto à la suspension des travaux.

Protéger la forêt, l’eau et les espèces

En dehors de la Zad, la bataille judiciaire se poursuit. Le jugement sur le fond des différents recours devrait avoir lieu d’ici l’été. Bertrand, qui visite régulièrement les « zadistes », fait partie de l’association « Pour les Chambaran Sans Center Parcs » (PCSCP). Gaspillage d’argent public, « orientation manifeste » du débat public, manipulation des chiffres en matière de création d’emplois ou d’hectares de forêts impactés... La liste de ses griefs à l’encontre du projet est longue. D’un tempérament résolument jovial, Bertrand a le visage qui s’assombrit à la vue des ornières laissées par les machines d’abattage. « Regardez ce paysage, il est complètement dévasté, déplore t-il. Comment le groupe Pierre et Vacances peut-il prétendre qu’il pourra compenser jusqu’à 240 hectares de zones humides ? » Son association PCSCP a déposé le 7 janvier un recours en cassation devant le Conseil d’État. L’enjeu : faire reconnaître par le juge des référés l’urgence de stopper l’autorisation préfectorale de destruction des espèces protégées.

Les nappes phréatiques constituent également un aspect fondamental de la bataille. C’est d’ailleurs la question de l’eau qui a conduit Jean-Luc, agriculteur en Isère, à se mobiliser. « Les bras m’en tombent quand je vois le mépris des élus pour l’enquête publique », confie-t-il, après avoir déposé des stocks de haricots pour les provisions de la MaquiZAD. Le futur Center Parcs se situe en tête de bassin versant de deux rivières, l’Herbasse et la Galaure. Jean-Luc redoute en particulier l’aggravation des inondations, conséquences de l’urbanisation d’une trentaine d’hectares. La consommation en eau potable devrait aussi grimper lors des périodes estivales, quand le village vacance sera le plus peuplé. Malgré plusieurs récentes périodes de sécheresse, un nouvel arrêté préfectoral autorise des prélèvements annuels trois fois supérieurs à aujourd’hui, pour une durée illimitée... « Un prélèvement insoutenable » aux yeux de Jean-Luc et de Claire, son épouse.

« Un élan de solidarité »

Au quotidien, la solidarité qui émane de la zad est saisissante. Chaque jour, que la météo soit clémente ou non, des personnes arrivent avec des sacs à dos chargés de victuailles, de matériel de construction, de bricolage... Colette, militante écologiste, a fait deux heures de routes pour leur apporter des vivres. Après s’être réchauffée autour d’une tasse de thé dans la MaquiZAD, elle promet de revenir avec du matériel. D’autres personnes traversent la zad chargés de matelas ou de bombonnes d’eau potable, en vue de les apporter à l’autre bout de la forêt. «  Il faut compter une bonne demie-heure pour traverser la zone, alors on évite de le faire les mains vides », explique un couple croisé sur le chemin.

« C’est tous les jours noël ici », s’enthousiasme Anouchka me montrant un vieux poêle à l’arrière d’une voiture offert par « un gars du coin ». « Nous sommes organisés pour tenir le coup longtemps. » Anouchka a participé à la lutte contre la construction d’un nouveau stade dans la périphérie lyonnaise (notre reportage). « Là bas il n’y avait pas de soutien local. Ici, il y a un élan de solidarité de tous les âges, de tous les horizons ». La détermination à occuper la zone est intacte, bien que les routes d’accès à la MaquiZAD soient bloquées en journée depuis le 27 décembre par la maréchaussée [2]. « Malgré les deux kilomètres à pieds dans le froid, des papis, mamies, parents, enfants arrivent avec le sourire. Comme cette vieille dame qui a franchi le barrage pour nous apporter de la soupe et qui s’est retrouvée avec ses chaussures en toile pleines de boue. On lui a dégoté des chaussures dans notre freeshop et elle est repartie toute émue ». Si la plupart distingue les zadistes « de l’intérieur » (ceux qui vivent sur la zone) et « de l’extérieur » (les gens du coin venant apporter un soutien ponctuel), tous s’accordent sur la complémentarité de ces deux formes de luttes.

Un week-end de construction de barricades

Au sein de la Zad, l’autogestion est le fil conducteur. « Notre projet alternatif ? Nous sommes dedans depuis début décembre, sourit Nils. Certains bossent dans l’associatif, d’autres dans la construction bois, il y a des artistes en tout genre, des gars de la permaculture, des connaisseurs en plantes... Ensemble on crée un mode de vie avec des savoirs faire multiples que l’on rend accessibles ». Il en est convaincu : « Un gamin apprendrait beaucoup plus ici en une semaine qu’en une année à l’école ! », pense-t-il.

« C’est une culture de la vie », renchérit un jeune homme se présentant sous le nom de Camille. Ce qui le motive, « c’est la construction et mettre les copains au chaud ». Ce n’est pas la première fois qu’il participe à une zone à défendre. « J’atterris dans les endroits qui me correspondent et l’endroit où je me sens le plus en sécurité, c’est la Zad. Il n’y a jamais de violence entre nous. » A demi-mots, certains confient que la violence est bien présente mais surgit de l’extérieur.

Début janvier, Anouchka relate l’irruption d’individus, dans une cabane à l’entrée de la zad, armés de lacrymos et de bâtons. Ils n’ont pu être identifiés. « Il y a trois jours, la cabane a été sabotée et les câbles coupés », confie un autre occupant. Sur les réseaux sociaux, un groupe Facebook de soutien au projet de Center Parcs à Roybon multiplie les appels à violence à l’encontre des zadistes. Dans la zone à défendre, les occupants restent soudés et appellent du 7 au 9 février prochain à venir construire des cabanes et des barricades.

Texte et photos : Sophie Chapelle
@Sophie_Chapelle sur twitter

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