Agriculture 2.0

Quand l’ombre des drones plane sur l’agriculture

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Robots tracteurs, applications pour smartphones ou encore drones : les nouvelles technologies étaient les vedettes du dernier Salon de l’agriculture. Objectifs de ce commerce en pleine expansion : séduire les nouvelles générations, en réduisant la pénibilité et en aidant à la décision. Selon certains, cela ne serait pas incompatible avec l’agroécologie. De l’agriculture connectée, mais pour quel lien entre le paysan et son environnement, et quels rapports sociaux ?

Cet article a initialement été publié dans Transrural Initiatives.

Il était la star du dernier Salon international de l’agriculture qui se déroulait du 22 février au 4 mars derniers. Sur un écran géant sur lequel était projeté un champ fictif, du blé commençait à germer après une pluie virtuelle. Entrait alors en scène sur l’écran, celui que tout le monde attendait : un drone. Le public était invité à le diriger à l’aide d’une tablette tactile pour survoler le champ, le cartographier et estimer la biomasse végétale pixelisée. Le Salon de l’agriculture avait mis à l’honneur cette année les nouvelles technologies, garantes selon Jean-Luc Poulain, président du Salon, d’une « agriculture en mouvement », loin d’une « image d’Épinal ». L’obsession affichée des organisateurs du Salon ? Séduire les jeunes générations et montrer une agriculture tournée vers l’avenir pour démontrer que ce secteur « n’est pas du genre à regarder passer les trains. »

Agriculture de précision

Drones, robots tracteurs, imprimantes 3D, applications pour smartphones étaient étalées devant le public pour témoigner des atouts environnementaux et économiques de ce que l’on nomme l’agriculture de précision. Cette « agriculture connectée » s’appuie sur l’utilisation des nouvelles technologies pour une analyse plus fine du milieu (afin, par exemple, de réaliser des apports précis et optimaux en intrants), réduire la pénibilité du travail de l’agriculteur mais aussi l’aider dans des prises de décision liées au pilotage de l’exploitation.

Le tout premier drone agricole présenté au Salon était ainsi le fer de lance de cette « agriculture 2.0 ». Estimation de la biomasse, mesure de l’état hydrique des sols et des cultures… Avec une précision jusqu’à mille fois plus grande qu’un satellite, les drones, grâce aux rayons infrarouges qu’ils captent et aux logiciels de traitement de l’information qu’ils contiennent, sont considérés par leurs promoteurs comme « les alliés de l’agriculteur » [1]. Au Japon, les drones rencontrent même déjà un certain succès : 2 400 drones ont été vendus en quinze ans auprès des riziculteurs [2]. Avec un coût moyen de 30 000 euros, leur utilisation en France est pour l’instant limitée aux cultures à forte valeur ajoutée et nécessitant de grandes surfaces c’est-à-dire les cultures céréalières et les vignes.

Fascination et déconnexion

La déferlante technologique, qui s’immisce de plus en plus dans notre quotidien, n’épargne pas le secteur agricole. Une déferlante d’autant plus importante que l’agriculture productiviste a toujours été indissociable du développement technologique. Rien d’étonnant donc à ce que les défenseurs de ce modèle voient dans ces innovations un nouveau « gisement de compétitivité » et la possibilité de repousser les limites de la productivité et du rendement à l’hectare. Encore récemment, Jean-François Soussana, directeur scientifique Environnement à l’Inra soutenait même que « l’agroécologie n’est pas incompatible avec les technologies. Au contraire, elle nécessite de recourir de façon accrue […] aux technologies modernes, par exemple l’utilisation d’un smartphone pour déterminer une maladie de la tomate [3]. »

Les présentations et discours autour des nouvelles technologies en agriculture oscillent entre évidence de leur utilité (forcément synonyme de progrès), fascination et certitude de l’ascendance de l’homme sur l’outil technologique. Mais c’est oublier que les technologies modifient notre rapport à l’environnement et nos rapports sociaux. La distanciation qu’engendrent les technologies (« j’appuie sur un bouton et je modifie à distance mon environnement ») participe à amplifier la déconnexion entre l’homme et son environnement, un outil de plus en plus sophistiqué s’immisçant entre les deux.

À l’heure de la nécessaire réconciliation entre agriculture et nature, les tracteurs autonomes téléguidés ou encore les étables totalement robotisées sont les exemples de cette agriculture où une parcelle ou un animal d’élevage tendent à n’être appréhendés qu’à travers des logiciels et des machines, comme de simples systèmes traversés par des flux d’informations diverses (hygrométrie, taux de nitrate, température, poids) que l’agriculteur doit évaluer, réguler, gérer selon des process standards.

Valeurs et sacralisation

Si d’aucuns affirment que les nouvelles technologies sont « neutres » dans le sens où tout dépendrait de l’usage que l’on en fait, elles portent cependant en elles des valeurs intrinsèques d’efficacité, d’optimisation, de performance, de simplification. Quant au processus de création des technologies, il écarte en amont les agriculteurs et est orienté par des fonds de recherche et développement soumis à des impératifs de rentabilité. Enfin, la standardisation des pratiques agricoles qu’engendrent les technologies mais surtout le fait que les outils technologiques ne sont désormais plus appropriables, réparables, par l’agriculteur lui-même car trop complexes font que ce n’est plus l’homme qui modèle et adapte l’outil en fonction de ses besoins mais l’inverse.

Ces valeurs intrinsèques et l’ascendant de la machine sur l’homme participent à réduire toujours plus l’autonomie et les marges de manœuvre de l’agriculteur. Certains, comme la coopérative de construction de machines agricoles Adabio Autoconstruction (lire l’article de Basta !), conçoivent de façon collective de l’outillage par et pour tous les paysans. Leur but plus global est de « se réapproprier la mémoire de la modernisation de l’agriculture, un bouleversement qui a promu (les agriculteurs) simples opérateurs d’un système technico-économique pensé pour eux, en amont, bien loin de leur terroir et de leurs réalités empiriques ».

Bien loin des drones et des robots autonomes agricoles, ce type de coopérative d’agriculteurs rencontre la pensée du sociologue et historien Jacques Ellul qui écrivait que « ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique » [4] ; et les nouvelles technologies présentées au Salon ainsi que les discours associés frôlaient en effet une certaine sacralisation. Quant aux drones, une ombre au tableau persiste : la pluie les empêche de voler... de quoi descendre ces technologies de leur piédestal.

Mickaël Correia (Transrural)

Photo de Une CC : LimaPix

Au programme du dernier Transrural initiatives, magazine partenaire de Basta ! (voir sa présentation sur notre page Médias partenaires) : la démocratie communale face au FN, les Incroyables Comestibles, l’économie sociale et solidaire qui s’organise en Bretagne, du tango picto-charentais, le projet de loi d’avenir pour l’agriculture ou encore le suivi coopératif des élevages dans le Millavois. Le dossier de ce numéro revient sur le fonctionnement participatif de la revue ainsi que les interrogations et les débats qui animent Transrural initiatives (place du lectorat, autonomie financière, projet d’éducation populaire).

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