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La coopérative qui forme les agriculteurs bios de demain

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Se lancer dans l’agriculture biologique, paysanne et de proximité n’est pas toujours aisé. Heureusement, il existe des lieux pour tester et construire son projet. C’est le cas à la ferme de Toussacq, en Seine-et-Marne, dans une région céréalière grignotée par l’étalement urbain. Ici, les porteurs de projets peuvent se confronter à la réalité tout en étant soutenu par des formateurs, grâce à la couveuse d’activités Les Champs des possibles. Reportage dans cette pépinière où grandissent les paysans de demain.

Sur la ferme de Toussacq, à Villenauxe-la-Petite, dans le sud de la Seine-et-Marne, Murielle Le Bihan avance sur ses rangs de radis avant la prochaine livraison pour les adhérents d’une Association pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap). Plus loin, Michel Deserville, bonnet vissé sur la tête, ramasse les tuyaux du système d’irrigation. Sur leur terrain de deux hectares, à la mi-novembre, on trouve des choux de toutes sortes, des cucurbitacées, navets, carottes, poireaux et salades, mais aussi aubergines qui trainent encore sous des serres. On découvre aussi une caravane aménagée en cuisine-salle de travail ou un conteneur transformé en chambre de conservation.

Un paysage et une production qui détonnent sur ce territoire. Murielle et Michel font partie des 88 maraîchers franciliens qui produisent en agriculture biologique. Tous deux ont la quarantaine, vivent en famille et apprennent ce métier grâce à la couveuse d’activités Les Champs des possibles. Cette Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) [1] gère un dispositif de test d’activités agricoles qui s’appuie sur six sites d’accueil (maraîchage, poules pondeuses et pastoralisme) dont la ferme de Toussacq.

Outre un cadre légal d’exercice de l’activité agricole, la structure met à disposition des paysans en devenir des terres, du matériel, des formations et les accompagne avec l’aide de paysans tuteurs, piliers du dispositif. Son objectif : proposer à ceux qui souhaitent s’installer dans la région un cadre propice pour mûrir leur projet, développer leurs savoir-faire et s’insérer dans les réseaux professionnels. Pour finalement se lancer, si le test est concluant, sur leur propre ferme ou au sein de la coopérative.

« J’ai eu envie de changer, de prendre l’air »

« J’étais dans la fonction publique. Après quinze ans derrière un bureau, j’ai eu envie de changer, de prendre l’air, de travailler de mes mains. J’étais intéressée par l’environnement et l’agriculture biologique. J’avais envie de faire quelque chose d’utile », se souvient Murielle, installée devant un repas chaud - de légumes - et entourée de chats recueillis près de la ferme. Après un Brevet professionnel responsable d’exploitation agricole (BPREA), à Brie-Comte-Robert, en 2011, elle veut continuer à se former : « Je ne me sentais pas capable de m’installer. Les stages, dans les formations, ne suffisent pas. Mais je ne voulais pas faire du salariat, car on n’apprend pas vraiment ou seulement si les patrons veulent bien. »

Michel a les mêmes motivations. Maçon, puis propriétaire d’un garage, il s’installe en Seine-et-Marne en 2012, obtient son BPREA, travaille quelques mois comme salarié agricole, puis intègre la couveuse en janvier 2015. « Je cherchais quelque chose d’utile à faire. Je voulais être dehors. Je me suis dit que c’était le maraîchage, surtout par rapport aux scandales alimentaires, avec les pesticides, la malbouffe… », explique-t-il. Tous les ans, la couveuse Les Champs des possibles organise des visites avec les porteurs de projet tentés par le test d’activité. Les candidats sélectionnés passent deux à quatre semaines sur la ferme pour voir si l’intégration dans un groupe se passe bien.

Expérimenter et être aidé

A l’entrée de la ferme, Perrine Ruamps, l’une des trois salariés de la coopérative, met ses bottes pour faire un tour sur l’exploitation puis dépose quelques papiers à signer : « On s’occupe d’une grande partie de l’administratif et de la gestion pour les entrepreneurs à l’essai. Pour le côté technique c’est l’expérimentation et l’encadrement des tuteurs qui doivent leur permettre de devenir autonomes. » Les couvés sont liés avec Les Champs des possibles par un Contrat d’appui au projet d’entreprise (Cape) [2] qui leur donne un statut, une couverture sociale et une protection en cas d’accident du travail ou de maladie professionnelle. Grâce aux Amap, la production est préfinancée, ce qui assure une sécurité au couvé et lui permet d’avancer les charges d’approvisionnement (semences, engrais ou petit matériel).

Murielle et Michel sont engagés dans un parcours de test en autonomie [3]. À Toussacq, ce sont eux qui décident des productions, des plannings, des méthodes de culture… Jean-Louis Colas, leur tuteur, est présent en appui, pour leur faire profiter de son expérience. Michel, bricoleur, ne voyait pas les choses autrement : « Les tuteurs, on les voit environ une fois par semaine. On peut leur demander un avis, discuter de leur expérience, mais au bout d’un moment, il faut se poser les questions nous-mêmes. Je veux apprendre, avec la terre, en observant, sentir les choses. Chercher pourquoi ça a marché ou pas. Par exemple, on sait maintenant qu’on aurait pu passer le brûleur thermique avant de faire un semis direct pour éviter les mauvaises herbes. On a ajusté certaines périodes de semis… »

Se confronter à la réalité

Au-delà des pratiques culturales, ce temps d’apprentissage permet aux couvés de se confronter avec la réalité : les contraintes économiques, l’organisation, le milieu agricole, les difficultés physiques, le climat, la coopération… « Il faudrait que je trouve un associé pour m’installer, précise Murielle. C’est quand même plus simple pour s’entraider et partager le matériel. Avec certains outils, il vaut mieux être à deux et avoir un peu de force. » Après plus de deux ans sur la ferme, elle aurait voulu s’installer l’an prochain, mais faute de terres, elle repousse l’échéance et vise 2017, tout comme Michel, à moins qu’une opportunité se présente.

« Pour l’instant je vends 35 paniers par semaine. Les amapiens sont prêts à continuer avec moi si je m’installe, mais il me faudrait au moins 60 paniers à 22 euros par semaine pour équilibrer mon activité. Je n’ai besoin que d’environ 4 à 6 hectares et ce n’est pas évident à trouver. Tous les ans, on rencontre la Safer [4] mais ce n’est pas suffisant. Nous allons aussi démarcher les collectivités locales qui peuvent nous mettre à disposition des terrains communaux. »

Une dizaine de « couvés » se sont installés

L’Île-de-France manque de paysans. 12 000 personnes travaillent dans les exploitations agricoles mais pas pour nourrir directement les 12 millions de personnes de la région. Depuis les années 1980, la spécialisation des régions, la concurrence de produits importés et la pression foncière ont entraîné la disparition de la majorité des maraîchers. Entre 2000 et 2010 la surface cultivée en légumes a encore baissé, de 20%. Les grandes cultures (blé, orge, colza, betterave), dont beaucoup sont dédiées à l’exportation, occupent aujourd’hui plus de 90% des terres agricoles de la région. L’horticulture, l’arboriculture et le maraîchage se partagent les miettes.

Les Champs des possibles, créée en 2009 sous l’impulsion du réseau des Amap d’Île-de-France, contribue à lutter contre cette tendance. Elle s’appuie sur un réseau de partenaires comme les Amap, le Groupement des agriculteurs biologiques (GAB) d’Île-de-France ou Terre de liens, dont la Foncière est propriétaire de la ferme de Toussacq. À l’approche de la retraite, Jean-Louis Colas, converti au bio dans les années 2000, souhaitait que son exploitation reste un lieu de production biologique et en circuits courts. L’acquisition par la Foncière Terre de liens de 73 hectares pour 534 000 €, a alors permis l’installation de Clément en maraîchage, de Mathieu, en polyculture et élevage de moutons et de la couveuse d’activités.

Ces exemples se multiplient. Depuis la création des Champs des possibles, plus d’une dizaine de couvés sont désormais installés. Ce travail pour la relocalisation des productions agricoles, le développement des circuits courts ou la baisse de l’utilisation des intrants chimiques, repose sur l’engagement de bénévoles, des salariés et des paysans. Mais sans un changement des modes de consommation et du modèle agricole français, il ne restera qu’une alternative. « Si on ramène le salaire à l’heure de travail, il ne faut pas être maraîcher, vaut mieux toucher le RSA, estime Michel Ce boulot, je ne le fais pas que pour moi. Je pense à mes enfants. Je n’ai pas envie qu’ils mangent de l’industriel, qu’ils aient des sols pollués. Je veux des saveurs et des goûts. Mais les maraîchers bio n’y arriveront jamais seuls. Il faut l’appui des consommateurs. »

Fabrice Bugnot (Transrural)

Photo de une : CC Wikimedia

Boîte à outils :

Cet article a été réalisé en partenariat avec le journal Transrural Initiatives, dans le cadre du projet Médias de proximité, soutenu par la Drac Île-de-France.

Notes

[1La Scic les Champs des possibles regroupe plusieurs catégories d’associés : salariés de la structure, entrepreneurs salariés, fermes associées, accompagnateurs, partenaires techniques et économiques, citoyens engagés, établissements publics et collectivités locales. Elle bénéficie pour son action d’accompagnement à la création d’activités en agriculture biologique du soutien du Conseil régional d’Île-de-France et de l’Agence de l’eau Seine-Normandie.

[2Le Cape permet de créer ou reprendre une entreprise et de bénéficier de l’accompagnement d’une entreprise ou association qui s’engage à fournir une aide particulière et continue (moyens matériels, financiers, formation…). Le créateur d’entreprise peut conserver son statut antérieur et ses revenus sociaux, comme les allocations chômage pour les demandeurs d’emploi, et/ou le versement d’une rétribution en fonction du résultat économique de l’activité.

[3La couveuse propose sur d’autres sites un parcours de test dit en « immersion », où l’accent est mis sur la transmission des savoir-faire dans une approche inspirée du compagnonnage ouvrier.

[4Les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer) ont notamment pour mission de « favoriser le maintien ou l’installation d’exploitants agricoles ou forestiers ».

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