État policier ?

« Le maintien de l’ordre à la française n’existe plus »

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Interdictions de manifester, violences policières, interventions des unités spéciales, emprisonnement de manifestants... la gestion par l’État du mouvement actuel de contestation contre la loi travail fait l’objet de nombreuses critiques, jusqu’à la demande d’une enquête parlementaire adressée par sept organisations syndicales. Pour le journaliste David Dufresne, auteur en 2013 du livre Maintien de l’ordre, la stratégie du gouvernement marque surtout la fin d’un « savoir-faire français » longtemps reconnu comme un modèle dans la gestion des foules. Selon lui, « le Rubicon du maintien de l’ordre à la française, qui consiste à viser la foule, a aujourd’hui été franchi ». Entretien.

Basta ! : Canons à eau, nasses, tirs tendus, charges de camions à Rennes... Pendant le mouvement contre la loi travail, on a même vu le retour des voltigeurs à Toulouse. Dans votre livre, vous montrez que la police est réactive et s’adapte au gré des manifestations. Ici, on a plus le sentiment d’une surenchère policière que d’une « désescalade », contrairement aux pratiques en vigueur dans un pays comme l’Allemagne...

David Dufresne [1] : Il y a clairement une surenchère policière. La police est beaucoup plus organisée, agile ou alerte qu’elle n’en a l’air. Elle travaille 24 heures sur 24. Quand il n’y pas de manifestations, il y a des « retex » — des retours sur expérience — avec une évolution constante des forces de l’ordre par rapport aux manifestants. Cette gestion évolutive ne s’arrête pas à la dernière manifestation : c’est un travail sur le long terme.

Canon à eau et nasse sont de vieilles techniques. Le canon à eau a déjà été utilisé pendant le CPE en mars 2006, sur la place de la République. Il a longtemps été considéré comme la « bombe atomique » du maintien de l’ordre, c’est-à-dire qu’après, il n’y a plus rien derrière. Son objectif premier n’est pas de chasser à coup de jets d’eau quelques personnes à hauteur du canon, mais plutôt de figer le reste de la foule. C’est un signal de puissance qu’on envoie aux manifestants.

La nasse est surtout utilisée pour procéder à des arrestations. Les services de renseignement ont besoin de renouveler leurs fiches : identifier tel jeune de 19 ans qui sera repéré dans une manifestation vingt ans plus tard. La nasse sert à la communication, à la fabrication d’images pour le journal télévisé de 20 heures. Il faut impérativement que David Pujadas puisse annoncer le nombre de blessés chez les manifestants, chez les policiers ainsi que le nombre d’interpellations. C’est la politique du chiffre mise en place sous Nicolas Sarkozy et longtemps décriée par les syndicats de police qui, aujourd’hui, doivent composer avec les ordres. Figer les esprits fait aussi partie de l’arsenal psychologique du maintien de l’ordre.

Si les policiers étaient moins visibles dans les cortèges, pensez-vous que cela atténuerait les violences ?

Montrer son nombre, montrer son équipement, montrer sa détermination fait partie de l’arsenal policier. Normalement, dans une manifestation, un CRS n’arrive pas tout de suite en « Robocop » [jargon policier désignant leur tenue anti-émeute lors des manifestations, ndlr], il se transforme au fil des événements. Il va éventuellement sortir sa matraque, sortir son bouclier… Tout cela obéit à des paliers de gradation extrêmement précis. Et c’est tout le sel du maintien de l’ordre : il consiste en un jeu de provocations de part et d’autres.

Plusieurs syndicats demandent l’ouverture d’une enquête parlementaire sur la gestion du maintien de l’ordre durant la mobilisation contre la « loi travail ». Comment analysez-vous les choix du gouvernement en la matière ?

Manuel Valls, ancien ministre de l’Intérieur, est dans une gestion beaucoup plus proche de Charles Pasqua que de Maurice Grimaud, le préfet de Paris lors de mai 68. Le maintien de l’ordre repose autant sur la force que sur la psychologie. Il est le bras armé du politique. Particulièrement en France, pays habitué aux rassemblements et aux manifestations. Rappelons que la police, c’est la « gestion de la cité ». Il s’agit donc davantage d’une question politique que de stratégie militaire. Pour le dire vite, quand on utilise la force, on est davantage dans une gestion droitière de la rue. Historiquement, la gauche est issue de la rue, elle n’en a pas peur. La droite défile plus rarement même si, quand elle le fait, c’est très impressionnant : cela se compte en millions de gens comme à la fin des événements de 68, ou pour l’école privée en 1984.

Au contraire, ce gouvernement dit « de gauche » joue la carte du durcissement. Face à une prétendue demande d’ordre incarnée par le Front national, on a l’impression que le pouvoir choisit la stratégie du pourrissement. Valls s’inscrit en plein dans la droitisation de la société : le maintien de l’ordre devient à son tour beaucoup plus martial, plus direct qu’il ne l’était il y a quelques années pour des événements similaires.

Ce qui me semble effarant, c’est que le nombre démentiel de blessés graves — on n’a pas vu ça depuis très longtemps — ne suscite pas de réactions. Du moins, trop peu de relais dans la presse, complètement coupable. Nous aurions eu dix fois moins de blessés il y a dix ans, cela aurait paru insupportable.

Peut-on dire que le gouvernement joue avec le feu ?

Bien sûr. La bavure individuelle parce qu’un flic pète les plombs, ça existe. Qu’un CRS ou un gendarme mobile se défende parce qu’il reçoit une brique au visage, c’est logique. C’est autre chose s’il attaque. Pour qu’un policier soit muni d’une grenade de désencerclement, il faut qu’un armurier lui ait fournie. Ce dernier a reçu des ordres. Ces ordres sont eux-mêmes donnés par la préfecture, qui in fine les a pris auprès du ministère de l’Intérieur.

Un étudiant a été éborgné au flash-ball à Rennes. Un photographe est dans le coma à Paris, à cause d’une grenade. En 2014, c’est Rémi Fraisse qui meurt à cause d’une grenade offensive lors d’un rassemblement à Sivens. Le maintien de l’ordre à la française est pourtant connu pour gérer les foules en évitant les bavures. Est-ce un paradoxe ou un aveu d’échec pour ce « savoir-faire » policier ?

Soyons clairs : aucun gouvernement ne souhaite la mort d’un manifestant. Depuis la mort de Malik Oussekine en 1986 [tué par des policiers lors d’une manifestation lycéenne et étudiante, ndlr], la bavure, ce « pépin majeur », comme l’appelait Claude Guéant, est le repoussoir absolu. La droite, représentée alors par Charles Pasqua et Jacques Chirac, va perdre les élections deux ans plus tard en partie à cause de cela. C’est d’ailleurs pour cette raison que la police « gère » d’une certaine manière la casse : laisser casser une Porsche ou un abribus vaut mieux que de tuer quelqu’un.

Sauf qu’aujourd’hui, le maintien de l’ordre à la française n’existe plus, c’est terminé.
« Montrer sa force pour ne pas s’en servir », la grande doctrine que la police française nous a vendue pendant trente ans, à tort ou à raison, est à peu près tombée en ruine ces dernières années. Désormais, on montre sa force pour s’en servir. De manière militarisée, offensive, voire sans sommation. Jusqu’ici, la police était censée tirer en cloche des fumigènes qui faisaient fuir les manifestants en retombant. De ce point de vue, remettre le manifestant dans le viseur nous ramène avant la Seconde guerre mondiale. Le Rubicon du maintien de l’ordre à la française, qui consiste à viser la foule, a aujourd’hui été franchi. Ce n’est pas un paradoxe, c’est une évolution. Et honnêtement, je ne vois pas comment on ne peut le considérer autrement que comme un échec.

La figure du « casseur » est omniprésente dans les médias depuis le début du mouvement. Faut-il y voir une instrumentalisation de la violence ou le signe d’une tension inédite dans la gestion du maintien de l’ordre ?

D’abord, il y a l’amnésie des médias qu’il ne faut jamais sous-estimer. Ensuite, il y a effectivement une instrumentalisation de la violence, de part et d’autres d’ailleurs.
Le discours de la police est connu. Il faut l’entendre : les manifestants sont plus mobiles qu’avant, moins saisissables, plus violents. Le problème est qu’on nous tient ce discours depuis cinquante ans [2]. Les manifestations de « groupes autonomes » à Paris à la fin des années soixante-dix, ou celles des paysans bretons étaient d’une violence inouïe. Les casseurs ont toujours cassé des distributeurs automatiques de banque ou des vitrines, mais il n’y pas encore de manifestants avec des fusils [3].

Contrairement à ce que l’on croit, casser n’est pas un acte animal, il peut traduire une forme de détermination ou de désespoir. C’est aussi une façon de frapper les esprits. Semaine après semaine, il y a toujours autant de casseurs. Pourquoi il y en a-t-il autant, alors que casser devient de plus en plus difficile ? Il y a quinze ans, le maintien de l’ordre français savait répondre à ce type de questions.

Cette instrumentalisation a toujours existé...

Oui, mais l’élément assez nouveau et plutôt sordide — qui rejoint une de mes marottes — est l’utilisation de l’antiterrorisme à des fins de maintien de l’ordre. De manière aussi habile que malhonnête, le gouvernement mélange manifestation, violence, hooliganisme et terrorisme. Là, les mots ne veulent plus rien dire. Pendant longtemps, la spécificité française par rapport à d’autres pays était la possibilité d’un débat sur la manière de prendre la rue. La France, c’est la Bastille quand même ! Et, on peut dire ce que l’on veut, mais ceux qui ont pris la Bastille étaient des casseurs. Le fait qu’il n’y ait plus aucun relais politique à ce type de discours donne l’impression que ce n’est plus qu’une question de violence. Pourtant, quelle que soit la manière de manifester, cela reste un acte politique.

Comme lors du mouvement anti-CPE, plusieurs manifestants ont écopé de peines de prison ferme après être passés en comparution immédiate (voire notre bilan à la mi juin des poursuites judiciaires). Récemment, on a même vu des chefs d’accusation comme celui de « tentative d’homicide sur personne dépositaire de l’ordre public ». Quel rôle joue la justice dans le maintien de l’ordre établi ?

Ces chefs d’inculpations sont qualifiés par le Parquet qui applique les consignes de la place Vendôme. Ils servent d’affichage politique. La justice dit qu’elle applique le code pénal — je dis ça avec le sourire. Elle applique surtout ce qu’on lui présente : on condamne des jeunes de vingt ans à de la prison ferme. Ils en resteront marqués dans la suite de leur itinéraire.

Dans le même temps, une cinquantaine d’enquêtes ouvertes à la police des polices sur d’éventuelles bavures, des errements, des erreurs des policiers seront jugées en vase clos, en interne. Si elles le sont par la justice du « commun des mortels », cela prendra des années et se soldera souvent par des non-lieux dont on n’entendra jamais parler. Il y a là quelque chose de déloyal, de dégueulasse !

De l’officier de la brigade anti-criminalité infiltré dans les cortèges, jusqu’à l’intervention du RAID à Rennes, toutes les unités de police semblent mobilisées pour encadrer la mobilisation sociale contre la loi travail. Est-ce l’illustration de « la colonisation de la puissance publique par le maintien de l’ordre » dont vous parlez dans votre livre ?

Ces démonstrations de force sont l’occasion de mesurer jusqu’où le taux de tolérance à la « policiarisation » de l’espace public évolue. Faire appel à des unités d’élites comme le Raid ou le GIGN pour régler des questions de manifestations, c’est totalement aberrant ! Soit le gouvernement a peur – ce que je ne crois pas –, soit le gouvernement veut nous faire peur tout en rassurant une autre partie du public. La police est à l’image de notre époque : elle est médiatique. Le maintien de l’ordre reste du marketing politique de rue… avec des matraques.

Propos recueillis par Ludo Simbille

Photo : © Myriam Thiébaut / Basta !

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