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Politique

Corinne Lepage : « Sans écologie populaire, nous n’aurons pas d’écologie du tout »

par , Sophie Chapelle

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Corinne Lepage n’y va pas de main morte. Chargée par Ségolène Royal de proposer 100 mesures concrètes pour « dessiner l’économie du nouveau monde », propositions qui devraient être dévoilées cette semaine, l’écolo-centriste garde cependant sa liberté de ton. Elle critique vertement le bilan « plus que décevant » en matière d’écologie de la première moitié du mandat Hollande. Et fustige « certains » Verts qui « sont arrivés à faire détester l’écologie ». « Le Nouveau Monde sera construit par la société civile », assure l’avocate et présidente de Cap 21. Entretien et vidéo.

Basta ! : Vous êtes sur tous les fronts : nucléaire, marées noires, corruption, génétique... En tant qu’écologiste, comment ne pas se laisser accaparer par toutes ces batailles « défensives » et travailler aussi à rendre l’écologie désirable ?

Corinne Lepage [1] : Cette question est très importante : professionnellement en tant qu’avocate, et sur le plan politique, je suis souvent obligée de me battre contre les très mauvaises idées. L’essentiel reste de faire progresser celles qui sont bonnes. C’est ce que j’essaye de faire avec la mission que m’a confiée Ségolène Royal sur « l’économie du Nouveau Monde ». J’ai pris un plaisir fou à travailler avec les membres du groupe de travail, venus d’horizons très divers. J’y prends conscience que les choses sont beaucoup plus avancées que je ne le croyais.

Quel bilan écologique faites-vous du gouvernement actuel ?

Les deux premières années ont été plus que décevantes. Delphine Batho s’est beaucoup plainte en sortant du gouvernement, mais elle n’a pas fait grand-chose quand elle était ministre de l’Écologie. Je lui en veux beaucoup pour la centrale nucléaire de Fessenheim (la plus ancienne de France, ndlr) : elle aurait pu la fermer mais ne l’a pas fait. Son successeur, Philippe Martin, était inaudible. L’actuelle ministre, Ségolène Royal, est une personnalité forte, elle a une vraie fibre écolo. Toutes ses décisions ne me ravissent pas, mais elle a la volonté de sortir d’une écologie punitive pour aller vers une écologie désirable. Un certain nombre de Verts sont arrivés à faire détester l’écologie par une partie de la population. Les gens ne supportent plus l’écologie, ont l’impression que cela ne sert à rien à part leur casser les pieds.

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Tant que nous n’aurons pas une vision de l’écologie faite de solutions, de bien-être, de satisfaction, nous n’avons aucune chance de rendre l’écologie populaire. Et sans écologie populaire, nous n’aurons pas d’écologie du tout. Bien sûr, je ne suis pas d’accord avec l’écotaxe, mais il y a la loi sur la biodiversité, la loi sur la transition énergétique. C’est insuffisant sur le nucléaire, mais c’est quand même un progrès. Ce sont autant d’avancées dont il faut se féliciter.

Vous allez présenter un rapport avec 100 mesures concrètes pour « dessiner l’économie du nouveau monde ». Quelles seront vos principales propositions ?

Les Français ne se rendent pas compte de la manière dont nous sommes en train de changer. Il existe déjà énormément de choses. C’est toujours la même histoire : nous voyons la forêt qui meurt mais pas les arbres qui poussent ! Et des arbres qui poussent, il y en a des flopées chez nous. Mais nous avons du mal à massifier ces innovations, à les relier. Nous sommes face à un État et à une partie du pouvoir économique qui soit ne veut pas entendre, soit ne comprend pas. Résultat : ce monde qui se transforme rencontre davantage d’obstacles que de soutien de la part des pouvoirs publics – au-delà des discours qui expliquent toujours que c’est formidable... Nos propositions visent à lever ces obstacles ou à les contourner. Nous les dévoilerons prochainement.

Comment s’y prend-on concrètement pour développer une vision plus positive de l’écologie ?

Pas avec les responsables politiques, mais avec la société civile ! Les partis politiques se cassent la figure les uns après les autres. Je suis de plus en plus convaincue que le vrai changement, le « Nouveau Monde », se trouve dans la société civile. Les politiques ne font que courir derrière. Certains n’ont même pas encore pris le train en marche ! Quand vous voyez la transformation des modes de vie, le succès de nouvelles manières de faire, l’économie connectée, le succès de sites comme « Le bon coin », le crowdfunding qui suscite l’intérêt des banques, le développement de l’économie sociale et solidaire, l’économie de fonctionnalité, l’économie circulaire, l’économie de partage,… Nous sommes face à un changement de nature et non pas de degré. Ce ne sont pas les politiques qui l’ont décidé ! Ce sont les citoyens, les entreprises, les créateurs, qui inventent cela. Ce que l’on demande à l’État, aujourd’hui, c’est de ne pas les gêner.

Vous avez été ministre d’un gouvernement de droite, vous êtes aujourd’hui en mission pour un gouvernement de gauche. Voyez-vous une façon différente d’aborder l’écologie ?

J’étais membre d’un gouvernement de centre-droit, au titre de la société civile. Sur un plan idéologique, la pensée de Jacques Chirac est plus proche de celle de François Hollande que de Nicolas Sarkozy. En 1995, le slogan de campagne était la « fracture sociale », ce n’était pas les pains au chocolat (en référence aux propos de Jean-François Copé sur le ramadan, ndlr) ! J’ai refusé à deux reprises de participer à un gouvernement sous Sarkozy, parce que ce n’est pas ma tasse de thé, à tout point de vue. Franchement, je ne vois pas de différence considérable entre un gouvernement de centre droit et le gouvernement actuel – je suis aussi à l’aise avec l’un qu’avec l’autre. Je vois cependant des différences considérables avec la droite forte.

Vous dites que l’État ne soutient pas les innovations naissantes, émanant de la société civile. Mais être ministre ne permet-il pas quand même de faire avancer les choses ?

Quand vous êtes ministre, vous pouvez faire avancer des dossiers. Mais vous êtes plus efficace si la société civile est demandeuse. Il y a un côté suiveur chez le politique. C’est malheureux : on rêve d’un État stratège, qui anticipe. C’est devenu du pipeau total. Ce n’est pas là que ça se passe. Je souhaite aujourd’hui mobiliser ceux qui ont une expérience, de l’imagination, du dynamisme, de l’enthousiasme, qui sont dans ce Nouveau Monde, pour qu’ils entraînent les autres. C’est ça qui me passionne et me motive.

Pour faire avancer des batailles, faut-il passer, à un moment donné, par l’action politique ?

Oui, parce que nous avons besoin de textes législatifs, de décisions politiques. Si elles vont dans la bonne direction, cela fait gagner du temps à tout le monde. Mais il existe des stratégies de contournement, suivies par des milliers de gens. Ce serait tellement mieux si à la place nous avions des stratégies de complémentarité, entre l’État et la société civile. Il y a dans la tradition française une méfiance très grande de l’État vis-à-vis de la société, qui remonte à la Révolution.

Vous avez créé un « do-tank », à l’image des think-tanks, mais tourné vers l’action. L’expérimentation est-elle une solution pour amorcer la transition écologique ?

En France, on n’aime pas trop les idées géniales. Il faut passer de l’idée géniale à la start-up, puis à la PME, puis à une plus grande entreprise, avec à chaque fois des séries d’obstacles. Il est très intéressant de comparer les 20 premières entreprises françaises aujourd’hui à celles d’il y a 40 ans : ce sont quasiment les mêmes. Aux États-Unis, cela a changé aux trois quarts. Nous avons un problème de renouvellement de notre modèle économique.

Vous vous êtes lancée dans une bataille contre les sociétés d’autoroutes. Les combats juridiques peuvent aussi faire avancer les choses ?

Nous avons fait bouger beaucoup de choses par le droit : l’Amoco Cadiz, l’Erika, les procès du nucléaire. Quand j’ai fait juger par la Cour de justice de l’Union européenne, il y a presque dix ans, que les boulettes d’hydrocarbures rejetées en mer par l’Erika étaient des déchets, et donc que la législation sur les déchets s’appliquait, j’ai révolutionné le droit maritime. Face aux sociétés d’autoroutes, cela fait dix ans que les rapports successifs de la Cour des Comptes montrent que les tarifs de péages ne sont pas justifiés ni justifiables – au moins pour les autoroutes les plus anciennes. Et rien ne se passe. C’est inacceptable ! Il est important de donner aux citoyens les moyens d’agir. Sinon cette frustration de l’impuissance les conduit à l’abstention, voire au vote Le Pen. D’où l’importance de mettre des outils à leur disposition.

Nous ne pouvions pas passer une class action [2], alors nous avons lancé un site : Actioncivile.com. Nous nous étions donné quatre mois pour arriver à 50 000 signataires, un objectif atteint en quatre semaines ! Il ne suffit pourtant pas de signer une pétition, il faut remplir un document, fournir des justificatifs... Les sociétés d’autoroute n’ont pas répondu à notre demande de médiation, signe du mépris avec lequel elles traitent leurs clients. Aujourd’hui nous débutons une bataille juridique, pilotée par des avocats et une équipe de professeurs de droit qui travaillent l’argumentation.

Qu’attendez-vous de la Conférence sur le climat à Paris en décembre (COP 21) ? Vous avez déclaré après la conférence de Copenhague, en 2009, que le mouvement des citoyens ne pouvait plus compter que sur lui-même…

Je n’ai pas beaucoup changé d’avis depuis ! Comme tout le monde, j’étais très déçue de ces négociations. J’ai un petit espoir pour Paris, parce que la situation s’aggrave considérablement. Personne ne peut plus en douter, même s’il y a toujours des climato-sceptiques. Juste avant Copenhague leurs actions de déstabilisation anti-GIEC ont fait perdre un temps fou. Cela est derrière nous. L’accord passé entre la Chine et les États-Unis en octobre est un élément très fort. On peut espérer que cet accord en entraîne d’autres. La diplomatie française mène un travail important depuis plusieurs mois, sous la direction de Laurent Fabius. J’espère donc qu’on arrivera à un accord consistant à Paris : des engagements contraignants, l’alimentation du Fonds vert, qui augmente trop lentement, des systèmes de contrôle et de sanctions.

L’essentiel n’est pas là, mais dans la mobilisation des collectivités territoriales, avec notamment les mouvements du R30 et C40 (Cities Climate Leadership Group), ces villes menées par Michael Bloomberg (ancien maire de New York), ces régions et États menés par Arnold Schwarzenegger (ancien gouverneur de Californie), engagés dans la transition énergétique, qui visent à être « énergétiquement neutres » ou même à énergie positive à échéance 2040 ou 2050. Le solaire, c’est l’énergie du XXIe siècle. C’est passionnant de voir comment le monde économique est aussi en train de se transformer : l’entreprise E.ON en Allemagne a annoncé il y a quelques mois qu’elle créait une structure de défaisance pour toutes ses activités fossiles et fissibles, pour se recentrer sur les activités du Nouveau Monde – efficacité énergétique et énergies renouvelables. C’est un exemple formidable.

Le groupe E.ON porte aussi un projet très controversé de centrale à biomasse à Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône…

Oui, cela n’empêche pas de trouver que le projet de Gardanne est une très mauvaise idée. La transition énergétique est verte, décentralisé et connectée. Une centrale à biomasse est une très bonne idée. Ce que je reproche au projet de Gardanne, c’est son volume ! On devait utiliser du bois local et on se retrouve avec des importations de bois car le projet prive toutes les petites centrales biomasses locales de leur approvisionnement normal. Une catastrophe, car il n’y a pas de gestion concertée. Je suis favorable à des petites installations décentralisées, à l’échelle des collectivités territoriales. Entre l’interconnexion et le stockage de l’énergie qui est arrive, nous avons tout ce qui faut pour sortir des énergies fissibles et fossiles.

Pour lutter contre le changement climatique, faut-il remettre en question le système capitaliste ?

Quand on parle de soutenabilité – je n’aime pas trop le terme durabilité – il est impossible de dissocier social, environnemental et économique. Nous ne pourrons pas faire une transition énergétique en accroissant les inégalités. Les premiers à souffrir de la situation, ce sont précisément les classes populaires. En France, réduire les factures énergétiques est aussi une manière de redonner du pouvoir d’achat.

Mais pour lutter contre le changement climatique, peut-on vraiment s’accommoder du système économique actuel ?

Cela dépend ce que vous appelez modèle capitaliste. Si vous parlez de l’extrême financiarisation, c’est incompatible. Il est impossible de lutter sérieusement contre le réchauffement climatique et d’exiger des taux de rentabilité à 15 % ! Si vous parlez de capitalisme entrepreneurial, je n’ai pas de problème avec cela. Le capitalisme entrepreneurial et familial voit les choses dans la durée, sans exigence de rentabilité délirante, avec des investissements et une finance patiente.

Le productivisme n’est donc pas contradictoire avec la transition énergétique ?

Vous pouvez avoir du productivisme en Corée du Nord, ce n’est pas lié au capitalisme. Le productivisme est lié à modèle de développement économique qui considère qu’il faut toujours plus. Dans l’économie du Nouveau Monde, vous avez toujours mieux. Une nouvelle forme d’abondance sera permise par la connexion.

Les destructions écologiques sont quand même aujourd’hui beaucoup portées par les multinationales ancrées dans le système capitaliste…

Le néolibéralisme financier est incompatible avec l’écologie, c’est clair et net. Mais nous avons besoin de créer des entreprises, de l’activité, d’innover, de donner des perspectives à nos jeunes. Je ne vois pas comment nous pouvons faire autrement. Mais il faut revenir à une économie qui prime sur la finance et non l’inverse.

Vous faites vôtre ce combat contre le profit à tout prix, contre l’accaparement des richesses ?

Parmi les adversaires de Monsanto, je ne suis pas mauvaise !

Propos recueillis par Sophie Chapelle et Agnès Rousseaux

- Cet entretien a été réalisé lors du colloque La Bio dans les étoiles, à Annonay (Ardèche), le 17 avril 2015, organisé par la Fondation Ekibio.

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