Témoignages Expulsion

Aéroport Notre-Dame-des-Landes : « Notre victoire ne sera pas militaire, 
elle ne peut être que politique »

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Avec l’expulsion d’une centaine de militants qui a débuté le 16 octobre à Notre-Dame-des-Landes, une page se tourne dans la lutte qui oppose depuis trois ans paysans, habitants et militants écologistes d’un côté, l’État, le groupe Vinci et Jean-Marc Ayrault de l’autre. « Nous riposterons par de nouvelles occupations, par des réoccupations, face à ces maisons vides murées pour en empêcher l’habitation », témoigne une militante.

Le 15 octobre 2012, à midi.

Tout est donc prêt du côté des « forces de l’ordre » : l’assaut des zones squattées de la ZAD (zone à aménagement différé du projet d’aéroport, rebaptisée Zone à Défendre), pour la karchériser de tous ses pouilleux, aura lieu avant le 1er novembre 2012. Des centaines de gendarmes, CRS, sont prêts. Les mardi 16 et 25 novembre sont évoqués de manière insistante, peut-être le samedi 27, ça peut être un leurre pour épuiser les militants avant le véritable déclenchement dans la semaine. Cinq à huit lieux de vie sont concernés par chacune des opérations, pour disperser les forces.

Nous, opposants à l’aéroport, nous préparons aussi : les habitants de chaque lieu de vie au premier chef, c’est à eux de définir leurs propres formes de réaction. Comme c’était aux personnes concernées, propriétaires et exploitants, de définir leur propre attitude lors de la visite du juge des expropriations, maison par maison, parcelle par parcelle, au premier semestre 2012. C’est à eux aussi de définir le soutien qu’ils demandent à ceux qui seront à côté d’eux face aux forces du désordre.

Contre-offensive

Une première contre-offensive a eu lieu dès ce week-end en avant première de ce qui nous attend cette semaine : l’ouverture et la réoccupation, à l’initiative de militants anti-aéroport, habitants légaux et illégaux d’une maison vide au Limimbout. Pour vider la zone, AGO [1]/Vinci devenu propriétaire des terres et maisons du Conseil Général, mure et fait garder les maisons qui se vident par départ ordinaire de locataires, souvent en bail précaire. C’est l’une de ces maisons qui a été rouverte samedi soir, en avant-première d’une soirée de soutien organisée par l’Acipa, avec projection du film Notre Dame des Landes au cœur de la lutte [2], réalisé par Christophe Kergosien et Pierrick Morin, et un superbe concert des musiciens sud-américains Ismael Duran et Leon Chavez. La salle Cassiopée était presque trop petite pour cette soirée (plus de 200 personnes) dont l’annonce de la réoccupation a été l’un des temps forts. Elle nous a permis de nous ressourcer pour nous préparer aux prochains jours...

Plusieurs réunions ont eu lieu dimanche au Limimbout, réchauffées par un beau soleil d’automne. Échanges d’informations, étude de contre-offensives à venir, préparation de la phase dite d’ « expulsions » dont nous savons qu’elle ne pourra pas être évitée, et à laquelle se préparent depuis des mois, parfois des années, les personnes venues volontairement sur la ZAD, la Zone à défendre.

Inventer d’autres mondes, loin du consumérisme

Ces princes en godillots gadouilleux, fils improbables tout à la fois d’Arthur Rimbaud, de Gavroche, de Guy Môquet, de tant d’autres aussi, sont venus ici avec des projets de vie (maraîchage, chèvrerie, boulangerie, etc) à la recherche d’une mise en cohérence radicale de leurs idées et de leurs modes de vie, recherche qui ne peut que susciter le respect. Pas facile d’être des mois sous la tente, en caravane ou dans des maisons laissées à l’abandon (qu’ils retapent !) sans autre « confort » que ce qu’ils souhaitent et peuvent eux-mêmes s’installer et se procurer collectivement et librement. Ils veulent inventer d’autres mondes, d’autres responsabilités et solidarités, loin du consumérisme, loin des flics (et des services sociaux, qui n’ont pas non plus très bonne presse parmi eux).

Certes, pour les vieux militant-e-s (éventuellement soixante-huitard-e-s), la confrontation peut être rude. La longueur d’infinies palabres pour s’organiser ensemble est parfois compliquée à vivre. Un certain refus de l’organisation collective, la promotion des choix individuels dans l’action, et beaucoup d’insouciance sur la manière dont seront perçues par la population les différentes formes de résistance, tout cela peut poser de réels problèmes avec les habitants récents. Les différences sont culturelles, mais aussi politiques.

« Que les télés viennent donc faire un tour à Notre Dame ! »

Mais comment ne pas voir qu’ils dessinent les contours d’autres possibles ? Un jeune couple que je connais me lance sur mai 68 « où tout était possible mais dont il n’est rien advenu ». Je tempère : ces propos sont assurément ceux d’hommes, car les mouvements féministes ont su poursuivre la conquête et assurer les droits des femmes après 68 ; et si maintenant on peut avoir l’impression que « rien n’est plus possible, qu’il n’y a pas d’alternative », ils sont eux la preuve vivante du contraire. Et je crève de dépit quand je vois nos journaux télévisés nous montrer inlassablement des personnes en pleurs (on peut le comprendre), en train de craquer à l’annonce de plans sociaux, de jugements de liquidations... Toujours des gens broyés dans les moments de l’échec, des luttes perdues. Jamais de gens debout, calmes, lucides, déterminés. Que les télés viennent donc faire un tour à Notre Dame !

Il n’y a pas de protection légale pour les « squatters », qui par définition n’existent pas, et ne sont pas « protégés par l’’accord’ post grève de la faim de mai 2012 » [3]. Mais comme je l’ai dit dans l’article pré-cité : « s’ils sont expulsés, d’autres endroits de la ZAD permettront leur accueil ».
Quels que soient notre nombre et notre détermination non-violente, dans les lieux expulsables, demain ou dans quelques jours, il y aura destruction de lieux de vie, de jardins, de cultures, de projets pas seulement rêvés. Et très probablement un déchaînement de violence policière au-delà de ce que nous avons pu déjà connaître.

Riposter par de nouvelles occupations

Notre victoire ne peut pas être militaire. Elle adviendra et sera politique.

La solidarité très concrète comme l’accueil des expulsés, le regroupement des forces, sont d’ores et déjà assurés. Nous croyons en notre capacité à tenir jusqu’au rendu des différents recours, parce que nous en prendrons les moyens. Mais dans l’immédiat, face à un déploiement de forces par ailleurs totalement disproportionné, le saccage des projets et réalisations des « zadistes » est inéluctable. A moins que les protestations ne soient si vives qu’il y ait à nouveau un report des expulsions.

Nous riposterons par de nouvelles occupations, par des réoccupations. Nous avons noué des contacts avec le DAL (qui occupe actuellement le Lieu Unique à Nantes) et les poursuivrons face à ces maisons vides murées pour en empêcher l’habitation. Le droit au logement est bafoué.

Résister se conjugue au présent

Nous ne seront pas les « déguerpis » de Vinci. J’ai entendu des dizaines de fois ce terme de la part de paysans lors d’un périple de 3 500 kilomètres en transport en commun, en Afrique de l’ouest, en janvier/février 2011, dans la caravane des mouvements sociaux en route vers le Forum Social Mondial de Dakar (à l’initiative des branches Afrique du Dal, du Cadtm et d’Attac). Pour mener les expulsions (projets d’aéroports, d’échangeurs, d’ensembles commerciaux et/ou immobiliers) des sbires font irruption dans les cases, tapent au sol avec des fléaux en hurlant « déguerpis, déguerpis, déguerpis » ; si pas d’obéissance assez rapide, ils tapent – toujours au fléau bien sûr –, sur les quelques objets et sur les cases, puis enfin sur les gens... Arrêtés sur place, ou sortant, mais qui reviennent, et ça recommence... Nous aussi allons recommencer. Je me sens ici en pleine cohérence avec mon engagement altermondialiste, notre lutte est en pleine résonance et solidarité avec tant d’autres luttes de par le monde, pour la défense des terres agricoles, la souveraineté alimentaire et le droit des peuples à défendre leurs territoires et modes de vie.

Quoi qu’il arrive cette semaine, nous ne serons pas écrabouillés, la lutte contre le projet d’aéroport de Notre Dame des Landes continuera. Elle n’en deviendra pas pour autant plus facile, elle a besoin du soutien de tous.

Aujourd’hui, demain, après-demain... « le verbe résister se conjugue au présent » (Lucie Aubrac).

Geneviève Coiffard-Grosdoy, militante d’Attac

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