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Géopolitique

Climat : à Lima, gouvernements et chefs d’Etat choisissent l’inaction

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La conférence internationale sur le changement climatique s’est terminée dans la nuit du 13 au 14 décembre à Lima. Les prolongations visaient à sauver un apparent consensus, mais aucune réponse concrète aux défis climatiques n’a été apportée. La Convention de l’Onu sur le changement climatique est devenue le lieu de la recomposition géopolitique internationale. Les États de la planète se focalisent sur les équilibres en présence et les rapports de force à construire. Et renforcent l’inaction en matière de lutte contre les dérèglements climatiques. Décryptage.

« Nous n’en sommes pas au même niveau de développement. Beaucoup de vos pays nous ont colonisé, et nous partons d’un point complètement différent du vôtre ». Tranchant avec l’habituelle retenue des négociations, c’est ainsi que le négociateur de la Malaisie, Gurdial Singh Nijar, a rejeté, au nom d’un grand nombre de pays du Sud, les propositions des États-Unis, de l’Union européenne et de leurs alliés, qui souhaitent modifier le cadre géopolitique qui préside aux négociations sur le changement climatique depuis plus de vingt ans.

Jusqu’à présent, les négociations s’appuient sur un principe qui institue des « responsabilités communes mais différenciées » entre les États et leur reconnaît des capacités d’agir différentes. Avec le protocole de Kyoto, les pays ont été séparés en deux. D’un côté les pays dits « développés » regroupant les pays les plus anciennement industrialisés, historiquement les plus émetteurs de gaz à effet de serre et qui disposent des ressources pour réduire leurs émissions et aider les autres pays. De l’autre côté se trouvent les pays dits « en développement » qui sont invités à agir mais qui ne sont soumis à aucun engagement contraignant.

Instituer une nouvelle hiérarchie planétaire

Tous les pays admettent que ce découpage, qui établit une grille de lecture du monde tel qu’il existait lors de la seconde moitié du 20ème siècle, n’est plus adapté. Mais ils divergent sur les solutions à apporter et, in fine, sur les nouveaux équilibres géopolitiques que cela pourrait induire. Le dilemme comporte plusieurs facettes : il s’agit d’instituer une nouvelle hiérarchie planétaire, ce qui prend nécessairement du temps alors que l’urgence climatique se fait plus pressante. Par ailleurs ce nouvel équilibre doit tenir compte de l’émergence de nouvelles grandes puissances (Chine, Inde, Brésil,...) devenues des acteurs majeurs de la mondialisation économique et financière – et donc de la consommation des matières premières et des pollutions induites. Le tout, en maintenant une différenciation entre les pays, compte tenu de la diversité des niveaux de vie des populations et de leur vulnérabilité face aux dérèglements climatiques.

Prétextant de l’émergence de la Chine, les États-Unis œuvrent depuis plusieurs années pour que le prochain accord soit universel – tous les pays s’engagent – et flexible – le caractère contraignant du protocole de Kyoto disparaît. Les États-Unis plaident pour un instrument juridique souple qui invite l’ensemble des États à définir et annoncer, à intervalles de temps réguliers et de manière unilatérale, leurs propres engagements pour une période donnée. À travers ce modèle dit de « Name & shame », aujourd’hui soutenu de facto par l’Union européenne et de nombreux autres pays riches, chaque pays se verrait accorder un satisfecit international s’il atteint ses objectifs, et il serait « couvert de honte » dans le cas contraire. Ce faisant, il ne serait par exemple plus question de répartir un budget carbone maximum préalablement établi en fonction des recommandations scientifiques.

Le cœur des discussions repoussé à plus tard

Ce n’est pas la seule option sur la table. Le Brésil propose que les pays puissent se différencier selon trois ou quatre cercles concentriques : au centre les pays les plus émetteurs et les plus riches, et en périphérie les pays les plus pauvres et vulnérables. Ces derniers, de leur côté, veulent à tout prix préserver les principes actuels qui sont supposés leur assurer des transferts d’argent et de technologies pour qu’ils s’adaptent aux conséquences du changement climatique. Ils sont inquiets : les pays les plus riches ont tout fait pour que le dispositif de « pertes et dommages », gagné de haute lutte lors de la Conférence précédente à Varsovie, ne soit pas mentionné dans la déclaration finale à Lima. Or ce dispositif permettrait, une fois défini, de financer les conséquences occasionnées par le dérèglement climatique dans les pays les plus vulnérables.

Au final, aucune option ne l’a véritablement emportée sur une autre. Chacun a dû lâcher du lest pour qu’un texte soit adopté et que le gouvernement péruvien sorte la tête haute. Le cœur des discussions sur la différenciation des pays est repoussé à plus tard. Les États-Unis et l’UE se satisfont du fait que chaque pays est à nouveau invité à transmettre à l’Onu sa « contribution ». La Chine, l’Inde et les pays émergents notent que ces contributions n’ont aucun caractère obligatoire pour ce qui les concerne et qu’aucun mécanisme d’évaluation robuste n’a été décidé. A la demande des pays riches, ces contributions ne comprennent pas nécessairement d’engagements en matière financière ou de transferts de technologie. Non contraignantes et probablement pas comparables entre elles, ces contributions n’effraient donc aucun des pays.

Le dispositif de pertes et dommages est finalement mentionné sans qu’il ne soit précisé comment il pourrait entrer en vigueur, à la satisfaction des pays riches. Le principe de responsabilités communes mais différenciées est réitéré sans caractère opératoire clair sur les contributions nationales. La Chine, bien trop contente de maintenir son alliance avec l’ensemble des pays dit « en développement » et de ne pas devenir l’égal des États-Unis – contrairement à la lecture hâtive qui a été faite de leur déclaration commune de novembre dernier – s’en satisfera pleinement tandis que les pays les plus pauvres espèrent pouvoir en tirer, sans grande illusion, quelques financements et soutiens additionnels.

« Aux mouvements sociaux d’inventer une autre histoire »

Et le climat dans tout ça ? La conférence de Lima devait être l’occasion de réexaminer les engagements de réduction d’émissions et les niveaux de financements d’ici à 2020, en particulier ceux des pays riches, pour tenir compte des travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur les changements climatiques (GIEC). Si le texte validé à Lima « note avec une vive préoccupation l’écart » entre ce qu’il faudrait faire d’ici 2020 et ce qui est actuellement sur les rails, aucune réponse concrète n’est apportée. Comme si les États acceptaient d’abandonner l’objectif consistant à ne pas dépasser les 2 °C de réchauffement global d’ici la fin du siècle. « A Paris, nous ne serons pas en capacité d’être dans un scénario de limitation du réchauffement à 2 °C », a d’ailleurs concédé Laurence Tubiana, négociatrice française, sans être démentie par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international.

A Lima, les États n’auront donc pas su démêler le double dilemme que constituent l’urgence à agir et le nouvel équilibre géopolitique à trouver, hypothéquant ainsi la possibilité d’aboutir à un accord « historique », selon le terme de François Hollande, à Paris en 2015. Il reste donc aux mouvements sociaux et écologistes à trouver la recette de la justice climatique. La mobilisation a été à la hauteur de l’enjeu : 300 000 manifestants à New York le 21 septembre dernier et 20 000 à Lima le 10 décembre, pour ce qui constitue la plus grande manifestation de ces dernières années sur le sujet en Amérique du Sud. Ces mouvements semblent être de plus en plus nombreux à considérer que placer de grandes attentes dans les conférences de l’Onu ne peut que générer de la désillusion. A eux donc d’inventer une autre histoire.

Maxime Combes, à Lima.

Photo de Une : twitter / Coal Action Network

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