Stigmatisation

Pourquoi les allocataires des minima sociaux ne sont-ils pas des « inactifs » ?

Stigmatisation

par Marion Ducasse

Dans son projet de loi pour le « plein emploi », le gouvernement veut conditionner le RSA à plusieurs heures d’activité par semaine. Mais les personnes sans emploi sont loin d’être « inactives », défend Marion Ducasse, de l’association Aequitaz.

Dans son projet de loi « Plein emploi », le gouvernement veut imposer 15 à 20 heures d’activité par semaine pour les allocataires du RSA et les demandeurs d’emploi. Cette volonté est basée sur un présupposé que ces gens ont du « vide » dans leur vie et du temps à consacrer à de nouvelles tâches qu’ils ne font pas aujourd’hui.

Portrait stylisé de Marion Ducasse sur fond bleu
Marion Ducasse
Membre de l’association Aequitaz

C’est une bataille culturelle menée par ceux qui pensent que les personnes hors emploi sont inactives. Il faudrait alors les « activer » : c’est ce qui est au cœur du projet de loi pour le plein emploi. C’est donc essentiel de documenter ce qu’il se passe dans les vies du hors emploi, particulièrement les vies de précarité – aux minima sociaux, au RSA, à l’assurance chômage, ou à l’allocation aux adultes handicapés (AAH) – pour voir ce qu’il se passe quand on ne bosse pas.

40 milliards d’heures de travail domestique

Dans notre rapport « Un boulot de dingue », coécrit avec le Secours catholique, nous avons d’abord réalisé un inventaire de toutes les activités quotidiennes que l’on considérait comme utiles, importantes, et qui comptent pour les personnes. En faisant cet inventaire, on s’est rendu compte que l’ensemble de ces activités relevaient du « prendre soin » au sens large : ça allait de prendre soin de soi (de sa santé, faire en sorte d’aller bien, se guérir lorsqu’on est malade, se maintenir quand on est en situation de handicap, etc.), au fait de prendre soin de ses proches, de sa famille, de ses enfants, de ses anciens.

Mais également prendre soin aussi plus largement de son environnement de vie, par exemple en s’engageant dans une association de parents d’élèves, en étant bénévole dans un club de sport, en s’investissant dans un comité de quartier, un jardin partagé… Plus largement, cela consiste aussi en des activités autour du prendre soin du vivant, dans une dimension de rapport à la nature.

Des travaux de chercheurs ont évalué que le travail domestique, qui est difficile à mesurer, représente au minimum un temps égal au temps de travail rémunéré – c’est l’estimation basse, que l’on chiffe à environ 40 milliards d’heures annuelles. Si ce temps passé dans des tâches du soin, à soi, aux autres, à sa famille, était délégué à des professionnels, le PIB augmenterait d’un tiers.

Si on regarde le monde des aidants familiaux (s’occuper d’un enfant en situation de handicap, aider un parent en situation de maladie), on compte 9,3 millions de personnes (dont 500 000 sont mineurs) qui prendraient en charge 20 millions de personnes. Autre point : 13 millions de Français sont bénévoles, et le bénévolat représente 680 000 emplois en équivalent temps plein.

En majorité des femmes

Tout ce secteur, qui comprend les aidants, les bénévoles et le travail domestique, est majoritairement occupé par les femmes. Ça dit quelque chose de l’injustice et de l’inégalité dans le traitement de ces parcours de vie.

Ce sont majoritairement elles qui ne sont pas reconnues dans leurs activités et qui peuvent avoir, de ce fait, des parcours de vie chaotiques. Ce sont elles qui, en majorité, élèvent leurs enfants seules, vivent de minima sociaux, sont au chômage, s’investissent dans l’entraide et finissent leur vie au minimum vieillesse.

Le problème est double aujourd’hui. D’une part, ces activités sont invisibilisées. Et d’autre part, elles ne sécurisent pas les personnes qui les prennent en charge. Il y a un enjeu de bataille culturelle évident, pour ne plus stigmatiser les personnes hors emploi et montrer en quoi ces activités sont vitales. Mais il s’agit aussi d’un enjeu de sécurisation de ces activités. Aujourd’hui, on constate que plus les personnes sont dans la pauvreté, plus elles sont insécurisées, fragilisées dans leur capacité à prendre soin d’elles, de leur proches et de la société.

Pourtant, ces activités sont la somme de tout ce qu’il y a « à faire » dans la vie quotidienne et le cercle privé – et qui sont complémentaires de ce qui est pris en charge par le système institutionnel de protection sociale (hôpital, Ehpad, services publics...). Une personne âgée par exemple, peut avoir droit à une aide-ménagère, mais il y restera toujours une part d’auto-organisation et de prise en charge, d’entraide familiale et citoyenne. Les deux sont essentiels.

Quand on prend la mesure de tout ce « halo de l’activité », on voit à quel point il s’agit du ciment de notre société, de notre humanité, dans le sens où l’on est tous et toutes interdépendants. Personne n’est parfaitement autonome.

Laisser la liberté de s’engager

Ce que l’on a vu, c’est que des personnes ont vingt ans de bénévolat derrière elles, à défaut d’avoir eu un travail rémunéré. Il y a des carrières de bénévolat à temps plein. Mais lorsque ces personnes demanderont leur retraite, elles n’auront pas un euro de plus malgré des années de contribution au service de l’intérêt général. Comptabiliser des trimestres de retraites basés sur des engagements bénévoles, cela pourrait être une piste à creuser.

Nous avons cherché à voir les formes de reconnaissances à développer en interrogeant ce qui existe dans notre système de protection sociale pour le travail rémunéré (droits à la retraite, droits à la formation…), mais aussi pour les statuts particuliers qui montrent que des exceptions existent (statut des élus locaux, des aidants, des pompiers volontaires). La sécurisation de ces activités du « care » doit passer par le champ de la protection sociale. Notre société doit s’interroger en réalisant le besoin de sécuriser davantage les parcours de vie malmenés par le chômage et la pauvreté.

Au contraire, le gouvernement actuel fait preuve de de plus en plus de méfiance à l’égard des personnes dites « inactives » et qui vivent des minima sociaux. Il impose davantage de contrôles et d’obligations et mise uniquement sur le retour à l’emploi, niant le fait que dans nombre de situations, le travail est tout bonnement inexistant ou inaccessible. Nous souhaitons, à l’inverse, défendre un postulat de confiance et de liberté.

On a besoin de faire confiance aux gens, de reconnaître leur valeur et leur laisser la liberté de s’engager là où elles pensent qu’elles sont utiles. Notre rapport est une démonstration que les gens ne font pas « rien » quand ils ne travaillent pas. Il est certes intuitif de dire que ceux qui ne travaillent pas ne font rien mais, empiriquement, c’est faux. On ne peut pas continuer d’écrire des politiques publiques sur de faux constats.

Marion Ducasse, association Aequitaz

 Voir le rapport « Un boulot de dingue »