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Burn-out ?

« Certains y sont vraiment allés sous la contrainte » : ces policiers fatigués par la dérive du maintien de l’ordre

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Les policiers ont accumulé des millions d’heures supplémentaires non payées. Le métier est aussi marqué par une crise de sens et de nombreux suicides. Certains syndicats appellent ce 2 octobre à « une marche de la colère ». Les policiers ne pourront cependant s’exonérer d’une véritable introspection sur les dérives du maintien de l’ordre et les violences commises. Certains l’ont déjà entamé.

Les policiers accumulent les heures supplémentaires non payées. L’année dernière, l’État leur en devait déjà 23 millions : soit plus de 150 heures en moyenne par policier, l’équivalent d’un mois de travail non payé par agent ! Depuis, la situation ne s’est guère améliorée, au contraire même. Les opérations de maintien de l’ordre, notamment contre le mouvement des gilets jaunes ou les marches climat, ajoutées à l’état d’urgence permanent qui règne depuis les attentats de 2015 – sans oublier le G7 de Biarritz qui a mobilisé 13 500 policiers et gendarmes pendant quatre jours fin août – ont continué d’imposer aux fonctionnaires de police un rythme de travail soutenu.

« On n’hésite pas à rappeler, à décaler, à refuser les congés pour les besoins du service. Les collègues sont à bout », remarque le syndicat SGP-Police (FO). Travaillant jusqu’à 15 heures d’affilée sans s’arrêter, les agents de police doivent parfois se débrouiller pour trouver de quoi manger, rien n’ayant été prévu. « Comment demander à un homme qui vient d’enchaîner dix heures de travail sans pause, ou qui a été rappelé sur un jour de congé qui lui a peut-être fait manquer un événement familial important, d’être irréprochable ? », interroge Thierry Clair, secrétaire national de l’Unsa Police.

Vives tensions entre la Bac et les CRS

Les effectifs exigés par le gouvernement pour gérer le maintien de l’ordre sont tels que les corps spécialisés – compagnies républicaines de sécurité (CRS) et escadrons de gendarmerie mobiles (EGM) - ont été renforcés dans la rue par des unités composées d’agents totalement inexpérimentés. « Des membres de police secours, habilités à intervenir suite aux appels qui arrivent au 17, ou d’autres qui officient dans les bureaux, se sont retrouvés à faire du maintien de l’ordre sans aucune formation, décrit Thierry Clair. Ils ont été sommés de constituer des unités provisoires pour un week-end. Certains y sont vraiment allés sous la contrainte. »

A Paris, une myriade de groupes et d’insignes – difficiles à identifier pour les citoyens – se sont retrouvés aux côtés de leurs collègues CRS et gendarmes mobiles : policiers piochés dans les commissariats, brigades anti-criminalité (Bac), compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI), Brigades de répression de l’action violente motorisée (Brav), nouvellement créée face au mouvement des gilets jaunes… Ils utilisent tous des canaux radio différents et n’ont pas l’habitude de travailler ensemble. De vives tensions sont ainsi apparues entre ces différentes unités, notamment entre les CRS et les membres de la Bac aux méthodes souvent expéditives.

« Ces gars-là, lâchés en maintien de l’ordre, peuvent faire n’importe quoi »

« Une grosse partie du maintien de l’ordre à été gérée par des gens dont ce n’est pas le métier », regrette Anthony Caille, de la CGT.« Il y a clairement une volonté politique de se servir de plus en plus de ces gens-là. C’est très difficile de les retrouver quand ils commettent des irrégularités, voire des actes illégaux. Ils ne portent pas leur numéro de matricule. Ils sont parfois masqués. Et si l’un d’eux tombe, il sera personnellement responsable. C’est une bonne couverture pour la hiérarchie qui sait pertinemment que ces gars-là, lâchés en maintien de l’ordre, peuvent faire n’importe quoi. »

Le fonctionnement et l’organisation très hiérarchisée du côté des CRS et des GM facilite l’établissement des responsabilités : qui a donné l’ordre de se déployer à tel endroit, de charger ou de lancer des grenades. Les petits groupes en civil, casqués et souvent masqués, semblent, eux, avoir carte blanche. « Sur les 20 000 tirs de LBD enregistrés ces derniers mois, il y en a eu 3000 du côté des CRS et des garde mobile, 17 000 de l’autre... » , note Anthony Caille.

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Une stratégie qui « monte en puissance depuis deux décennies »

« Lorsque des agents de sécurité publique ont été mobilisés sur des opérations de maintien de l’ordre, alors même qu’ils ne disposaient pas de la formation adéquate, cela a entraîné certaines dérives sur le terrain », remarquaient déjà les sénateurs en juin 2018 dans un rapport consacré au malaise qui sévit dans la police. Un an plus tard, les « dérives » se sont multipliées. Le journaliste David Dufresne a recensé, entre novembre 2018 et juillet 2019, 860 signalements de violences, dont un décès (une dame de 81 ans, Zineb Redouane, décédée à Marseille après avoir été touchée par une grenade lacrymogène), 315 blessures à la tête, 24 éborgnés et 5 mains arrachées [1].

« Cette stratégie de contact et de judiciarisation du maintien de l’ordre n’est pas une doctrine d’ordre technique mais un choix politique fort, qui monte en puissance depuis deux décennies, analysent des policiers, adhérents du petit syndicat Sud Intérieur. Ce n’est pas nouveau, notamment pour les mouvements sociaux et les quartiers populaires, mais le maintien de l’ordre que l’on a vu ces dernières années a ouvert les yeux à de nombreuses personnes sur cette réalité. »

Également dans ce dossier :
- Enquêtes bâclées, politique du chiffre, hiérarchie indifférente : des policiers critiquent un travail « vide de sens »
- « Les policiers sont placés dans l’improvisation permanente, alors que leur métier exige du temps »

Combien y a-t-il eu de blessés du côté des forces de l’ordre ? Difficile à dire. Le ministère ne donne aucun chiffre global. Pas plus que les syndicats qui évoquent « des milliers de blessés chaque année » sans que l’on connaisse la nature des blessures ou le nombre de jours d’ITT (incapacité temporaire de travail) [2]. Autre chiffre inconnu : le nombre de jours d’arrêts maladies. Faisant suite à des burn-out, les arrêts maladies sont également utilisés par les agents pour se soustraire à l’obligation de réprimer de plus en plus violemment, comme le rapportait un CRS témoignant dans le quotidien L’Humanité en décembre 2018.

Mettre à jour les responsabilités de la hiérarchie

Les syndicats majoritaires déplorent que les médias « tombent » systématiquement sur les policiers accusés d’avoir commis des violences illégitimes, et estiment qu’ils devraient bénéficier d’une justice d’exception. En mai dernier, ils se sont insurgés quand le procureur de la république de Paris a annoncé que les policiers soupçonnés de violences contre des manifestants seraient jugés comme des citoyens ordinaires, et renvoyés devant le tribunal. « Attention, nous n’accepterons pas que nos collègues servent de boucs-émissaires pour satisfaire une idéologie antiflics », a déclaré Alliance police, classé à droite. Et de menacer : « Si nos collègues venaient à être injustement condamnés, nous saurons ce qu’il nous reste à faire… et notre colère, personne ne pourra la contenir. »

« Un policier renvoyé aux assises, mais comment des juges ont-ils pu prendre une telle décision ? » s’interroge de son côté Unité SGP-Police (FO), suite à la décision de juges d’instruction de renvoyer devant la cour un CRS qui aurait commis un lancer injustifié d’une grenade de désencerclement, entraînant la perte d’un œil d’un manifestant lors d’un rassemblement contre la loi Travail en septembre 2016. Certains syndicats contestent même la présence d’observateurs d’Amnesty international ou de la Ligue des droits de l’homme (LDH) lors des manifestations. Synergie Officiers (CFE-CGC) a récemment accusé la LDH de se rendre « complices des casseurs ».

« Il peut y avoir eu des violences illégitimes »

Tous les policiers ne partagent pas cet aveuglement corporatiste. Bien qu’habitué de sorties lapidaires sur les réseaux sociaux, où il attaque volontiers « minorités activistes », « contestataires » et « avocats militants », le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN, affilié à l’Unsa) reconnaît qu’« après six mois de crise intense de Gilets jaunes, il peut y avoir eu des violences illégitimes » [3]. Les syndicats minoritaires, plutôt à gauche, estiment de leur côté qu’il est normal que des policiers puissent passer devant la justice. Ils considèrent même que ce serait là une bonne occasion de mettre à jour les responsabilités de la chaîne hiérarchique et pas uniquement des agents en première ligne dans la rue.

« Le policier reste individuellement responsable de ses actes mais il est mis en condition d’échec, tant par le pouvoir politique que l’administration. Les responsabilités sont à tous les étages », estime Sud Intérieur. « La situation dans laquelle nos collègues se sont retrouvés est le fruit de l’incapacité des donneurs d’ordre, déclare la CGT. Nous insistons sur la nécessité d’entendre les enregistrements des bandes sonores du trafic radio entre les acteurs de terrain et les donneurs d’ordres abrités derrières leurs pupitres. Celles-ci pourraient livrer bon nombre d’informations, notamment sur l’incitation à la répression forte du mouvement. » Alors, bientôt une commission d’enquête ?

Nolwenn Weiler

En photos : Lors de l’Acte 45 des gilets jaunes, le 21 septembre à Paris (en une) - Une femme s’interpose pour éviter le tir de lacrymogènes et de LBD vers un jardin où jouent des enfants, lors de l’acte 36 des gilets jaunes, le 20 juillet à Paris / © Serge D’ignazio

Les syndicats de police, combien de divisions ?

La participation aux élections professionnelles est très forte dans la police, comparé à d’autres secteurs. En 2018, elle dépasse les 80 % sur 186 659 inscrits. Le pôle affilié à Force ouvrière (SGP Police) y constitue la première force syndicale avec 34,5 % des voix, juste devant les syndicats Alliance et Synergie officiers affiliés à la CFE-CGC à 32 %. Arrivent ensuite l’Unsa avec 15,5 %, puis les syndicats plutôt classés à gauche : la CFDT police (avec Alternative police) à 9 %, la CGT à 2,3 %, Sud Intérieur à 0,5 % ou Vigi, dont le porte-parole Alexandre Langlois a été sanctionné et suspendu en juin pour avoir critiqué les pratiques de maintien de l’ordre pendant le mouvement des gilets jaunes, à 0,4 %.

Le syndicat historiquement proche de l’extrême droite Fpip – désormais associé à la CFTC – pèse 1,2 % des voix. Mais les syndicats Alliance et Synergie officiers (CFE-CGC) sont également classés très à droite. Leurs communiqués attirent régulièrement l’attention. Début août, la section d’Alliance dans l’Hérault a publié un communiqué qualifiant des manifestants, lors d’un rassemblement contre les violences policières, de « sous êtres humains ».


En 2009, un communiqué de Synergie Officiers dénonçait les « hordes » de manifestants altermondialistes contre le sommet de l’Otan à Strasbourg, les qualifiant de « pyromanes politiques », « pseudo pacifistes », « nervis », ou d’« idéologues planqués »... Le syndicat d’officiers a, le 29 septembre, accusé la Ligue des droits de l’homme et ses observateurs sur les manifestations de se rendre « complices des casseurs ». Lors du second tour de l’élection présidentielle, en 2017, la direction d’Alliance avait appelé à voter contre Marine Le Pen, suscitant une très forte contestation de sa base.

IDR

- Lire aussi : David Dufresne : « Le maintien de l’ordre à la française n’existe plus »

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