Gardien de la paix ?

« Les policiers sont placés dans l’improvisation permanente, alors que leur métier exige du temps »

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Pourquoi l’État a-t-il progressivement abandonné le modèle du « gardien de la paix », pour un maintien de l’ordre à dominante répressive ? Quelles sont les effets de l’emprise de l’agenda politique sur le travail de la police ? Comment changer radicalement notre façon de concevoir et d’organiser la sécurité ? Entretien avec Christian Mouhanna, chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), et deuxième volet de notre série sur la police.

Basta !  : Les policiers ne seraient pas « des gens comme les autres » parce qu’ils côtoient en permanence la mort et la violence, le stress et la fatigue physique. Qu’en pensez-vous ?

Christian Mouhanna [1] : Les policiers font un métier très difficile. Ils sont confrontés à la mort, aux situations les plus horribles, les plus problématiques de notre société. Mais leur situation n’est pas si exceptionnelle. Beaucoup de professions sont confrontées à la misère humaine : le secteur hospitalier, les gens de la protection judiciaire de la jeunesse, les pompiers… Les policiers, assurant leur propre défense catégorielle, veulent se convaincre qu’ils sont le dernier rempart contre le chaos total. Mais d’autres services publics contribuent à contenir les problèmes.

Les difficultés que les jeunes policiers, tout juste sortis de l’école, rencontrent quand ils débarquent en région parisienne ressemblent à celles auxquelles sont confrontés les enseignants en début de carrière. Ils sont balancés, sans expérience, dans des banlieues dont ils ignorent tout. Et il n’y a en général aucun ancien pour leur apprendre le métier, ou les soutenir quand ils sont en détresse puisque dès qu’ils ont un peu d’expérience, les policiers quittent le terrain. Sauf ceux qui aiment la castagne et qui intègrent la brigade anti-criminalité (Bac). Quant aux difficultés de logement – réelles – que les policiers peuvent rencontrer en région parisienne en début de carrière, elles sont semblables à celles d’autres fonctionnaires. Les hôpitaux parisiens regrettent ainsi de ne plus trouver d’infirmières, qui ont un salaire trop faible pour se payer un logement dans la capitale.

La formation des policiers les prépare-t-elle correctement au travail qu’ils devront accomplir ensuite ?

Pas du tout. On leur dit : « Vous allez être le policier qui défend la veuve et l’orphelin. Le héros qui réfléchit, l’aventurier qui évolue avec un flingue. » La réalité n’a rien à voir avec cela, évidemment. S’ils ont appris le principe de la « tolérance zéro » à l’école, dans la pratique, ils peuvent se retrouver à deux face à 50 gaillards déterminés. Mieux vaut alors pour eux adapter ce principe de la « tolérance zéro »… Quand les policiers arrivent sur le terrain, ils désapprennent leurs rêves. Dans les commissariats, on leur dit : « Ce que tu appris c’est des conneries. En réalité, voilà comment ça se passe. » S’ils ont de la chance, des collègues leur expliquent comment ils se débrouillent dans cet univers hostile. Mais bien souvent, ils sont eux-mêmes arrivés peu de temps auparavant. Il n’y a plus d’anciens pour leur présenter, par exemple, les gens sur lesquels ils peuvent compter sur le terrain. Le « patronage », cela ne se fait plus.

Les relations très difficiles avec leur hiérarchie, peu au fait des réalités du terrain et très autoritaire, serait – selon de nombreux témoignages – l’une des raisons de leur malaise. Qu’en pensez-vous ?

La police est une organisation très hiérarchisée. Le travail est très organisé et très prescrit. Dans la pratique, le travail policier a un caractère discrétionnaire : le policier voit ce qu’il veut et intervient s’il le veut. Il y a donc une tension structurelle. La hiérarchie, qui veut être obéie, renforce le contrôle sur les agents par le biais de statistiques, ou par l’obligation de consigner par écrit tout ce qu’ils font. Si, par exemple, ils rentrent du terrain avec une voiture rayée, il faut qu’ils expliquent pourquoi dans un PV. C’est une bureaucratie d’une lourdeur totale qui réduit sans cesse la liberté des policiers. Et c’est très infantilisant pour les agents puisqu’on ne leur fait pas confiance.

De nombreux policiers critiquent les effets délétères de la politique du chiffre qui a été mise en place par Nicolas Sarkozy au début des années 2000 et qui, même si elle a été contenue, continue à « sévir »…

L’instauration de la politique du chiffre par Nicolas Sarkozy lorsqu’il était ministre de l’Intérieur au début des années 2000 a réellement mené à des aberrations et à un système de tricherie généralisée. Dans certains commissariats, on ne prenait plus de plaintes pour faire baisser la criminalité. Ailleurs, on interpellait plusieurs fois des consommateurs de stupéfiants pour améliorer les taux d’élucidation. Ou bien on faisait porter la responsabilité de plusieurs cambriolages à une seule personne, ce qui permettait également d’améliorer les statistiques d’élucidation – c’est très compliqué de mener une enquête suite à un cambriolage. Ce genre de situations n’existe plus, ou bien vraiment à la marge. Mais l’habitude de faire du chiffre, elle, est bien restée. Elle perturbe le travail et ceux qui l’exécutent.

Plusieurs fonctionnaires évoquent aussi l’instabilité permanente du cadre et des doctrines d’intervention, source de déstabilisation et de manque d’efficacité. Qu’en pensez-vous ?

Comme c’est le politique qui décide des priorités, celles-ci changent en fonction de l’actualité. Les policiers sont tributaires de cela. Prenons l’exemple récent des gilets jaunes. Le gouvernement a décidé de gérer cette question par la répression. Même certains policiers qui travaillaient sur le terrorisme ont été sommés de changer leur priorité : « Peu importe le dossier sur lequel tu travailles, tu vas suivre les gilets jaunes. » Les policiers sont en permanence dans l’urgence politique et médiatique. On leur dit : il faut lutter contre les violences masculines, mais pas aujourd’hui parce qu’il y a les cambriolages, ni demain parce qu’il y a les gilets jaunes, ni après-demain parce qu’il y aura encore autre chose. Bref, il est impossible de construire une stratégie cohérente sur le long terme .

Ils se retrouvent dans l’improvisation permanente, alors que leur métier exige bien souvent de prendre son temps. Policier, c’est un métier de contact, de relations, d’intelligence du territoire. On a imaginé que la bureaucratie et les nouvelles technologies allaient tout résoudre. Mais ce n’est pas comme cela que ça fonctionne. Si un policier n’a pas ces contacts et ces relations, il ne peut exercer sa mission. Il a envie de se réfugier dans son bureau. C’est un cercle vicieux qui s’auto-alimente, et cela broie les gens.

Ces divers points, relatifs à l’organisation du travail au sein de la police, sont rarement abordés par la hiérarchie policière ou les politiques, lorsqu’ils évoquent les raisons qui poussent les policiers à se suicider. Pourquoi ?

Pour expliquer les suicides, on cherche à apporter des réponses d’ordre individuel et psychologique à des problèmes organisationnels et collectifs. On veut faire porter la responsabilité à des personnes qui seraient faibles plutôt qu’à l’institution. Il se passe la même chose avec les bavures policières : on cherche toujours à individualiser la responsabilité, on ne parle jamais du contexte organisationnel. La hiérarchie semble complètement déconnectée de ces raisons organisationnelles. Pour faire face aux suicides, l’une des propositions du directeur général de la police nationale, a ainsi été une note qui conseille d’organiser des barbecues entre policiers pour créer des moments de convivialité. Il y a un réel décalage avec les enjeux du terrain.

Partagez-vous l’analyse de certains syndicats policiers qui dénoncent une dérive du maintien de l’ordre en France, avec un poids du politique et de la hiérarchie qui empêche les policiers formés de travailler ?

Il y a quelques années, la police du maintien de l’ordre française était plutôt bien considérée. Il y avait un grand savoir faire en matière d’encadrement des manifestations, en étant le moins violent possible. Il y avait une cogestion des manifestations avec les services d’ordre des syndicats par exemple. L’objectif des CRS c’était zéro blessé et zéro mort, tout en servant l’État : on montre qu’on tient la rue. A l’opposé, la police du quotidien, qui intervient notamment dans les banlieues, était mal notée. Très loin de l’idéal du policier anglais qui intervient sans armes… Malheureusement, c’est la seconde qui l’a emporté sur la première. Il y a au un glissement, une importation du modèle de gestion des banlieues vers le maintien de l’ordre.

On abandonne la figure du gardien de la paix. On intervient fort, on ne discute pas. Il y a désormais une gestion coercitive des manifestations. On ne peut pas interdire les manifestations mais on fait en sorte que les gens y risquent gros. On les dissuade ainsi de manifester. Cela a commencé à se voir lors de la répression du mouvement social contre la loi travail, en avril 2016. L’utilisation qui a été faite des armes de défense ces derniers mois ressemble à ce qui se faisait depuis très longtemps dans les banlieues. Mais cela touche désormais des gens des classes moyennes qui étaient auparavant épargnées. Sur le terrain, cela a occasionné d’importants débats entre les CRS et les gens de la Bac par exemple. Les seconds déstabilisant le dispositif des premiers.

Ces choix politiques de maintien de l’ordre très répressif ont dégradé les relations entre les citoyens et les policiers. Peut-on imaginer que ces relations s’améliorent ?

La majorité des citoyens restent favorables à la police, mais le fossé se creuse. S’il n’est pas nouveau, puisqu’on en parlait déjà dans les années 1970, il s’est très clairement accentué depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur en 2005. Il avait alors dit aux policiers que leur mission ce n’était pas d’organiser des matchs de football avec les jeunes mais d’arrêter les délinquants. Depuis, les réformes ne cessent d’éloigner la police de la population au lieu de les rapprocher.

Pour améliorer la situation, il faudrait changer radicalement notre façon de concevoir et d’organiser la sécurité, et mettre les citoyens au centre du dispositif. On pourrait demander aux gens : « Quels sont vos problèmes de sécurité ? », les écouter réellement, organiser le travail de la police en fonction de ces demandes et rendre compte à la population de ce qui a été fait sur tel ou tel dossier. Cela permettrait à la police d’avoir des contacts avec d’autres services publics au lieu d’être toujours en vase clos. Les policiers en retireraient nécessairement plus de satisfaction : ils travailleraient alors réellement pour les citoyens, ce que désirent la grande majorité d’entre eux, plutôt que de travailler pour l’État et ses objectifs peu clairs.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Photo : CC Tim Simpson

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- Lire le premier volet de notre série sur la police : Enquêtes bâclées, politique du chiffre, hiérarchie indifférente : des policiers critiquent un travail « vide de sens »

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