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« Ce sont des milliardaires, nous on est des pauvres, et on va leur tenir tête » : la colère monte dans l’hôtellerie

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Avec le Covid-19, le secteur de l’hôtellerie marche au ralenti. Et certains employeurs en profitent. Pressions pour faire baisser les salaires, licenciements abusifs et répression syndicale risquent de s’aggraver affirment les personnels, dont beaucoup sont syndiqués à la CGT-HPE en Île de France. Reportage.

À Clichy, au nord de Paris, les rendez-vous s’enchaînent en ce mois de septembre entre les animateurs syndicaux et les salariés, au sein du local de la CGT-HPE. Dossiers sous le bras, les travailleurs s’installent derrière le bureau d’un des trois animateurs syndicaux. Le Covid-19 a bouleversé la rentrée dans l’hôtellerie, entraînant un aménagement des conditions de travail, la fermeture d’environ un tiers des hôtels en région parisienne et le passage en activité réduite pour l’essentiel de ceux qui sont restés ouverts. Cela n’a cependant pas modifié l’activité des syndicalistes, habitués à être très sollicités. En cause : les conditions de travail particulièrement dégradées dans le secteur, régi par une convention collective « au rabais », et qui recourt massivement à la sous-traitance, aux contrats d’extra voire même à l’embauche sans contrat. 

Le secteur de l’hôtellerie, « véritable laboratoire de la précarité »

Sébastien, réceptionniste de 28 ans, qui assure des permanences au local du syndicat depuis le mois de juin, pense que cette « convention des hôtels, cafés, restaurants » est de l’ordre de « l’arnaque » : pas de sur-rémunération des heures de nuit, des week-ends et des jours fériés, des heures supplémentaires entre la 36ème et 39ème majorées à 10 %… « Il n’y a pas beaucoup de secteurs qui connaissent leur convention collective, mais dans l’hôtellerie, tout le monde sait ce que c’est, parce qu’on sait qu’elle est extrêmement mauvaise. »

Tiziri Kandi, animatrice syndicale de la CGT-HPE et Sébastien, réceptionniste et militant CGT-HPE. Clichy septembre 2020. © Louise Rocabert

Tiziri Kandi, animatrice syndicale depuis trois ans, parle même de « véritables laboratoires de la précarité », avec une organisation du travail qui fragilise les salariés et une représentation syndicale difficile qui entraîne surexploitation et abus de pouvoir. Depuis quelques années, cette organisation spécifique tend à se généraliser à l’ensemble du salariat, en particulier avec la Loi Travail et l’accord de performance collective instauré par les ordonnances Macron de 2017. « Dans ces secteurs, tu n’as pas forcément de jours de repos fixes, tu as des plannings qui peuvent changer d’une semaine à l’autre, tu as plus tendance à être un salarié polyvalent, à avoir une mobilité géographique importante et contrainte. »

Mi-septembre, Tiziri Kandi reçoit ainsi au local un salarié, M. Martin [1], qui raconte pendant plus d’une heure son histoire : heures supplémentaires quotidiennes et non payées, liste de tâches très étendue, avec entre autres le travail administratif, la gestion des équipes et la maintenance du site. En février dernier, alors qu’il faisait des courses pour l’hôtel hors de ses heures de travail, il a un très grave accident de voiture. Son supérieur hiérarchique refuse de déclarer l’accident du travail et de lui envoyer ses attestations de salaire au prétexte que l’accident a eu lieu hors de ses heures de travail déclarées.

Polyvalence forcée et sous-traitance

La polyvalence forcée de M. Martin contraste avec l’hyperspécialisation de métiers massivement basculés en sous-traitance depuis les années 2000, comme ceux des femmes de chambre et d’équipiers. À l’inverse, ces métiers réservés de fait à deux des segments les plus précaires du salariat, les femmes et les personnes migrantes, offrent un périmètre d’activité restreint, et ne permettent pas d’évoluer, l’entreprise de sous-traitance étant déjà sur-spécialisée dans quelques métiers. Cette situation réduit de plus les possibilités de reclassement suite aux accidents du travail, très fréquents dans ces secteurs à la dangerosité sous-évaluée.

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Le recours accru à la sous-traitance constitue un angle d’intervention important de la CGT-HPE (pour hôtels de prestige et économiques). C’est même devenu la marque de fabrique de ce syndicat, depuis la première grève victorieuse pour l’internalisation des salariés en sous-traitance à l’hôtel Campanile de Pont de Suresnes en 2012. Le syndicat avait alors obtenu dans 13 hôtels l’internalisation des salariés et défend désormais partout où il intervient la problématique de « la reconstitution de la communauté de travail ».

Claude Levy, cofondateur du syndicat créé en 2009, dans la lignée du Syndicat des Hôtels Concorde, revendique une approche syndicale offensive, mise en place dès le début : « On ne réagissait pas uniquement quand les salariés se faisaient licencier, on les défendait au quotidien et on menait des batailles pour gagner des droits. » Une de leur première bataille a été l’inclusion des salariés de la sous-traitance dans l’électorat et les corps élus de l’hôtel qui les emploie. Ces droits ont depuis été remis en cause d’abord par la Loi Rebsamen de 2015 qui les a écartés des comités d’entreprise, puis par les ordonnances Macron de 2017, qui les excluent de fait de tout poste éligible sur le lieu de travail (le statut de délégué du personnel ne leur est plus accessible).

Claude Levy, animateur syndical de la CGT-HPE, et Foued Slimani, employé polyvalent et délégué syndical CGT-HPE du Campanile Tour Eiffel. © Louise Rocabert

Ordonnances Macron et Covid-19

Avec la crise du Covid-19, les effets de ces ordonnances Macron se font sentir davantage. En cause : les accords de performance collective (APC), qui mettent en péril le maintien des salaires de ceux et celles qui sont en chômage partiel. Foued Slimani, délégué syndical pour le groupe Louvre Hôtels, et employé polyvalent à l’hôtel Campanile Tour Eiffel depuis six ans, se bat actuellement contre les effets délétères de ces APC. Présenté comme une alternative aux licenciements, ce dispositif permet à l’employeur de modifier le contrat de travail des salariés à l’aide d’un accord collectif. Les entreprises peuvent ainsi s’affranchir des conventions collectives avec des modifications de la durée du temps de travail, des baisses de salaires et des transformations des conditions de travail. À l’hôtel Campanile Tour Eiffel, les salariées ont obtenu le maintien des salaires à 100 % pour les personnes en chômage partiel jusqu’au 31 mai.

Mais début avril, alors que s’ouvrent de nouvelles négociations sur les modalités de poursuite du chômage partiel, la direction avance un APC qui propose « un aménagement de la rémunération dans le respect des minima hiérarchiques », soit la possibilité du passage au Smic pour un grand nombre d’employés. La CGT-HPE réécrit la proposition en retirant la possibilité d’être licencié ou sanctionné en cas de refus de l’accord, en réduisant la mobilité imposée à un temps de trajet similaire à celui effectué actuellement par le salarié et en encadrant très strictement la polyvalence. S’ils ont pour le moment obtenu gain de cause, les syndicalistes s’inquiètent de la suite, ils savent que « ce n’est que le début ». « Si les gens descendent dans la rue, ils peuvent empêcher ces licenciements », pense Momo, sous-directeur du Campanile Tour Eiffel.

Licenciements et répression syndicale

Si ces « accords » se multiplient dans les mois qui viennent, comme au Méridien Étoile où il s’en négocie un, la CGT-HPE s’inquiète de phénomènes plus invisibles et qu’il est plus difficile de combattre, à commencer par le recours massif aux licenciements individuels pour faute grave. Contrairement aux APC, ceux-ci n’exigent ni négociation ni versement d’une indemnité de licenciement en cas de refus. Les syndicalistes remarquent en cette rentrée une multiplication des consultations pour licenciements individuels : les motifs avancés sont souvent extrêmement minces, à l’image du licenciement de Mme Costa pour « vol de deux bouteilles d’eau Cristalline » ou de celui de Mme Milier pour « agissements fautifs », et « manquements aux obligations contractuelles ».

Momo, sous-directeur, et Monia, sous-directrice devant leur lieu de travail, le Campanile Tour Eiffel, Paris, septembre 2020. Tous deux sont syndiqués à la CGT-HPE. © Louise Rocabert

Tiziri Kandi évoque « un climat de terreur contre des salariés », qui se traduit pour elle par deux phénomènes : la sanction « arbitraire » et la répression syndicale. En septembre un réceptionniste s’est présenté au local, il avait été licencié le lendemain de sa demande d’organisations d’élections du personnel – cas fréquent selon Sébastien qui accueille les salariés. Monia, sous-directrice à l’hôtel Campanile Tour Eiffel et syndiquée CGT-HPE, a elle-même subi un harcèlement de sa direction. Celui-ci a notamment conduit les salariés de l’hôtel à faire une grève en 2017 – qu’ils gagneront – contre la discrimination syndicale. Pour elle, cette discrimination était aggravée par son genre : « On ne reconnaît pas nos compétence, on doit être mariée au directeur et tout accepter ». C’est d’ailleurs ce qui l’a motivée à rejoindre la CGT-HPE il y a déjà quatre ans : un syndicat composé à 60 % de femmes (elles occupent plus de la moitié des emplois dans l’hôtellerie), qui défend les plus précaires d’entre elles, et les encourage à occuper des positions de déléguées du personnel.

« Les profits d’hier doivent combler les déficits d’aujourd’hui »

Sébastien estime que la crise sanitaire est un « prétexte » pour licencier, pour faire passer des restructurations qui ont pour but d’augmenter les marges futures. « Les profits d’hier doivent combler les déficits d’aujourd’hui », suggère-t-il. D’autant que la reprise économique est, à terme, quasi assurée par l’attraction touristique de Paris et l’organisation de nombreux événements très médiatisés, comme les Fashion Weeks ou les Jeux olympiques de 2024.

De leurs côtés, les hôteliers avancent un manque à gagner dû à la crise du Covid-19. Pendant les deux mois de confinement, 95 % des hôtels étaient fermés selon le gouvernement, le chômage partiel couvrant intégralement leurs dépenses en masse salariale. Ils ont progressivement rouvert, subissant une importante baisse de fréquentation [2]. Une partie des salariés travaillent donc à mi-temps, avec, encore, une compensation du salaire par le chômage partiel, comme au Campanile Tour Eiffel ou au Hyatt Madeleine.

Femmes de chambre du Hyatt Madeleine syndiquées à la CGT-HPE, lors du rassemblement contre les licenciements devant l’hôtel, le 16 septembre 2020. © Louise Rocabert

Certains hôtels ont déjà annoncé leur fermeture, comme le W Opéra, un 5 étoiles parisien, d’autres enclenchent des licenciements. Si le groupe Accor (Ibis, Novotel...) a renoncé à verser des dividendes à ses actionnaires en 2020, il a annoncé la suppression de plusieurs centaines d’emplois. Le groupe Constellation en supprime 247 en France dont 191 au Hyatt Regency Étoile, soit 40 % de la masse salariale de l’hôtel. De nombreux hôtels ont effectué des « petits licenciements collectifs » (de moins de 10 personnes), à l’image du Hyatt Paris Madeleine, qui a annoncé début septembre six licenciements : un responsable de nuit, une assistante ressources humaines, deux commis de cuisine et deux coordinateurs événements. Les syndicalistes s’estiment insatisfaits des justifications apportées par la direction, qu’ils ont rencontrée à deux reprises. Ils ont donc organisé un rassemblement le 16 septembre devant l’hôtel.

Les militants estiment qu’avec 4 millions d’euros de dividendes versés en 2019 aux actionnaires de l’hôtel, l’argent pour sauver ces emplois devrait être trouvable. D’autre part, si le plan de licenciements est économique, alors pourquoi supprimer quatre postes rattachés à la catégorie socio-professionnelle d’ouvrier, qui représente très peu dans la masse salariale ? De surcroît, disent-ils, le responsable de nuit, interne à l’hôtel, sera remplacé par un agent de sécurité d’une entreprise privée sous-traitante. Les syndicalistes estiment que le coût sera deux à trois fois supérieur.

Mama et Kumba, femmes de chambre à l’Ibis Batignolles, devant le local de Sud-Rail, après la réunion des salariées en lutte de l’hôtel, le 22 septembre 2020. © Louise Rocabert

Nicolas, délégué de proximité, qui travaille à l’hôtel depuis 2014, d’abord comme plongeur, aujourd’hui comme équipier polyvalent, s’inquiète de ces licenciements. Lui, tout comme les femmes de chambre, est embauché par la société de sous-traitance Onet, qu’il surnomme « malhonnête » ; il se sent déjà fragilisé par la difficulté de son emploi et son statut de sous-traité. Ce qui le rassure c’est d’être syndiqué. « Je sens que la CGT-HPE est un avocat du travail. Sans le syndicat, je serais déjà licencié. Et tout le monde doit avoir un avocat du travail, CGT ou autre, parce que tu as toujours des problèmes au travail. »

Poursuite de la lutte à l’Ibis Batignolles

À quelques kilomètres de là, dans le 17ème, les salariées de l’hôtel Ibis poursuivent leur lutte. En activité partielle depuis le 16 mars, et probablement encore jusqu’au mois de décembre, elles n’abandonnent pas la bataille pour leur internalisation. Elles se sont réunies le 22 septembre au local de Sud-Rail pour débattre entre elles de la suite du mouvement.

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Tiziri Kandi fait le point sur son volet juridique. Elles doivent faire appel de la décision des prud’hommes qui les ont déboutées de leurs demandes et préparer leur dépôt de plainte au pénal pour discrimination raciale : à l’hôtel Ibis Batignolles, les salariées en sous-traitance sont toutes d’origine africaine. « Le but de la mise en sous-traitance c’est de créer une situation d’inégalité de traitement entre salariés » explique Tiziri Kandi. La sous-traitance entretient une véritable ségrégation, en empêchant à ces femmes d’occuper les espaces communs tels que la salle de pause ou la cantine. « Tout ce climat de différenciation de traitement et de statut social favorise une marginalisation et une exposition de plus en plus grande à des violences, qu’elles soient morales ou sexuelles. »

Après huit mois de grève et deux de confinement, les travailleuses en lutte de l’hôtel Ibis ne lâchent rien

Les femmes font la liste des activités militantes menées depuis la réouverture de l’hôtel, le 1er septembre : rassemblements, occupation du hall du Scribe Opéra, action devant le siège Accor, campagne d’affichages dans tout le nord parisien, réunion du comité de soutien, impression d’étiquettes à coller sur les courriers. Durant la réunion, elles préparent deux autres actions : l’occupation du hall de l’hôtel Novotel Châtelet-les-Halleset un stand festif dans le 17ème.

Rachel, gouvernante à l’Ibis Batignolles et militante CGT-HPE et Nicolas, équipier au Hyatt Madeleine, délégué de proximité CGT-HPE. Rassemblement contre les licenciements devant l’hôtel, le 16 septembre 2020. © Louise Rocabert

Surtout, elles débattent des effets de la crise dans l’hôtellerie. Elles s’interrogent : « Accor et STN [la société sous-traitante] disent qu’ils n’ont pas d’argent, donc maintenant s’ils disent ça, qu’est-ce qu’on peut faire ? ». Rachel Keke, gouvernante qui assure souvent le rôle de porte-parole du mouvement, répond : « Il faut tenir tête, ils nous négligent parce qu’on est des femmes, qu’on ne sait pas lire, qu’on ne sait pas écrire, mais on a un syndicat fort derrière, on a des soutiens, notre grève est connue de partout, quand on rentre dans un coin les gens sont fiers de nous. Pourquoi on laisserait ça ? Pour aller travailler et se faire mal parler, pour nous faire donner 40, 50 chambres [à nettoyer, ndlr] ? » Racontant qu’elle a été bafouée et humiliée pendant 17 ans, Rachel Keke veut gagner ce combat. Accor, « c’est des milliardaires, nous on est des pauvres, et on va leur tenir tête. Il faut qu’on apprenne à se faire respecter ».

Louise Rocabert (Texte et photos)

Photo de Une : Militantes CGT-HPE, devant le local de Sud-Rail, après la réunion des salariées en lutte de l’Ibis Batignolles, le 22 septembre 2020.

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