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La construction d’une centrale thermique polluante et d’un gazoduc suscite la contestation en Bretagne

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Dans le Finistère, des citoyens et associations environnementales s’opposent à la construction, par une filiale de Total, d’une centrale électrique à gaz de 450 mégawatts, accompagnée d’un gazoduc de 111 km de long pour l’alimenter. Des travaux préparatoires ont commencé fin janvier, mais les militants continuent de se mobiliser malgré des amendes, et même des gardes à vue. Le début du chantier est programmé en septembre, tandis que des procédures sont toujours en cours. Pourtant, en Bretagne, bien d’autres alternatives aux énergies fossiles existent. Basta ! s’est rendu sur place.

Des klaxons appuyés retentissent dans la zone d’activités du Vern à Landivisiau, dans le Finistère, en ce tout premier dimanche de juin. Les automobilistes encouragent le groupe installé sur le petit coin d’herbe à côté du rond-point. Des irréductibles gilets jaunes bretons ? Non, plutôt des habitants verts de rage qu’une centrale électrique à gaz se construise à quelques centaines de mètres de là, dans la zone d’activités de cette commune de 9000 âmes, à 40 kilomètres de Brest. Deux tables en formica et deux couvertures ont été installées pour le pique-nique mensuel tenu depuis 2012 par le collectif « Landivisiau dit non à la centrale ! ».

L’ambiance est bon enfant, mais depuis que les travaux préparatoires à la construction de la centrale ont commencé fin janvier, la tension est montée d’un cran entre manifestants et forces de l’ordre [1]. Le 23 février, huit personnes ont été interpellées après un rassemblement de 900 opposants. Cinq jours plus tard, le président de l’association environnementale Force 5, qui lutte contre le projet depuis plusieurs années, est placé en garde à vue pendant sept heures, alors qu’il participait à un « sit-in » sur la route qui longe le site. « 25 gendarmes nous ont foncé dessus. A trois ou quatre, ils enlèvent mon k-way, me menottent et me traînent sur dix mètres », raconte Jean-Yves Quéméneur, qui sera jugé en janvier 2020 pour « entrave à la circulation ». D’autres ont écopé d’amendes pour « klaxonnement intempestif ». Pour autant, pas question de baisser les bras. « Jamais le projet ne va voir le jour ! Jamais ! », martèle Jean-Yves Quéméneur derrière les deux lignes de barrières qui le séparent des vigiles surveillant les onze hectares de terrain, caméras portables sur l’abdomen.

« On ne peut pas se réclamer de l’accord de Paris quand on continue à construire des centrales à gaz ! »

Initialement prévue pour entrer en fonctionnement à l’hiver 2016-2017, la centrale électrique à gaz n’est toujours pas sortie de terre. « Force 5 a rapidement amené l’affaire au tribunal », raconte Jean-Yves Quéméneur, affublé d’un coupe-vent vert foncé et d’un short en jean. Le groupe a porté de multiples recours sur le plan environnemental mais à chaque fois leurs arguments ont été rejetés. Le 25 février 2019, heureuse surprise pour l’association : le conseil d’État (que l’association saisit systématiquement quand elle perd devant les tribunaux) a reconnu son intérêt à agir. Ce 14 juin, la cour administrative d’appel de Nantes a donc examiné la demande d’annulation de l’arrêté signé par le ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie six ans plus tôt, qui autorise la société Direct énergie – rachetée par Total – à exploiter la centrale. La décision est attendue pour les premiers jours de juillet.

« Cette affaire est bidon, estime Alexandre Faro, avocat, qui représente l’association. Le besoin d’électricité va baisser grâce aux nouvelles techniques qui permettent de moins consommer et la population de la Bretagne n’augmente pas non plus énormément. » Ce sont ces arguments que la Région Bretagne utilise pour justifier le projet. Inclus dans le pacte électrique breton signé en 2010 par Jean-Yves Le Drian, alors président de région, le projet de centrale de Landivisiau veut « sécuriser l’approvisionnement » sur le territoire. Objectif : éviter un « black-out », risque d’une coupure généralisée de courant au cours de l’hiver, moment où la demande est très forte en Bretagne, région sur-équipée en chauffages électriques. « Ce black-out n’a pour l’instant jamais eu lieu !, rétorque Alexandre Faro. On ne peut pas se réclamer de l’accord de Paris quand on continue à construire des centrales à gaz ! »

Gaz à effet de serre et oxyde d’azote

D’après l’étude d’impact, si l’usine fonctionne presque toute l’année, elle produirait 1,5 million de tonnes de gaz à effet de serre et 1100 tonnes d’oxyde d’azote, notamment. De quoi inquiéter les opposants, qui dénoncent un risque industriel et sanitaire. « Mes parents habitent entre le clocher et ici, montre Thibault, en pointant du doigt l’édifice visible depuis la parcelle où ont lieu les travaux. Entre les deux, il y a un stade multi-sports, deux collèges, deux lycées, une école primaire et une maternelle. » Juliette, sa compagne, ne voit pas l’utilité de la centrale : « Nous devons aller vers une baisse de notre consommation électrique, pense-t-elle. La France exporte énormément sa production [NDLR : premier pays exportateur en Europe en 2018]. Si elle en a vraiment besoin, qu’elle l’utilise ! Il faut changer de système économique. On va droit dans le mur. »

Au niveau mondial, les réserves actuelles de gaz naturel sont estimées à 55 ans. Les opposants s’insurgent aussi contre la subvention annuelle de 40 millions d’euros que L’État donnera à Total pendant vingt ans, à partir de sa mise en service. La Bretagne et ses alentours sont pourtant une terre d’alternatives en matière d’énergies renouvelables et de non recours aux hydrocarbures, du village de Trémargat aux parcs éoliens citoyens, en passant par le potentiel sous-exploité des énergies marines ou au projet de salariés et syndicalistes pour transformer leur centrale à charbon.

Ils s’attaquent également à un autre volet : la construction du gazoduc de 111 kilomètres qui alimentera la centrale et qui traversera plusieurs cours d’eau, une zone Natura 2000 et six zones humides, ainsi que des terres agricoles. Les engins vont venir sur l’exploitation familiale de l’apiculteur Matéo Millécamps. « Le gazoduc traverserait deux parcelles, explique l’apiculteur de 22 ans. Il y aura la construction mais aussi la maintenance et je ne veux pas être dérangé continuellement ! » Dans une zone de dix mètres autour, les propriétaires ne peuvent édifier aucune construction durable ni planter aucun arbre, ce qui bloquerait le projet de son associé, Ernest Delacour, qui compte faire pâturer 250 moutons et replanter des haies.

Décision du tribunal début juillet

Aucun agriculteur ne soutient la centrale, selon Matéo Millécamps : « Sur les 45 rencontrés, il n’y en a qu’un seul qui se montre favorable au projet. Le reste est contre mais ne sait pas comment agir. » Lui a déjà contacté l’association Eaux et rivières de Bretagne pour voir quels recours porter. « Si ce projet se fait et que je n’ai rien fait pour l’arrêter, alors que cela se passe sur les terres de mon grand-père, je ne pourrais plus jamais me regarder dans la glace ! », jure celui qui devient le moteur de la contestation agricole. Le temps presse avant que la construction de la centrale commence, en septembre prochain.

Jeudi 6 juin, quatre militants dont Jean-Yves Quéméneur ont rencontré le président régional Loïg Chesnais-Girard, en marge de l’évènement institutionnel Breizh COP, qui réunit collectivités territoriales, associations et entreprises dans le but d’imaginer les « transitions écologique, économique et sociétale » en Bretagne. La Région, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a « pris acte » de leurs revendications mais ne souhaite pas se prononcer sur un dossier qui relèverait de l’État, font savoir les militants après le rendez-vous. Maître Alexandre Faro en est sûr. Cette affaire, ils la gagneront devant la justice. Si le tribunal administratif rejette leur requête, ils iront devant le conseil d’État. Prochaine étape donc, début juillet, quand le tribunal rendra sa décision.

Manon Deniau

En photo : construction de la centrale thermique (gaz) du Bouchain dans le Nord, en 2013.

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