Mobilisations

De futurs ingénieurs bloquent leur école et découvrent l’autogestion politique

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Depuis deux semaines, des étudiants ingénieurs agronomes occupent un domaine public de 300 hectares qui menace d’être bétonnisé. L’occasion pour eux de découvrir l’auto-organisation et la démocratie directe. Reportage.

Pétition, blocage, sit-in, manifestation : les étudiants d’AgroParisTech ne ménagent pas leurs efforts pour sauver le domaine de Thiverval Grignon, qui menace d’être vendu à des promoteurs immobiliers. Situé dans les Yvelines, à 25 minutes de train de Paris, ce site de 300 hectares (dont 120 de terres agricoles), constitue un patrimoine historique et écologique rare. Chaque année, des centaines d’étudiants viennent s’y former.

Depuis le 16 mars, ils sont environ 200 à l’occuper, nuit et jour. Ce qu’ils souhaitent ? Un rendez-vous avec le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie, un moratoire sur la vente du site et la révision des critères de vente. « C’est une lutte locale qui s’inscrit dans une lutte globale, résume Juliette, étudiante de 21 ans. Nous nous battons contre l’artificialisation des terres et pour la préservation de la biodiversité, du patrimoine et d’une recherche scientifique de qualité. »

Le domaine de 300 hectares de Thiverval Grignon, dans les Yvelines, est bloqué par les étudiants d’AgroParisTech depuis le 5 mars. © Lola Keraron

Tout a commencé le lundi 4 mars, lors d’une assemblée générale où le blocage du site a été voté par les étudiants, à 80% des voix. Comme la majorité des étudiants de première année, Martin* n’avait jamais milité à l’exception de quelques manifestations. « Pour moi le blocage c’était une blague, je ne pensais pas que ça se ferait vraiment », se souvient-il.

Une mobilisation inédite

Alors que Yannis* s’est démené pendant des mois pour motiver ses camarades à réfléchir à l’avenir de Grignon sans jamais réussir à réunir plus d’une trentaine d’étudiants, il est émerveillé par l’engouement de sa promotion. Originaire de banlieue parisienne, le jeune homme a grandi au sein d’une famille très engagée. « Depuis le début de l’année, je me disais : “Ils ne vont jamais se révolter, ils n’ont jamais eu la pression d’avoir la rage.” Je me suis trompé », reconnaît-il. « Quand on a voté le blocus, j’ai senti cette énergie de ce monde qui bloquait les murs », poursuit-il, impressionné par la radicalité dont sont capables les futurs ingénieurs.

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Ce mouvement donne aussi beaucoup d’espoirs à Juliette. « Au delà de la vente du site, nous nous rendons compte qu’en tant que jeunes et que citoyens, nous pouvons nous mobiliser, faire pression et avoir du pouvoir, poursuit Juliette. Nous avons tous un rôle à jouer. » « Beaucoup de gens se sont révélés à eux-mêmes, confirme Yannis. Ils ont compris que nous étions tous des personnalités politiques. » Du côté du ministère de l’agriculture, la mobilisation des étudiants soulève moins d’enthousiasme. Invités à s’exprimer par les syndicats Sud et CGT lors d’une réunion en visio entre fonctionnaires du ministère, les étudiants se sont vus couper leurs micros. « La réaction a été très virulente, regrette Dominique Blivet, porte-parole de Sud rural Territoires. C’était un beau résumé du "dialogue social" avec notre ministère ! »

Le sitting organisé le lundi 11 mars devant le domaine de Thiverval Grignon a réuni plus de 200 étudiants. © Félix Navarro

Chaque jour à 18h, l’amphi se remplit pour l’assemblée générale quotidienne. Des futures actions, aux relations avec l’administration, en passant par les problèmes de chauffage, les étudiants débattent et votent pour chaque décision importante. « Nous vivons une vraie démocratie, c’est-à-dire que chacun a sa voix, explique Juliette. Quand on laisse les gens s’exprimer, ils ont des choses à dire. » Cette nouvelle expérience de déconcentration du pouvoir est riche d’enseignements pour les étudiants, à la fois enthousiastes vis-à-vis de cette gouvernance en commun et confrontés aux difficultés que pose la concertation à 300 personnes.

« Nous remettons toujours en question le déroulé, précise Charlotte. Le plus important à mettre en place c’est le rapport de confiance. » La découverte de ce mode de décision collective soulève de nombreuses questions sur sa transposition à plus grande échelle. « Cela me faisait réfléchir à comment repenser la démocratie et à comment les citoyens peuvent reprendre le pouvoir », s’interroge Juliette.

L’assemblée générale se tient tous les soirs à 18h dans l’amphithéâtre pour débattre et voter sur les décisions importantes. © Félix Navarro

Devant l’amphi où se tiennent normalement les cours magistraux, de grandes tables sont disposées. Des étudiants volontaires épluchent des légumes dans une cuisine improvisée. Suite à l’occupation du site, le restaurant universitaire (RU) a fermé. Les étudiants ont dû s’organiser pour mettre en place un système de restauration collective alternatif. Pour conserver l’accès à des repas à un euro mis en place à la rentrée de septembre 2020 par le RU, les repas sont à prix libre via une cagnotte commune. « Nous avons créé une mini-société dans laquelle nous avons construit nous-même les règles et nous nous débrouillons très bien », s’enthousiasme Juliette.

Le service de restauration collective à prix libre et autogérés par les étudiants © Lola Keraron

Conférences, auto-enseignements et recueil de paroles

Gouvernance, communication, cuisine, gestion des déchets ou encore éducation, toutes ces activités indispensables à la lutte et la vie sur le blocage sont désormais gérées par les étudiants eux-mêmes. « Comme nous avons fait la grève des cours, des gens ont lancé une université populaire. Chacun peut choisir de faire venir un intervenant et organiser un amphi ou un cours », explique Juliette. Présidente de l’association féministe de l’école, le jeune femme a proposé une conférence sur les violences sexuelles et sexistes ainsi qu’un atelier d’arts plastiques, pour apprendre à exprimer ses émotions et à connaître le corps féminin.

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« Tout à l’heure, il y a eu une conférence sur la méritocratie et l’inégalité des chances, sur les raisons pour lesquelles tout le monde n’a pas accès aux grandes écoles, illustre-t-elle. Derrière les revendications contre la vente de Grignon, il y a une volonté d’une société plus juste dans tous les sens du terme : avec le vivant, avec les femmes et avec les personnes précaires. »

Dans un couloir, une affiche indique « le refuge ». Cette salle confortablement aménagée avec des matelas et des coussins sert de lieu de repos et d’écoute pour les personnes en difficulté. Juliette est impressionnée par la solidarité développée par la promotion depuis le début du mouvement. Face aux bouleversements du quotidien ou à la peur de l’arrivée de la police, le blocage du site n’est pas facile à vivre pour tout le monde. Une cellule de soin fait des sondages et du porte-à-porte en vue de faire remonter aux bloqueurs les besoins de chacun. « Dans notre société, nous considérons que c’est à la famille de porter la responsabilité de faire attention à ceux qui vont mal. Ici, tout le monde se préoccupe du bien-être de chacun, », analyse l’étudiante.

Le refuge, une pièce dédiée au calme et à l’écoute pour tous ceux qui ne vont pas bien. © Lola Keraron

« J’ai pleuré de bonheur pour la première fois de ma vie », confie Yannis, qui croit depuis tout petit à des sociétés d’entraide et de solidarité. « J’ai réalisé que personne n’était contre un système de démocratie directe et que tout le monde avait compris que le monde avait besoin de changer profondément. C’est quelque chose qui m’a vraiment transcendé. » Le futur agronome ne se fait pas d’illusions sur les chances de voir leur lutte victorieuse [1]. Mais ce qui compte pour lui, c’est la force de l’acte politique d’étudiants peu habitués à se mobiliser. « Nous avons ouvert une porte politique à des ingénieurs, qui ne seront plus jamais dupes de l’impact de leurs actions sur la société. Je suis persuadé que beaucoup vont s’engager dans des actions de désobéissance civile, qu’ils vont rentrer dans un cercle militant. » « La promo ressortira forcément différente », confirme Charlotte. Finalement, en créant une rupture dans la mentalité de nombreux futurs cadres, le mouvement en lui-même a déjà eu plus d’impacts que la vente du domaine de Grignon.

Lola Keraron

Photo de Une : action des étudiants devant le ministère de l’Agriculture, mars 2021.

Nos précédents articles sur le sujet :
Des étudiants bloquent un domaine de 300 hectares menacé de destruction, le 17 mars 2021 :
Quand la France vend ses terres agricoles au Qatar, le 8 janvier 2016

*Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat.

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