Agro-industrie

Quand l’argent public finance de très controversés élevages industriels de poulets

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Des collectifs de citoyens sont vent debout contre plusieurs projets d’agrandissement d’élevages de poulets. Ceux-ci bénéficient d’importants investissements menés par la région Bretagne, aux côtés d’industriels, malgré les conséquences écologiques et sociales.

Le 5 octobre dernier, 300 personnes sont rassemblées devant la mairie de Néant-sur-Yvel, une commune rurale du Morbihan à l’orée de la forêt de Brocéliande. Elles manifestent leur inquiétude face au projet agro-industriel d’un jeune agriculteur local, Yvon Jumel, qui compte multiplier par cinq la capacité de son élevage, de 40 000 à 192 500 poulets. Au sein du rassemblement, la fébrilité est palpable. Un autre éleveur de volaille de la commune, en grande difficulté économique, s’est donné la mort la semaine précédente. Une minute de silence précède la prise de parole de la Confédération paysanne, qui dénonce le piège du surendettement dans un système d’élevage intensif.

L’association Eau et Rivières de Bretagne, le collectif de citoyens « Non à la ferme usine de Brocéliande », le syndicat Solidaires et le Collectif de soutien aux victimes de pesticides dénoncent également les impacts environnementaux de l’extension, soumise à une enquête publique.

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Outre sa taille, industrielle, une autre particularité du projet controversé agace : il est en partie financé par la Région Bretagne, qui soutient allègrement la filière volaille locale. 20 millions d’euros d’argent public y sont investis depuis 2018, à travers des prises de participation actionnariales, la construction ou modernisation d’usines, et différents investissements dans la filière pour 5 millions d’euros, dont les appels à projet. La « ferme usine » de Brocéliande a ainsi bénéficié d’une subvention de 50 000 euros.

Alliance entre la Région, le leader européen de la volaille et un importateur saoudien

Cette politique publique interroge, d’autant qu’elle profite aussi à de gros industriels. La Région est même directement actionnaire d’une entreprise agroalimentaire, Yer Breizh (« la poule bretonne »), créée en décembre 2018 pour reprendre les activités du groupe volailler Doux, en liquidation judiciaire [1]. La collectivité est actionnaire à hauteur de 5% - participation qu’elle portera à 33% d’ici 2021, soit 2 millions d’euros -, aux côtés d’autres puissants acteurs : le groupe sarthois LDC, leader européen dans la production de volaille avec ses marques Le Gaulois ou Loué qui, après avoir récemment racheté cinq entreprises, a franchi la barre des 4 milliards de chiffres d’affaires ; et l’importateur saoudien Al Munajem, qui possède actuellement, comme LDC, 33,5% des actions. Deux autres coopératives agro-alimentaires, Terrena et Triskalia, se partagent 14%.

L’enjeu annoncé : reconquérir le marché français, malmené par la concurrence venue d’Europe de l’Est. La Bretagne fournit déjà 40 % de la production nationale de volaille de chair. L’arme de cette reconquête est la Société bretonne de volaille (SBV), crée par LDC pour porter ses investissements en Bretagne, dont la construction d’un nouvel abattoir à Châteaulin (Finistère) d’ici 2021, dans laquelle la région investit pas moins de 12,7 millions d’euros.

« Pour être compétitif, nous devons être capables de produire bon et pas cher, explique Ronand Tonarelli, le directeur de SBV. La Région nous accompagne parce qu’avec un nouvel outil d’abattage on peut inciter les éleveurs à investir et nous engager sur le long terme, avec eux et les banques, en disant : "Construisez des bâtiments, on va vous donner du travail". Je rencontre régulièrement les caisses des crédits agricoles pour leur raconter nos investissements, nos ambitions... » D’où le choix, malgré les impacts environnementaux, de financer l’agrandissement d’élevages afin d’alimenter cette reconquête.

Projet hors-sol

LDC est justement l’intégrateur d’Yvon Jumel. Autrement dit, l’éleveur reste propriétaire et investit en son nom propre. LDC lui vend les poussins et les aliments en fixant ses prix, et le rémunère. En choisissant ce modèle, l’agriculteur arrête de cultiver ses six hectares de terres, servant à alimenter ses poulets et à composter les effluents. Ceux-ci seront désormais exportés par camion par la société Terrial, une filiale commune au groupe Avril, qui produit notamment des agro-carburants, et à Suez. Le projet devient hors sol.

« Bien sûr, il vaut mieux faire de la volaille chez nous de manière maitrisée, que d’importer des produits faits n’importe comment en Ukraine, déplore Arnaud Clugery, président d’Eaux et Rivières de Bretagne. Mais nous aurions préféré un plan national qui relocalise la production de volailles au plus près des territoires en capacité de produire des céréales et de recevoir la matière organique, plutôt que d’exporter les fientes dans les grandes plaines céréalières. »

L’appel à projet de la Région est fléché sur un modèle intensif qui ne favorise pas le lien au sol et reste très gourmand en importation de soja, qui provient principalement du Brésil où sa culture intensive constitue l’une des cause de la déforestation massive. « La majeure partie des nos protéines est importée mais nous utilisons du soja sans OGM avec certificats d’origine, garantis sans déforestation », se défend Ronand Tonarelli, tout en ajoutant que tout cela dépend au final « des exigences de nos clients ». Qui sont la restauration d’entreprise, les cantines, le fast-food, l’aérien et les revendeurs (grossistes, bouchers-charcutiers, boulangeries).

Reproduction d’un modèle hyper-concentré

De fait, la « montée en gamme » du poulet lourd (pesant 2,1 kg contre 1,6 kg pour le poulet export), défendue par la Région, implique des installations un peu moins « low cost » : lumière naturelle (fenêtres) à la place des néons dans les bâtiments d’élevage, dalle de béton à la place de la terre battue, et une durée d’élevage qui va jusqu’à 40 jours, contre 20 jours pour le poulet exporté.

Ces arguments pour le poulet « made in France » ont cependant du mal à passer. Les exportations sont au beau fixe, un an après la liquidation judiciaire de Doux. 340 000 têtes sont abattues chaque jour à l’abattoir de Châteaulin, dans lequel la société saoudienne Al Munajem a augmenté son capital, passant de 100 000 à 5 millions d’euros. La région y a également injecté 1,2 millions d’euros. Dans ces conditions, la filière volaille a-t-elle vraiment besoin d’autant d’argent public ? « Ce fut mon choix d’accompagner Al Manujen dans la reprise, il y avait des emplois à sauver. Et oui, depuis un an, le cours mondial du poulet a flambé et les éleveurs choisissent aussi un modèle qui les rémunèrent », assume Loïg Chesnais Girard (PS), le Président de Région.

De fait, la politique régionale appuie le futur monopole de production qui se dessine, entre les mains de LDC et d’Al Munajem, reproduisant le modèle hyper-concentré qu’avait développé Doux. Les « fermes usines » de poulet vont-elles se multiplier ?

« Des impacts majeurs sur la qualité de l’eau »

Alors que le projet de Néant-sur-Yvel recevait son avis favorable, le Préfet du Morbihan autorisait l’exploitation d’un autre élevage controversé, à Langoëlan. Deux poulaillers géants de 2200 m2 chacun, pour une production de 500 000 à 900 000 poulets par an, auxquels s’ajoute un élevage existant de 4500 m2. Le vice-président de la Région en charge de l’agriculture et de l’agroalimentaire, Olivier Allain, a lui-même signé son soutien au projet, lors de l’enquête publique où la déposition d’un membre de l’exécutif n’a pourtant pas sa place.

Précédemment Président de la FDSEA et de la Chambre d’Agriculture des Côtes d’Armor, l’élu a été également conseiller à l’agriculture du candidat Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. A mesure que d’autres projets éclosent dans différentes communes bretonnes (Néant-sur-Yvel, Scrignac, Bégard, Plaudren), la colère de citoyens, syndicats et associations gronde, jusqu’à provoquer des remous au sein même du Conseil régional.

Début octobre, Thierry Burlot (PS), vice-président chargé de l’environnement, eau, biodiversité et climat qualifie, devant l’assemblée générale de la Confédération paysanne, d’« incohérent » le financement de la Région aux nouveaux poulaillers. « J’ai souhaité qu’on regarde les choses de près, ce n’est pas seulement un dossier économique, il y a des impacts qui pouvaient être majeurs sur la qualité de l’eau notamment », explique-t-il à Basta !.

Quelques concessions de la part de la Région

Durant l’automne, le président de la Région, Loïg Chesnais-Girard a de son côté rencontré Eaux et rivières de Bretagne et la Confédération paysanne pour recalibrer son appel à projet. Saluant des échanges « très constructifs », l’association environnementale et le syndicat paysan espèrent un recul franc de l’élu sur les critères déclenchant les subventions.

Le 13 décembre, un nouveau cahier des charges est communiqué. L’appel à projet ne soutient plus les investissements en bâtiment de « 1200 m2 et plus », mais les limite à « 2000 m2 maximum », étend l’aide aux bâtiments de chair labellisé ou en Agriculture biologique, et conditionne les aides à des exploitations dont les bâtiments d’élevage ne dépassent pas, en tout, 5000 m2.

Pour autant, le projet de Langoëlan n’est pas remis en cause, alors qu’il dépasse largement ces standards – avec 8900 m2 au total, répartis entre plusieurs sociétés. « Je ne remets pas en cause un vote de mon hémicycle sur l’ancien cahier des charges », explique Loïg Chesnais-Girard. Révisant depuis sa copie, la Région adopte aussi le cahier des charges BBC (Better chicken commitment) qui fixe des critères à atteindre d’ici 2026 : lumière naturelle, un maximum de 30 kg de poulets au m2, un aménagement avec perchoirs.

« S’ils ne reculent pas sur les projets actuels, ça va partir en conflit dur »

Quid de l’alimentation de ces millions de poulets et des importations de soja brésilien ? La Région se veut rassurante sur « l’autonomie protéique dans les élevages », grâce à des « échanges engagés avec les filières de l’alimentation animale, en Bretagne ainsi qu’avec d’autres régions afin de développer des partenariats gagnants ». Mais aucune mesure prescriptive n’est avancée sur cette nécessité de promouvoir des filières plus courtes, avec une interdiction du soja OGM par exemple, et des élevages qui ne soient plus hors-sol, comme l’attendait la Confédération paysanne.

« Je joue avec les armes qui sont les miennes, et je n’ai pas les moyens de faire un arrêté pour interdire l’importation de soja OGM et imposer aux éleveurs de passer sur une protéine que je vais produire », répond Loïg Chesnais-Girard.

La Confédération paysanne, Eau et Rivières de Bretagne, le syndicat Solidaires et le Collectif de soutien aux victimes de pesticides ont déposé un recours devant le juge administratif contre son autorisation d’exploiter le projet de Langoëlan. Une ZAD y est même envisagée. Morgan Ody, porte-parole de la confédération paysanne du Morbihan, prévient : « S’ils ne reculent pas sur les projets actuels, ça va partir en conflit dur. »

Caroline Trouillet

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- Photo : Un élevage de poulets en France en 2017 (CC BY 3.0 L214)

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