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Après la grève

Nitroglycérine sociale

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La veille du 19 mars, la question n’est plus de savoir si un, deux ou trois millions de manifestants défileront dans l’Hexagone. L’enjeu, ce sont les perspectives qui s’ouvriront une fois les manifestations terminées. Comment faire reculer l’Elysée sur le bouclier fiscal ou les heures supplémentaires, destructrices d’emplois ? Comment répondre à l’urgence sociale tout en esquissant la refonte d’un système économique prédateur et destructeur ? Face à la frilosité des machines syndicales et politiques, les salariés, les chômeurs, les étudiants et les citoyens qui défileront jeudi devront contribuer à construire l’après 19 mars.

Photo : © Collectif Item

L’ensemble des confédérations syndicales prévoient de se réunir dès le lendemain de la journée de grèves et de manifestations du 19 mars. Au programme de « l’inter-syndicale » matinale : discuter d’une éventuelle poursuite du mouvement. Signe des temps, les négociateurs se retrouveront dans les locaux de Solidaires (Sud), syndicat considéré par le pouvoir comme le plus radical. En 2005, lors du mouvement anti-CPE, la CFDT avait refusé qu’une intersyndicale se tienne chez ses anciens « dissidents » (les fondateurs de Sud sont issus de la CFDT). La crise semble avoir effacé les vieilles rancoeurs. Surtout, malmené par un gouvernement autiste, le syndicat co-gestionnaire se voit obliger de durcir le ton. En octobre, François Chérèque ne voulait pas entendre parler de journée d’actions commune. Depuis, les suppressions d’emplois se sont multipliées et la CFDT a essuyé un demi revers électoral lors des prud’hommales début décembre.

Le 20 mars, les représentants des directions syndicales [1] devront résoudre une complexe équation : comment offrir des perspectives à une colère sociale qui monte, sans se lancer dans un affrontement global avec le gouvernement, ce dont plusieurs confédérations ne veulent pas, tout en préservant une fragile unité syndicale ?

Bernard Thibault place la barre assez haut : « Nous demandons que le gouvernement revienne sur la loi sur les heures supplémentaires, qu’il supprime le bouclier fiscal, qu’il retire de l’ordre du jour le projet de loi sur le travail du dimanche. Nous voulons qu’il renonce au non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite », explique-t-il au Monde. En résumé : que Sarkozy revienne sur une grande partie de son programme néo-libéral mis en oeuvre depuis presque deux ans. Le leader de la CGT ne précise pas pour autant comment s’y prendre pour construire un rapport de force capable de faire reculer un hyper Président qui, jusqu’à maintenant, n’a lâché que des miettes.

Ne pas poursuivre la grève après le 29 janvier pouvait, du point de vue des machines confédérales, se justifier par l’attente du sommet social à l’Elysée le 18 février, et des vacances scolaires étalées sur un mois, frein objectif à la mobilisation enseignante, l’un des piliers de la contestation. Les annonces de Sarkozy n’ont séduit personne. L’implacable et délirante logique financière - de massives suppressions d’emplois d’un côté, des bénéfices et de généreux dividendes de l’autre - a continué malgré la crise. Au lendemain du 19 mars, l’intersyndicale ne pourra se contenter d’annoncer une prochaine « journée d’action » un 1er mai, ou quelle que soit la date, au risque de perdre une crédibilité déjà érodée. À quoi bon manifester tous les mois et demi pendant que le gouvernement poursuit son œuvre, commencent à se demander salariés, chômeurs ou étudiants ? La Guadeloupe est aussi passée par là. L’ombre d’un Elie Domota, que le leader du LKP soit physiquement présent à Paris ou pas, planera sur le défilé. Pourquoi ne pas tenter ici ce qui s’est produit là-bas ? Certains l’envisagent à l’extrême-gauche.

La réponse à ces questions dépendra en partie de l’ampleur de la mobilisation. Et de ce qui se passera localement : dans des bassins d’emplois particulièrement frappés par les suppressions d’emplois (Bretagne, Normandie, Nord-Pas-de-Calais…) ; sur des campus où gronde la contestation étudiante, comme à Toulouse ; du côté des associations de chômeurs qui reprennent aussi du poil de la bête ettentent de mobiliser un public encore invisible et silencieux. La poursuite du mouvement viendra davantage des liens que tisseront localement manifestants et militants, et des collectifs qui fleuriront, que des tortueuses et diplomatiques stratégies élaborées au sein des états-majors syndicaux.

Fait rare, le Crid (Centre de recherche et d’information pour le développement), qui regroupe une cinquantaine d’organisations environnementales et de solidarité internationale (et non des moindres [2]), soutient « sans réserve » la mobilisation sociale. Et y apporte ses préoccupations propres. Le souci d’agir « contre la pauvreté au niveau mondial », « pour un partage équitable des richesses », de rompre « avec l’idéologie sécuritaire » ou de défendre les droits des migrants vient ainsi compléter les revendications sociales et salariales. Avec, en toile de fond, la préparation de la mobilisation contre le G20 qui se réunit à Londres le 2 avril pour répondre à la crise financière.

Tous les ingrédients d’une nitroglycérine sociale sont aujourd’hui réunis. Même si personne ne se risque à l’agiter, l’impétueuse substance finira par surchauffer, les effets de la crise sociale se combinant à l’arrogant mépris gouvernemental. L’explosion sera-t-elle suffisamment puissante pour faire trembler l’Elysée ? Pour chambouler un paysage politique et refonder une gauche sclérosée ? Et permettre l’émergence de nouveaux collectifs de luttes, porteurs d’alternatives sociales, écologiques et démocratiques ?

Ivan du Roy

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