Lutte démocratique

Face à l’autoritarisme présidentiel, « la gauche turque mobilise et prend de nouvelles formes »

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La Turquie s’enfonce dans la répression et dérive vers un régime totalitaire. Des milliers de fonctionnaires ont été révoqués. Des opposants, députés, journalistes et écrivains sont en prison. Des médias sont fermés. Des maires remplacés par des administrateurs. Le référendum constitutionnel d’avril a été entaché de fraudes et de manipulations. De nombreux intellectuels et activistes se mettent à l’abri en Europe, en particulier à Berlin. Au sud, la région kurde est sous le feu des armes. Malgré ce contexte difficile, l’opposition de gauche résiste. Une marche pour la justice est arrivée à Istanbul le 9 juillet. Entretien avec Erkin Erdogan, porte-parole en Allemagne du Congrès démocratique des peuples (HDK), et membre du parti de gauche émergent HDP.

Basta ! : En quoi la réforme constitutionnelle, validée par une courte majorité lors du référendum du 16 avril, et dont le déroulement a été entaché de suspicions de fraudes électorales, constitue un risque de dérive autoritaire en Turquie ?

Erkin Erdogan [1] : Le référendum portait sur des amendements constitutionnels proposés par l’AKP (Parti de la justice et du développement) et son allié le parti nationaliste MHP (Les deux partis au pouvoir, ndlr). Les amendements recouvrent des choses différentes, comme l’augmentation du nombre de députés au Parlement ou la réduction de l’âge minium pour être élu. Mais le changement le plus important est la suppression de la fonction de premier ministre. Ce qui donne beaucoup plus de pouvoir exécutif au président. Désormais, la règle de base sera que le président turc sera aussi à la tête du conseil des ministres. C’est un changement de régime, vers un régime présidentiel.

Le président aura aussi le pouvoir de désigner les membres de la cour constitutionnelle, qui est la seule entité à pouvoir juger le président. Le deuxième aspect important touche au principe de neutralité du président. Aujourd’hui, ce dernier ne peut pas être aussi membre d’un parti politique. Avec la réforme, cette règle va sauter. Erdogan va diriger à nouveau son parti l’AKP et le pays. Il va donc pouvoir décider du nom des candidats de son parti pour les élections parlementaires, et par conséquent, en grande partie, de qui pourra siéger au Parlement, diriger le conseil des ministres, et être président.

Cette dérive vers un régime de concentration des pouvoirs entre les mains d’Erdogan a-t-elle commencé avec la tentative de putsch de juillet dernier, ou bien avant ?

Ce référendum est l’aboutissement d’un processus de restructuration de l’État lancé par Erdogan et l’AKP en 2011. L’AKP était déjà au pouvoir de 2002 à 2011, mais la situation était différente. Car depuis sa fondation, l’AKP a fonctionné comme une coalition de différentes forces, certes de droite, mais plus libérale au sens politique. Ils avaient de bonnes connections avec la grande bourgeoisie turque. Dans les années 2000, l’AKP conduisait le processus de démocratisation et les négociations pour l’entrée dans l’Union européenne. Mais il y a eu une lutte entre les différents pouvoirs au sein même de l’État. L’AKP bénéficiait de soutiens au sein de la grande bourgeoises libérale, mais est entré en conflit avec la bureaucratie, qui était tenue par les généraux de l’armée.

Cette lutte a gagné en intensité. Lors des élections de 2011, l’AKP a renforcé son pouvoir et a décidé de restructurer l’État dans ses propres intérêts. En termes de classes, l’AKP est un parti politique qui dépend surtout d’une bourgeoise émergente d’Anatolie, de la classe moyenne conservatrice. A la différence de la grande bourgeoisie d’Istanbul, plus libérale au niveau politique, plus progressiste. Elle aspire par exemple à des solutions pacifiques en ce qui concerne la question kurde. Ce conflit entre les pouvoirs est aussi un conflit entre différentes sections du capital. Au fil des ses années au pouvoir, l’AKP a créé une classe dirigeante qui dépend d’elle.

La restructuration de l’État a créé de nombreux conflits. En 2012, le pouvoir turc a réorganisé le système éducatif. Cela a créé un clash avec le mouvement Gülen [un puissant groupe social à base religieuse, d’inspiration soufie, dont le fondateur est accusé par Erdogan d’avoir fomenté la tentative de putsch, ndlr], parce que l’éducation était un enjeu majeur pour leur organisation. Ce conflit a conduit aux scandales de corruption qui ont éclaté en 2013. Ceux-ci ont été révélés par les membres du mouvement Gülen travaillant au sein du système judiciaire [2]. C’est aussi cette restructuration de l’État qui a conduit à la tentative de putsch militaire. Après son échec, la restructuration s’est accélérée. L’AKP s’est retrouvée en position de pouvoir changer le fonctionnement de l’armée, ce qui aurait été très difficile avant le coup d’État.

Qu’a fait l’AKP ces huit derniers mois ?

Ils ont fermé toutes les écoles militaires, et vont ouvrir à la place de nouvelles universités qui seront sous le contrôle du ministère de la Défense. Les universités aussi sont en restructuration. Tous les universitaires démocrates, de gauche, sont en train d’être renvoyés par simple décret. Tout cela a été accéléré avec le putsch raté. Le changement vers un régime présidentiel est le point final de ce processus. Il n’y a plus de barrière pour imposer leur manière de diriger le pays.

La restructuration de l’État turc était nécessaire, mais pas dans ce sens-là. Dans notre programme pour les élections de 2015, nous voulions aussi une nouvelle constitution, mais qui irait vers davantage de démocratie, qui mettrait notamment fin au principe d’une citoyenneté définie sur des bases ethniques. Une réforme constitutionnelle et de l’État est nécessaire. L’AKP l’a faite pour qu’eux seuls en tirent bénéfice, mais pas pour la population turque en général.

Cette vague de révocation d’universitaires, de maires, de mise en détention de membres du parti de gauche HDP (Parti démocratique des peuples), avait-elle déjà commencé avant la tentative de coup d’État ?

Cela a commencé avant. Si vous regarder les sources du conflit avec les universitaires pour la paix, ou avec les membres du HDP, il faut revenir à l’élection de juin 2015 [3]. Le HDP y a obtenu un très bon résultat et est entré au Parlement. Et l’AKP a perdu sa majorité. Ses dirigeants ont estimé qu’ils n’allaient pas conserver le pouvoir s’ils poursuivaient le processus de paix au Kurdistan. Selon leur analyse, le principal bénéficiaire en était au contraire le HDP.

Les attentes de l’AKP, en reprenant les négociations avec le PKK au Kurdistan [PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, engagé dans la lutte armée depuis les années 1980 pour l’autonomie kurde, ndlr], étaient très pragmatiques : leur motivation était d’obtenir plus de voix dans la région kurde. Quand ils ont réalisé que c’était le parti pro-kurde qui bénéficiait des pourparler de paix, et que cela aurait pour résultat de perdre la majorité au Parlement, ils ont décidé d’en finir avec les négociations. L’État turc a donc relancé la guerre au Kurdistan en créant des situations de provocation. Une vague de violence à grande échelle dans les régions kurdes a commencé, y compris dirigée contre la population civile.

Combien de députés le HDP a-t-il aujourd’hui au Parlement turc ? Combien de membres du HDP ont été arrêtés ?

Le HDP avait 56 députés au Parlement suite aux élections de novembre 2015. Certains d’entre eux ont été arrêtés et une élue a été révoquée. Pendant ces derniers mois, 6000 membres du HDP ont été détenus par la police, 3000 ont été envoyés en prison. 700 d’entre eux font partie de l’exécutif du parti. Ce sont les chiffres d’avril. Par ailleurs, 2000 personnes ont été tuées dans les derniers mois dans les régions kurdes. Des violations des droits humains très graves sont commises dans ces régions. De 350 000 à 500 000 personnes ont été déplacées de force, n’ont pas accès à une aide médicale, à la nourriture et à l’eau. Elles n’avaient pas non plus accès à l’information, à cause de la censure, de la violence d’État, des assassinats… Toutes ces atteintes aux droits humains ont été rapportées par l’ONU elle-même [4].

Pourriez-vous préciser quelles sont les charges retenues contre les membres du HDP qui ont été arrêtés ?

En général, c’est sous le chef d’accusation de propagande terroriste. C’est la charge la plus commune. Pour d’autres, c’est pour “aide à des organisations terroristes”, le PKK le plus souvent.

Quelles conséquences aura ce référendum pour les prochaines élections parlementaires ?

Déjà, il est manifeste que les résultats de ce référendum sont frauduleux. Nous ne les reconnaissons donc pas, tout comme le CHP [Parti républicain du peuple, et organisateur de la marche arrivée à Istanbul le 9 juillet, ndlr], l’autre parti d’opposition de gauche. Mais la cour constitutionnelle turque a refusé d’étudier notre objection à la validité du référendum. Nous allons donc contester le résultat auprès de la Cour européenne des droits humains. Dans toutes les grandes villes du pays, c’est le "non" qui l’a emporté. Même dans certains quartiers conservateurs d’Istanbul, comme celui où vit Erdogan, le non est arrivé en tête. Le résultat a montré que l’opposition démocratique est forte et que les pressions internationales peuvent aider.

Il existe aussi un mouvement de mobilisation dans la rue pour demander l’annulation des résultats. La cour suprême des élections a, par exemple, décidé le jour même du vote, une heure et demi avant la fermeture des bureaux, d’accepter comme valide des bulletins sans tampon officiel. Elle a changé les règles du vote pendant le vote ! L’élection elle-même n’était pas démocratique. Elle a eu lieu sous état d’urgence, où ni la liberté d’expression ni la liberté de manifester se sont reconnues. Si la réforme constitutionnelle est bel et bien mise en œuvre, cela va évidemment être dur pour le HDP aux prochaines élections. Car l’idée d’un système présidentiel, c’est d’éliminer les partis d’opposition.

Attendez-vous plus de soutien de la part des pays européens ?

Du point de vue légal, nous nous attendons à ce que la Cour européenne des droits humains se prononce contre le résultat du référendum. Mais si l’AKP et Erdogan veulent régner sur le pays sans prêter attention à la communauté internationale, la décision de la cour européenne aura évidemment peu d’effet. Mais cela reste un soutien au mouvement démocratique. Nous attendions surtout plus de réaction de la part de l’Allemagne. Le problème, c’est qu’Angela Merkel tient à poursuivre les relations économiques avec la Turquie. Je pense que c’est une erreur. Si la communauté internationale veut faire pression sur la Turquie, il faut mettre en place certaines sanctions, par exemple ne pas lui vendre d’armes. Il y a d’ailleurs un mouvement en ce moment en Allemagne contre le projet du fabricant d’armes Rheinmettall de construire une usine en Turquie. L’Europe et l’Allemagne veulent faire pression sur Erdogan par la diplomatie. Mais Erdogan ne prête pas d’attention aux mesures diplomatiques, il faut donc des sanctions concrètes.

Le HPD est souvent vu comme un parti essentiellement kurde, mais il n’est pas que cela...

Le HDP est un parti qui a émergé au sein du mouvement kurde, avec l’idée de construire une force pluraliste, basée sur plusieurs langues et cultures, des organisations de la société civile et des syndicats. L’un des défis principaux du HDP est de combattre le nationalisme et la définition raciste de la citoyenneté en Turquie, et de reconnaître les différentes cultures, langues et appartenance ethniques. Nous avons des députés yézidis au Parlement, un député arménien, des députés issus de mouvements progressistes musulmans, issus du mouvement kurde évidemment, mais aussi des gens de la gauche turque.

Le HDP a adopté le principe de la parité, avec toujours une femme et un homme aux postes de représentants et de direction. Nous suivons aussi le principe de parité au niveau des candidats, et présentons des candidats LGBT. Lors des élections de juin 2015, le HDP était le seul parti turc à avoir une personne ouvertement LGBT parmi ses candidats. Cette personne a d’ailleurs été violemment persécutée en Turquie, et a demandé l’asile politique en Allemagne. Le HDP veut représenter la diversité de la société turque et kurde au Parlement.

Beaucoup d’activistes de gauche sont-ils en train d’émigrer, à cause des persécutions ?

De nombreuses personnes émigrent en effet. Il y a déjà les universitaires révoqués par décret, qui n’ont plus aucune possibilité de trouver un emploi en Turquie. Et de nombreux activistes politiques qui ont été arrêtés, et sont poursuivi en justice. Beaucoup sont venus en Allemagne. Mais ce n’est pas nécessairement facile pour eux d’obtenir le statut de réfugié politique.

Quel est l’état de l’opposition politique de gauche, aujourd’hui en Turquie ?

Paradoxalement, le référendum a aidé opposition de gauche à créer une nouvelle dynamique, à se réorganiser sous de nouvelles formes, comme des assemblées pour le "non" qui ont eu lieu à Istanbul avant le référendum. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il y a eu tant de monde dans les rue le 1er mai à Istanbul : deux fois plus de monde que l’année précédente, alors que nombre de personnes ont peur d’être licenciés de leur emploi s’ils manifestent. La gauche se sent aujourd’hui plus confiante et apte à mobiliser. Le seul moyen de lutter contre ce référendum illégitime est de se mobiliser et de protester.

Propos recueillis par Rachel Knaebel

Photo : Manifestation de soutien à la gauche turque à Berlin / CC majka czapski

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