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En Normandie, une culture artisanale et écologique de spiruline, bactérie aux pouvoirs nutritionnels détonants

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Des vitamines en pagaille, une forte teneur en fer, de la phycocyanine qui stimulerait le système immunitaire : les pouvoirs nutritionnels de la spiruline feraient d’elle un aliment capable de compenser de nombreuses carences, voire d’être en meilleure santé. En Normandie, une petite exploitation en produit de façon artisanale, à mille lieux des fermes industrielles qui approvisionnent une partie du marché français. Pour la chaleur, indispensable au développement de la spiruline, l’entreprise normande mise sur des projets de méthanisation. Une façon d’utiliser l’énergie produite par les bovins, et de soutenir un nouveau débouché pour les agriculteurs.

Ses bienfaits seraient inversement proportionnels à sa taille. La spiruline contient des protéines, du fer sous une forme très assimilable, de la bêta-carotène (la pro-vitamine A) bonne pour les cheveux et la peau, des vitamines A, D, K, B12. « Elle nourrit et renforce les défenses immunitaires du corps, souligne Laurent Lecesve, producteur de spiruline en Normandie. Elle est prisée des femmes enceintes ou anémiées, des personnes souhaitant se détoxifier des métaux lourds, des sportifs ou des végétariens. Et permet de lutter contre la malnutrition. » Autant d’atouts pour cette petite bactérie de couleur bleue-verte apparue il y a trois milliards d’années sur terre. Et dont la culture est en plein développement en France : on compte actuellement 250 producteurs artisanaux de spiruline, contre une dizaine il y a dix ans !

C’est à la rencontre de l’une de ces fermes que nous sommes allés. Pour arriver jusqu’à l’éco-domaine du Bouquetot, dans le Calvados, il faut quitter la côte touristique normande, Honfleur, Deauville puis Houlgate, et pénétrer dans les terres. De grands arbres, des prairies, des sources d’eau qui alimentent les robinets alentours : c’est ici, en pleine nature, que sont installés les 200 m2 de bassins de la société coopérative Akal Food. Une petite surface comparée aux hectares de bassins de certains producteurs industriels de spiruline, notamment en Chine, qui abreuvent ensuite le marché français. « Dans ces lieux, le travail est automatisé, explique Laurent Lecesve. La spiruline récoltée est séchée et atomisée dans une grosse colonne, avant de sortir sous forme de poudre. » Oxydée, elle perdrait ainsi une partie de ses incroyables propriétés et développerait un goût et une odeur peu attrayants.

Peu d’énergie et d’eau

A l’inverse, la production de Laurent Lecesve et ses collègues est artisanale. La première étape consiste à une culture dans de grands bassins. « La spiruline a la forme de petites spirales qui lui permettent de nager et de passer, en une journée, de l’ombre à la lumière, donc de bénéficier de la photosynthèse », précise Laurent. Toutes les sept heures, immergée dans une eau enrichie en bicarbonate de soude, azote et potassium [1] et agitée régulièrement pour reproduire des courants, la spiruline se multiplie. L’eau est ensuite filtrée : on en extrait une pâte bleue, qui est passée dans une machine à spaghettis. Les longs filaments qui en sortent sont séchés lentement avant d’être transformés en brindilles ou pétales, mélangés à des graines ou des épices, puis conditionnés par un Esat (établissement et service d’aide par le travail) local, et enfin saupoudrés sur des plats ou mélangés à des jus.

La spiruline demande peu d’énergie et d’eau. L’efficience énergétique de la spiruline serait, selon ses promoteurs, 3,5 fois supérieure à celle du soja, 1,4 fois supérieure à celle du maïs, et 100 fois supérieure à celle d’un bœuf élevé intensivement [2]. Mais elle exige du temps et du savoir-faire pour la récolter, nettoyer les bassins, contrôler les différents paramètres. « Nous pouvons perdre toute la production d’un bassin en une journée, sans vraiment savoir pourquoi », raconte Laurent. L’avantage est qu’elle peut être produite sur de petites surfaces, « plus faciles à trouver dans des régions qui subissent une forte pression agricole ». À condition d’avoir de la chaleur : la spiruline se cultive entre 30 et 35 degrés. Ce qui, en Normandie, et plus largement au dessus de la Loire, n’est pas fréquent…

« Ici, il n’y a pas de pétrole, mais du fumier et des idées, on en a beaucoup. »

Comment s’en sort Akal Food ? Une partie de la spiruline vendue par la société est cultivée au Burkina Faso et en Inde, où elle sert aussi à lutter contre la malnutrition. Pour sa propre production, en Normandie, l’entreprise a installé une pompe à chaleur et un puits canadien. En hiver, quand la température est trop froide pour la culture, l’équipe travaille à la commercialisation de ses produits. Mais elle développe aussi des partenariats avec des fermes qui utilisent la méthanisation. « Ce sont souvent des éleveurs laitiers, dans une situation critique, qui veulent diversifier leur activité et assurer un revenu complémentaire », indique Émilie Lecesve, ancienne journaliste santé, dirigeante d’Akal Food.

L’idée, c’est Laurent, ingénieur en énergie renouvelable, qui l’a trouvée. « Ici, il n’y a pas de pétrole, mais du fumier et des idées, on a beaucoup », lance-t-il en riant lors de ses présentations aux visiteurs de son installation, avant d’ajouter : « Pendant mes études à l’école des arts et métiers, on me disait, les énergies renouvelables, ça ne sert à rien. Allez dans l’informatique ou l’automobile ! » Au début du projet, Laurent souhaitait récupérer le fumier des agriculteurs des alentours pour en extraire le méthane, et donc utiliser l’énergie pour chauffer ses serres. L’action s’avère trop coûteuse et difficile à mettre en œuvre.

La structure se tourne alors vers des fermes qui développent de petits projets de méthanisation. « Une partie de la chaleur issue de la méthanisation n’est souvent pas valorisée, souligne Laurent. On peut l’utiliser pour la culture de spiruline. » Des partenariats sont donc tissés avec ces exploitations, en Vendée, en Bretagne et dans le Doubs. Une partie de la spiruline produite par ces fermes est rachetée par Akal Food, qui se charge ensuite de la commercialiser.

Contourner la concurrence chinoise

Ce jour là, à l’éco-domaine du Bouquetot, une famille d’agriculteurs de Saône-et-Loire assiste à la présentation du projet. Elle élève des bovins et des volailles, et cultive des céréales. « Mais c’est de moins en moins rentable, explique Christophe Segaud. Nos coûts de production ne couvrent plus nos frais. » La méthanisation est un projet qui intéresse leur fils, une façon de valoriser les fumiers. Jusqu’à maintenant, ils ne connaissaient pas la spiruline. La piste pourrait être étudiée. « Ce n’est pas la poule aux œufs d’or, prévient Émilie Lecesve. Il faut être motivé pour se lancer dans la méthanisation et la production de spiruline. Avant, il y avait la prime à la valorisation de la chaleur, qui soutenait les projets de méthanisation. Désormais, c’est fini. »

Cependant, la spiruline a le vent en poupe, la demande des consommateurs est forte. Le défi, pour les spiruliniers français, est de taille : convaincre les clients, à qui l’on recommande de consommer 3g de spiruline par jour (100g par mois), de payer 100 euros le kilo de spiruline pour une production artisanale, contre 10 euros pour une production industrielle. « Ce sont deux produits différents, au goût, à la texture et aux propriétés différentes », avance Émilie, pour qui la spiruline n’est pas un complément alimentaire, mais bien un aliment.

L’entreprise se bat actuellement dans le réseau des spiruliniers français pour que leurs produits puissent être labellisés en bio. Un cahier des charges européen existe, mais il n’est pas encore transposé en France. Autre solution pour se démarquer des productions industrielles : parier sur la spiruline fraîche, donc non séchée. « Il faut la consommer localement, pour qu’elle ne perde pas ses propriétés. Avec elle, nous n’aurons jamais de concurrence de Chine, précise Laurent. J’en suis convaincu, c’est l’avenir de la spiruline. » Et ses bienfaits en seraient décuplés…

Simon Gouin

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