Faillite de l’économie sociale

CAMIF : généalogie d’une catastrophe industrielle et sociale

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Les restes de la Camif sont en train d’être dépecés par plusieurs repreneurs. Objectif : préserver quelques emplois en Poitou-Charentes, malgré la débâcle de ce qui était l’une des entreprises modèle de l’économie sociale. Cette tentative de sauvetage cache une triste réalité : la disparition d’un groupe mutualiste dont l’esprit a été largement dévoyé ces dernières années sur l’autel de la rentabilité et du marketing à courte vue. La chute de la Camif préfigure-t-elle d’autres déroutes dans l’économie sociale et mutualiste, encore présentée comme une alternative au capitalisme débridé ?

Début avril, Ségolène Royal annonçait, tout sourire, que la « reprise » de ce qui reste de Camif Particuliers (l’ancienne principale filiale du groupe Camif), déboucherait sur la création « d’ici à trois ans de près de 600 emplois ». C’était lors d’une conférence de presse organisée à Niort par la présidente de la Région Poitou-Charentes. Malelsom, leader français de la vente de literie sur Internet, associé au transporteur Géodis et à Téléperformance, numéro un mondial de la « relation client », a repris une partie des actifs de Camif Particuliers, la filiale grand public du groupe Camif, liquidée en octobre dernier avec ses 785 emplois. Arrêtons-nous un instant : une « liquidation » signifie que la société n’existe déjà plus… Alors qu’est-ce qui intéresse réellement les trois associés dans la reprise d’une partie des actifs de Camif particuliers ? En fait, le tribunal de commerce les a autorisé à reprendre le fichier clients et la marque !

Une marque et de grosses subventions

Ne soyons pas trop mauvaise langue, car un véritable « projet économique » est annoncé. Il s’agit dans les prochains mois de relancer une activité de vente sur Internet autour de l’équipement de la maison, de créer sur Niort un plateau téléphonique (perspective : 150 emplois), et de transférer sur place un centre logistique actuellement implanté sur Nanterre en région parisienne.

Ségolène Royal a qualifié ce projet « d’ambitieux, mené par des entreprises qui investissent et qui avancent en temps de crise, démontrant qu’il n’y a pas de fatalité ». La Région apporte une aide financière sans précédent : sur 9 millions d’euros d’emprunts contractés par Matelsom, la Région apporte sa garantie à hauteur de 4,5 millions. Une enveloppe de 970.000 euros a été débloquée pour subventionner Matelsom, une moitié étant prise en charge par la Région, l’autre par le département des Deux-Sèvres et la communauté d’agglomération de Niort. Avec tant de sollicitude, ces « acteurs économiques » auraient tort de se priver d’une telle opération, non ?

Des emplois sauvés ?

La (véritable) bonne nouvelle de ce printemps aura été l’annonce de la reprise de Camif collectivités, et de ses 330 salariés, par Manutan, l’un des leaders européens de la vente à distance du petit équipement industriel et de bureau. Cette reprise est totalement financée sur les fonds propres du groupe Manutan (son montant n’a pas été communiqué). Cette ancienne filiale du groupe Camif est un petit joyau : créé en 1983, Camif Collectivités est le deuxième distributeur français à destination des acheteurs publics. Il est particulièrement présent dans le secteur de l’éducation.

Lors de la conférence de presse pour Camif Particuliers, la mise en place de formations a été annoncée, et l’engagement a été pris de reprendre en priorité les anciens salariés de la Camif dans la nouvelle société. Espérons-le… Pour l’instant, la très grande majorité des salariés licenciés qui devaient être « reclassés » sont toujours au chômage. Rien d’étonnant : le bassin d’emploi de Niort est saturé. Avec la crise, la situation est devenue très critique dans la capitale de l’économie sociale, siège des principales mutuelles françaises [1]. La direction régionale du Travail annonçait en février que le nombre de demandeurs d’emploi avaient augmenté de 24,4 % en un an dans le département des Deux-Sèvres, et de 18,8% en région Poitou-Charentes. Autant dire, que dans l’affaire, il y aura des « ex-Camif » qui seront laissés sur le bord de la route, sans parler des sous-traitants qui ont dû arrêter leur activité.

Ce n’était pas les premiers licenciements…

Et cela ne sera pas la première fois : depuis bientôt 10 ans, le groupe Camif a accumulé les licenciements sans que les médias ne s’en préoccupent plus que ça. Finalement, 2008 n’aura été « que » le 4ème « plan social » ! Début 2000, le groupe comptait ainsi environ 2700 salariés. En septembre dernier, il n’en comptait déjà plus que 1200. Les médias – notamment les journaux télévisés – n’ont évidemment pas expliqué les raisons de ces énièmes licenciements. Mettant généralement le nouveau plan social sous le coup de la crise, peu d’entre eux ont pointé la succession de mauvais choix stratégiques réalisés par l’ancienne direction du groupe depuis une quinzaine d’années.

À l’origine de la Camif, un idéal

Les décisions ont été dictées par une vision de court terme bien éloignée de l’idéal mutualiste des origines. Fondée en 1947, la centrale d’achat de la mutuelle des instituteurs de France (Camif) se propose d’aider les enseignants à reconstituer leur équipement domestique mis à mal par la guerre, l’exode et les bombardements. Pour y avoir accès, il fallait être membre de la MAIF, une mutuelle d’assurances créée en 1934 par un groupe de militants du SNI (Syndicat national des instituteurs). A la différence de ses concurrents, La Redoute ou Les 3 Suisses qui visent le grand public, la Camif mise alors sur la qualité - le durable dirait-on aujourd’hui - et devient numéro 3 français de la vente à distance. Preuve de cette période faste, la coopérative possédait encore près de 150 millions d’euros de fonds propres en 1998.

Des choix hasardeux

Propriété de 1,2 million de sociétaires, et dirigée par dix-sept administrateurs, issus pour la plupart du monde enseignant, la coopérative devient vite ingérable devant les premières difficultés. Se lançant au milieu des années 1990 dans une diversification internationale (notamment en Europe de l’Est, en Allemagne, au Portugal), la direction accumule ensuite les choix hasardeux, sans véritable contrôle de la part des sociétaires.

Entre 1998 et 2007, la présidence de la coopérative est en fait assurée par Jean Gasol, ancien inspecteur de l’Éducation Nationale, et ancien directeur adjoint du cabinet d’Alain Savary, qui voit les choses en grand. L’homme a l’ambition de doubler le chiffre d’affaires de la Camif en trois ans . Mais la stratégie d’investissements tout azimut (notamment dans l’immobilier) est un échec total. Les nouveaux clients tant désirés (en dehors des enseignants) ne sont finalement pas au rendez-vous, sans compter la concurrence de l’Internet et des enseignes déjà bien installées dans les agglomérations.

« Une démocratie digne du Vatican »

Toutes ces décisions sont prises avec l’aval du Conseil d’Administration, et les sociétaires, particulièrement atones, n’y trouvent rien à redire. Dans les meilleures années, seulement 100.000 d’entre-eux (sur les 1,2 millions) participaient aux votes organisés. « La Camif, c’était une démocratie digne du Vatican. Petit à petit, les sociétaires ont perdu la gestion directe de l’entreprise, car il n’y avait plus que des délégués lors des AG. Et les salariés, comme ils n’avaient pas l’habitude de revendiquer, du fait de leurs bonnes conditions de travail jusqu’à la fin des années 1980, ont mis du temps à réagir », constate aujourd’hui un ancien responsable syndical.

Depuis 2000, les derniers remèdes prescrits, particulièrement « capitalistes » dans le fond et la forme, ont fini par déstabiliser le sociétariat. Ainsi, les 3 Suisses ont injecté 27 millions d’euros dans la Camif. La Maif, avec la Casden, la banque « coopérative » des enseignants (groupe Banque populaire) ont racheté depuis 2001 pour 24,5 millions d’euros de locaux. Enfin, fin 2007, les administrateurs en sont même réduits à faire appel à des fonds d’investissement américains pour tenter de relancer l’entreprise. Aujourd’hui, on connaît l’issue de cette fuite en avant.

Marc Endeweld

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