Accaparement

Au jeu de Monopoly des terres agricoles, le Puy du Fou avance ses pions et avale les hectares

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Le parc du Puy du Fou en Vendée grignote les terres environnantes. Rachetées à bon prix, elles sont en partie confiées à des agriculteurs. Mais les parcelles en zone constructible sont à terme vouées à être bâties. Une enquête du Sans-Culotte 85.

On se souvient, il y a dix ans, de cet agriculteur retraité qui nous expliquait avoir fini par céder aux propositions alléchantes du Puy du Fou, et avoir vu, la mort dans l’âme, des parkings remplacer sa maison. Tout était bon pour voir partir ce très proche voisin : « De Villiers avait même joué les entremetteurs pour permettre à mes fils d’obtenir des terres ailleurs ». Que demande le peuple ? De l’autre côté du parc, dans le prolongement de la cité nocturne, des terres plus récemment rachetées à des agriculteurs qui cessaient leur activité ont donné naissance à un nouvel hôtel et à un palais des Congrès.

Pour autant, le Puy du Fou tient à conserver une mixité avec le paysage agricole pour accueillir le Parisien déconnecté des campagnes ; c’est aussi sa marque de fabrique : donner à voir des animaux qui pâturent. Outre le fait que cela permet d’entretenir les terres, c’est ce qui le pousse à confier 122 hectares à des agriculteurs environnants, à titre gracieux, jusqu’à ce qu’il décide de réinvestir les lieux. Des gens proches de la retraite qui partiront d’eux-mêmes le jour venu ? Pas seulement… Puisque Nicolas de Villiers [président de la SAS Grand Parc du Puy du Fou et fils de Philippe de Villiers, ancien président du département de Vendée, ndlr] l’assure : « Sur les onze agriculteurs qui exploitent nos terres, six sont de jeunes agriculteurs, dont certains récemment installés »… mais ailleurs, on s’entend. Pas question de dépendre de ces parcelles, encore moins d’installer sa ferme dessus.

Le jour où les exploitants sont prévenus (toujours au moins deux ou trois ans à l’avance) que le Puy du Fou va reprendre possession des lieux, ils doivent pouvoir sans difficultés chercher une terre ailleurs. Et en l’occurrence, tous doivent déjà plus ou moins prospecter, si l’on en juge par l’emplacement des projets puyfolais recensés dans notre infographie (voir ci-dessous). Pas toujours si facile de cohabiter. Comme la volière au nord, le développement de la « Puy du Fou académie » viendra grignoter un ou deux hectares supplémentaires sur les terres situées à l’est… où le parc a aussi, à terme, d’autres projets de construction. À l’ouest, c’est la perspective de la réouverture de la ligne SNCF reliant Cholet aux Herbiers qui laisse prévoir la création d’un « pôle gare », sur une parcelle rachetée au nez et à la barbe de l’agriculteur voisin à la fin des années 2000. Mais puisqu’il la voulait, le Puy du Fou, bon prince, la lui a prêtée. Et ça fait treize ans que ça dure.

Des zones décrétées constructible mais... uniquement par le parc du Puy du Fou

Aujourd’hui, c’est son fils qui a pris la succession et qui exploite la terre, pour mettre ses bêtes, faire son foin. Il est l’un des (très) rares à avoir conservé son siège d’exploitation au pied du Puy du Fou… pour combien de temps encore ? Car, à l’entendre, la cohabitation n’est pas si simple. Il aimerait s’associer avec deux autres jeunes agriculteurs, seulement ses projets seraient systématiquement contrecarrés par l’impossibilité d’acquérir des terres dans le secteur, toutes « raflées » par le Puy du Fou. Il s’inquiète même de « la pérennisation de sa ferme », si un jour le champ qu’il utilise était transformé en arrêt de gare. Il ne se montrera pas beaucoup plus bavard, étant par ailleurs en procédure contre le parc auquel il reproche des nuisances sonores et la pollution de ses champs par les feux d’artifices. Des problèmes de voisinage que le Puy du Fou cherche justement à éviter en créant un cordon foncier autour de lui. Cet agriculteur fait un peu figure de « Gaulois », qui ne serait « pas à plaindre », élude Nicolas de Villiers.

Source : Déclaration de projet emportant mise en compatibilité du plan local d’urbanisme (PLU) des Épesses. Document de la communauté de communes du Pays des Herbiers, mis à jour le 3 novembre 2020.

Tous ces projets sont situés sur des parcelles de toute façon vouées à être bâties dans les années à venir, puisque d’ores et déjà intégrées à la zone dite AUpf, c’est-à-dire constructible mais uniquement par le Puy du Fou. Une zone de 250 ha aujourd’hui, et dont on ne cesse de repousser les limites. En 2015 déjà, environ 18 hectares de terres agricoles ont été classées AUpf (là où le Puy du Fou prévoit l’extension de son hôtellerie). Une autre modification du plan local d’urbanisme (PLU) des Épesses vient d’être soumise à enquête publique le mois dernier, concernant 12 hectares à l’ouest. La première étape de l’extension prévue dans cette direction. Là où le futur plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi), actuellement à l’étude, prévoit de classer en « AUpf » 78 hectares supplémentaires (soit l’équivalent de la surface de la Cinescenie et du Grand Parc réunis !). Un agrandissement de la zone urbanisable de 90 hectares au total, qui serait lié à « une négociation avec l’État il y a quelque temps », a déclaré Luc Soulard, adjoint à l’urbanisme des Herbiers, lors d’un débat municipal en février. Nicolas de Villiers lui-même ne sait pas de quoi l’élu parle… et l’intéressé n’a pas voulu éclairer notre lanterne. Ce n’est pas parce que Jean Gaborit, Puyfolais et fils de Puyfolais, a succédé à Alexandre Benalla à L’Élysée, que le Puy du Fou s’adresse forcément au patron !

Quid des agriculteurs qui exploitent les importantes parcelles, pile dans l’axe de développement du Puy du Fou

En l’occurrence, sur ce coup-là, les discussions sont restées locales et purement administratives ; le PLUi ne fait qu’appliquer les décisions actées dans le cadre du Schéma de cohérence territoriale (SCoT) approuvé en 2017. Celui-ci prévoit bien, en effet, une réserve d’exploitation foncière de 90 hectares (à raison de 6 hectares par an pendant 15 ans), spécifiquement dédiée au Puy du Fou. Que lui vaut ce traitement particulier ? « C’était pour éviter que l’on vienne puiser dans les réserves de terres constructibles communes, et qu’on dérange l’installation d’autres activités (entreprise, habitat) », justifie Nicolas de Villiers. Une bonne raison d’empiéter plutôt sur les terres naturelles et agricoles.

Par un tunnel qui passera sous la route, le visiteur pourra un jour accéder à un second parc à l’ouest. Si la thématique est tue, le projet n’est plus un secret. Sur les 12 hectares en passe d’être rendus constructibles, pâturent les animaux du Parc qui n’aura aucun mal à leur trouver un autre lopin de terre. Mais quid des agriculteurs qui exploitent les importantes parcelles, pile dans l’axe de développement du Puy du Fou ? Démonstration par l’exemple… Il y a quelques années, il a racheté ici un peu plus de 40 hectares à un agriculteur qui partait à la retraite. Ce dernier propose alors à Nicolas de Villiers d’y accueillir, pour le remplacer, un éleveur de viande bovine. Affaire conclue et comble du bonheur, celui-ci a depuis intégré le circuit de la « filière courte » mise en place par le Puy du Fou. Lait, tomates, fraises, pommes de terre… autant de produits livrés directement pas les fermes des alentours, consommés dans les hôtels ou à la cantine de l’école.

Plusieurs exploitants des terres puyfolaises jouent le jeu, mais, on nous l’assure, ce n’est pas une obligation ! Génial ! Mais alors… qu’adviendra-t-il de cet éleveur bovin le jour où les pelleteuses vont débarquer, qui plus est, s’il se rend en partie dépendant de son bienfaiteur ? C’était sympa, bye bye !? Quelle manque d’imagination dont nous faisons preuve là… « Je vais vous donner un scoop, nous avons l’intention de créer une ferme bio par là-bas, il pourrait donc tout à fait intégrer le projet », dévoile Nicolas de Villiers.

Le Sans-Culotte 85, mensuel vendéen.

Photo : CC FredArt via Flickr

Cet article est paru dans le numéro 137 du Sans-Culotte 85, d’avril 2021. Nous le reproduisons avec leur accord

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