Cinéma

A Kaboul, « se produire sur scène est extrêmement dangereux, les artistes sont en première ligne »

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A Kaboul en Afghanistan, quatre étudiants assoiffés de vie, décident d’accomplir un projet audacieux : rénover un cinéma abandonné, qui a miraculeusement survécu à 30 ans de guerre. Racontée dans Kabullywood, un film dont Basta ! est partenaire, leur histoire nous rappelle que dans les années 1970, la capitale afghane était un haut lieu de la culture. « Le film a réussi à voir le jour alors même que les conditions de tournage en Afghanistan ont été très difficiles - attaques, menaces de mort, incendie, problèmes avec les autorités locales, budget faible, coupures de courant », raconte le réalisateur Louis Meunier. Entretien.

Basta ! : Kabullywood raconte les aventures de quatre étudiants qui rénovent un cinéma à l’abandon pour en faire un centre culturel. Quel est la situation du cinéma, et des lieux de culture en général aujourd’hui en Afghanistan ?

Louis Meunier [1] : En Afghanistan, peu d’organisations financent la culture, l’offre reste donc très limitée. Il n’y a que trois cinémas à Kaboul, ouverts de façon intermittente, et très inconfortables. On trouve aussi des petits coins culturels dans les ambassades, ou à l’université américaine. L’université des beaux arts n’a aucun moyen, seulement une mini caméra pour 30 élèves, avec des débouchés professionnels quasi-inexistants. Les chaînes de télé locales (une centaine) ont peu de moyens et côté grosses productions, il n’y a rien. Les perspectives, pour les jeunes sont minces.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Avant que le pays sombre dans la guerre, avec d’abord l’invasion soviétique de 1979, Kaboul était une « vraie capitale » avec une vie culturelle très dense….

Dans les années 1970, Kaboul était un havre de paix. Les jeunes apprenaient l’anglais, le français, l’allemand, ils allaient à des concerts, au théâtre, au cinéma. Pendant cette époque dorée, il y avait dans le cinéma que l’on a rénové cinq à six séances par jour. 4000 à 5000 personnes y venaient chaque jour. Les femmes, les familles y restaient jusqu’au bout de la nuit. Cette époque est clairement révolue. La culture est la dernière préoccupation des gens dans un pays en guerre, alors même qu’elle a tant d’importance : elle peut être un ciment pour la société et aider les gens à oublier leurs soucis.

Le cinéma où votre film a été tourné a vraiment été rénové, mais ses portes ont dû rester fermées suite à un attentat. Quelle est la situation sécuritaire dans le pays ?

Le pays reste très dangereux. Même à Kaboul, seul endroit où le gouvernement a un semblant d’emprise, personne ne sort la nuit. Dès que le soir tombe, la capitale est plongée dans le noir et chacun reste chez soi. Ailleurs dans le pays, c’est le chaos. Le principal souci, pour la plupart des Afghans, c’est de rester en vie. Voter est un acte de bravoure, se produire sur scène est extrêmement dangereux, et les artistes sont en première ligne.

Pendant le tournage du film, qui a duré trois mois, c’était très très compliqué. On a reçu pleins de menaces, notre maison s’est faite criblée de balles et nous avons été obligés de ré-écrire le scénario au jour le jour pour tenir compte de ces risques et menaces. Après le tournage, il y a eu un attentat à l’institut français et des membres de l’équipe présentes sur place ont été blessés. Contrairement à ce que nous avions prévu, nous n’avons jamais pu ouvrir le cinéma. C’était très clairement trop périlleux, encore plus pour les personnes qui vivent sur place, et notamment l’actrice principale qui a choisi de rester vivre en Afghanistan. Aujourd’hui, imaginer une avant première à Kaboul c’est impossible pour des raisons de sécurité.

« Avec cette insécurité permanente, la liberté n’existe pas, dîtes-vous. Encore moins pour les femmes »...

Partout dans le pays, la présence des talibans est très forte, et ils se chargent par la terreur d’imposer des cadres sociaux extrêmement stricts, traditionnels, oppressifs pour les jeunes, et en particulier pour les femmes. Dans ce contextes, les mères qui envoient leurs enfants à l’école sont de véritables héroïnes. Et toutes celles qui se mobilisent contre l’obscurantisme risquent leur vie. Les images d’enterrement que l’on voit à la fin du film nous ont été fournies par l’association Rawa (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan) : ce sont des images d’archives des obsèques Farkhounda, une femme qui a été tuée dans la rue par une foule en colère en 2015.

Les gens résistent. Certains artistes choisissent de rester dans le pays et de s’y produire. On peut aussi citer la mobilisation des citoyens pour défendre une site archéologique exceptionnel, situé à 35 km au sud de Kaboul, et qui s’étend sur plusieurs hectares : Mes Aynak. Il s’agit de la plus grande ville bouddhiste du monde menacée par l’installation de la seconde plus grande mine de cuivre du monde. Les Afghans y tiennent et y montent la garde, sous la menace et les attaques des Talibans (ils sont également menacés par les politiques corrompus qui aimeraient conclure l’affaire avec les Chinois qui convoitent le site, ndlr). « C’est dur, mais il faut y croire », nous disent-ils. 

Recueilli par Nolwenn Weiler

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