Débattre Science participative

Colmar : « En neutralisant un essai de vigne OGM, les faucheurs volontaires ont commis un acte salutaire »

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Suite à la relaxe de 54 faucheurs volontaires ayant détruit une vigne OGM, plusieurs organismes de recherche ont critiqué le verdict et dénoncé une remise en cause du « droit à expérimenter ». Une position que ne partage pas le généticien moléculaire Christian Vélot. Énonçant les risques environnementaux générés par ce test en plein air, il interroge : « Pourquoi fabriquer cette vigne génétiquement modifiée plutôt que d’étudier des vignes déjà résistantes à des maladies virales ? ». Il plaide pour des recherches participatives : « Ce sont les paysans qui sont les premiers généticiens du monde. »

Le 14 mai dernier, la cour d’appel de Colmar relaxait les 54 faucheurs volontaires qui avaient, le 15 août 2010, neutralisé un essai de vigne transgénique mené en plein air à l’Institut national de recherche agronomique (Inra) de Colmar. Cette vigne avait été génétiquement modifiée (GM) pour résister au court-noué, une maladie virale transmise aux pieds de vigne par des vers microscopiques du sol (nématodes). Depuis ce verdict, on assiste à un déferlement de réactions offusquées de la part des représentants des grands organismes de recherche avec l’Inra en première ligne bien sûr [1], et d’autres défenseurs inconditionnels d’une technoscience prétendue synonyme de progrès, dont Geneviève Fioraso elle-même, secrétaire d’État à la Recherche, qui, au passage, n’hésite pas à s’asseoir sur le principe de séparation des pouvoirs en se permettant de critiquer une décision de justice [2].

Ces chantres de la science bien pensante crient au scandale, à l’injustice, à l’atteinte aux « expérimentations contrôlées (sic) sur des innovations technologiques », au droit d’ « expérimenter pour améliorer notre avenir collectif » (re-sic), à « la mission des chercheurs au service de l’intérêt général » (re-re-sic), à « l’expertise publique indépendante » (re-re-re-sic) [3]. N’en jetez plus ! C’est trop douloureux ! La recherche innocente et bienfaitrice mise à mal par une action de justice qui donne raison à des vilains faucheurs ignorant tout de la Vraie Science et de l’Intérêt Général. La victoire du Mal sur le Bien ! C’est drôle de constater comment des scientifiques qui sont prêts à sacrifier la recherche publique sur l’autel des intérêts mercantiles à court terme n’hésitent pas à se réfugier derrière elle lorsque ces mêmes intérêts sont en danger. Quelle indécence !

La vigne n’est pas le tabac

La Cour d’Appel de Colmar a estimé que l’arrêté ministériel autorisant l’Inra à tester ces OGM au milieu du vignoble alsacien était illégal car il y a eu une erreur manifeste d’appréciation des risques inhérents à l’expérience, réalisée dans un environnement non confiné. « Cet essai n’avait pourtant aucune vocation commerciale » rétorquent les représentants des grands organismes de recherche. Outre le fait que nous sommes en droit d’en douter, en quoi un projet de recherche n’ayant d’autre but que celui d’acquérir des connaissances scientifiques justifierait-il que l’on puisse prendre des risques pour l’environnement ou/et la santé ? L’expérimentation scientifique n’est-elle pas soumise à des règles de confinement ?

« Tout avait été mis en place pour qu’il n’y ait aucun risque de contamination » nous disent les chercheurs scandalisés [4]. Mais de quelle contamination parlent-ils ? De la seule dissémination des gènes étrangers (transgènes) introduits dans la vigne qui, selon ces chercheurs avertis, ne pourraient s’échapper dans la nature au prétexte qu’ils n’ont été introduits que dans le porte greffe. C’est faire fi de travaux scientifiques publiés dans la revue Science en 2009 - [5], et qui montrent justement le passage de gènes du porte greffe aux greffons. Dans un article du 24 septembre 2010 [6], Jean Masson, président de l’Inra de Colmar, précise que ces données scientifiques ont été obtenues à partir « d’une expérimentation de greffe d’OGM faite avec du tabac » et « ne concernent pas la vigne »… On ne la lui fait pas à M. Masson, il ne faut pas tout mélanger. Mon voisin a été victime d’un accident avec une Peugeot ; moi, je ne crains rien : j’ai une Renault…

Réservoir à virus recombinants

Mais avant tout, ce dont se gardent bien de mentionner nos chercheurs soucieux de l’intérêt général, c’est le fait que cette vigne, comme toutes les plantes transgéniques conçues pour résister à des virus, est un véritable réservoir à virus recombinants. Le transgène introduit artificiellement dans ces plantes transgéniques est un gène viral. Sa présence protège la plante contre le virus en question ainsi que contre les virus apparentés (sans qu’on en connaisse vraiment les mécanismes intimes). Or, les virus ont une très grande capacité à échanger spontanément leur matériel génétique (phénomène de recombinaison). Par conséquent, quand une telle plante transgénique est victime d’une infection virale, il peut se produire très facilement des échanges entre le matériel génétique (ADN ou ARN [7]) du virus infectant et le transgène viral (ADN) ou sa version ARN, ce qui conduit à l’apparition de virus dits recombinants, dont on ne maîtrise rien et qui vont pouvoir se propager dans la nature.

Avec des plantes conventionnelles, une telle situation ne peut se produire que si la plante est infectée simultanément par deux virus. Avec ces plantes transgéniques, en revanche, un seul virus suffit et on augmente ainsi considérablement la probabilité de ces événements. De tels essais à ciel ouvert font donc courir des risques très importants. C’est d’ailleurs assez « drôle » de constater la contradiction de l’Inra sur cette question des risques : dans un article du Monde daté du 16 août 2010 [8], l’Inra dit à propos des faucheurs : « Ils contribuent à répandre la peur en évoquant des risques environnementaux qui n’existent pas sur cet essai, alors que l’Inra essaie de déterminer, en toute indépendance, la pertinence et les risques éventuels de ce type de technologie dans la lutte contre le court noué ». Cherchez l’erreur !

Risque pour l’environnement

Ni l’Inra, ni le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) — qui avait conclu le 15 mars 2010 que cet essai ne présentait pas de risque identifiables pour la santé humaine ou animale ou pour l’environnement — ne pouvaient pourtant ignorer ces risques de recombinaisons virales. De nombreuses études sur le sujet ont été publiées depuis le début des années 90. De plus, dans un dossier intitulé « Les OGM à l’INRA » publié sur le site de l’institut en mai 1998, Mark Tepfer (du laboratoire de Biologie cellulaire de l’Inra Grignon-Massy-Paris-Versailles) écrit dans un article intitulé « Plantes rendues résistantes aux virus : un risque pour l’environnement ? » [9] : « Dans une plante transgénique, les séquences virales intégrées à la plante pour lui conférer une résistance peuvent s’intégrer à leur tour par recombinaison au matériel génétique d’un virus infectant […] les modifications dues à la recombinaison sont stables et peuvent conduire à l’apparition puis la dissémination de virus nouveaux, aux propriétés biologiques différentes de celles des virus parentaux. Les travaux réalisés à l’Inra (Biologie Cellulaire de Versailles et Pathologie Végétale d’Avignon) ont montré que des virus recombinants peuvent provoquer des viroses aggravées ». M. Masson nous répondra sans doute que Colmar n’est ni Versailles ni Avignon…

Pourquoi ne pas avoir fait ces essais au moins sous serre dans les conditions de confinement appropriées ? Toute demande de manipulation d’OGM en laboratoire faisant courir le moindre risque d’apparition de virus recombinants se verrait exiger un confinement de niveau 2 minimum (il existe essentiellement trois niveaux — 1, 2 et 3 — de confinements pour la manipulation d’OGM, le confinement étant d’autant plus contraignant que le chiffre est plus élevé). Le plein air, c’est le confinement zéro ! Ce n’est pas une bâche dans le sol pour isoler la terre de la parcelle et soi-disant « empêcher » la dissémination des nématodes (notons que l’essai n’était même pas recouvert et entouré d’un filet pour empêcher l’accès aux oiseaux et insectes !) qui peut garantir la non propagation d’éventuels virus recombinants.

Essai injustifié scientifiquement

« Le but de cet essai était de voir si l’on pouvait trouver un facteur de résistance » nous dit un proche du dossier. Mais alors pourquoi réinventer l’eau tiède en fabriquant cette vigne GM plutôt que d’étudier des vignes déjà résistantes ? De nombreux viticulteurs, travaillant en agriculture biologique et en particulier en biodynamie ne sont pas ou peu confrontés à la maladie du court-noué, et disposent de vignes devenues naturellement résistantes. Là encore, l’Inra – et en particulier l’Inra de Colmar — ne peut pas l’ignorer. Au début des années 2000, Jean Masson en personne est contacté par Mme Anne-Claude Leflaive du domaine Leflaive à Puligny-Montrachet (Bourgogne) pour lui demander de venir analyser certaines de ses vignes. Au début des années 90, celles-ci (1,5 ha sur les 24 ha du domaine) étaient gravement atteintes du court-noué, au point que Mme Leflaive avait envisagé de les arracher. Elle décide finalement de les garder et de changer ses pratiques culturales en passant en biodynamie. Quinze ans plus tard (et encore aujourd’hui), ces vignes sont en pleine forme et produisent du Bienvenues-Bâtard-Montrachet, l’un des plus Grands Crus au monde en vin blanc.

M. Masson répond à la demande et, à sa grande surprise, constate que ces vignes contiennent un taux de virus faramineux (bien au dessus du seuil théorique de létalité). Et puis quoi ? Et puis rien… Quand on s’intéresse aux facteurs de résistance au court-noué de la vigne, disposer d’un tel matériel biologique est une chance inouïe. Pourquoi ne pas l’avoir exploité ? Une étude moléculaire comparative approfondie (entre cette vigne et la même vigne sensible) – beaucoup plus simple, moins coûteuse et plus rapide que l’artillerie lourde des OGM – ainsi qu’une analyse précise des pratiques culturales (ici, celles de la biodynamie) associées à cette résistance acquise, auraient permis des avancées importantes dans la compréhension des mécanismes et l’identification des facteurs de résistance.

On est alors en droit de se demander quelles sont les véritables motivations de l’Inra de Colmar sur le sujet : l’acquisition, comme elle le prétend, de données scientifiques pour l’identification de facteurs de résistance à ce virus, ou le développement et l’acceptabilité sociale des OGM ?

Les plus grands crus sont en biodynamie

L’étude prometteuse des pratiques culturales associées à la résistance acquise au court-noué (ou à toute autre maladie ou prédateurs) nécessite bien évidemment une interaction étroite entre chercheurs et viticulteurs (ou agriculteurs de façon générale). Cela soulève une fois de plus la nécessité de développer la recherche participative à laquelle les viticulteurs contribueraient activement et où leur implication ne se réduirait pas à siéger dans un comité de suivi pour assister passivement à la mise au point d’une technologie – qui leur sera servie clés en mains pour qu’ils s’empressent d’oublier leurs bonnes vieilles pratiques paysannes respectueuses de l’environnement.

Le projet de vigne GM de Colmar est à la recherche participative ce que l’AFIS [10] s’avère être à l’information scientifique. Le comité de suivi n’avait été mis en place que pour servir de caution et faire croire à une acceptation sociétale de l’essai. Comment concevoir le développement d’un projet de recherche agronomique sans une collaboration étroite avec les paysans ? Dans le domaine de la viticulture par exemple, plutôt que de foncer tête baissée dans les biotechnologies, la démarche scientifique de base ne consisterait-elle pas à essayer de comprendre pourquoi tous les plus grands crus classés du monde sont issus de la biodynamie ?

Les premiers généticiens du monde : les paysans

Faut-il qu’une solution à un problème agronomique sorte d’un labo pour qu’elle mérite d’être qualifiée de progrès ? N’oublions pas que ce ne sont pas les chercheurs, ni même les agronomes, qui ont inventé l’agriculture, mais les paysans qui sont d’ailleurs les premiers généticiens du monde. D’ailleurs les prétendues « solutions » sorties des labos n’en sont pas car elles s’inscrivent dans le tout ou rien. En éradiquant ou en neutralisant l’action (des insectes, des champignons, des bactéries, des virus...), on ne fait que déplacer le problème en perturbant des équilibres dans des niches écologiques ou contextes agronomiques donnés. On alimente ainsi la démarche de fuite en avant dans laquelle s’inscrivent l’agriculture et la technoscience depuis des décennies.

En neutralisant cet essai de vigne GM le 15 août 2010, les faucheurs volontaires ont commis un acte salutaire. Non seulement parce qu’ils ont mis fin à une prise de risques environnementaux considérables et inutiles, mais également parce qu’ils ont soulevé la question centrale du choix stratégique des orientations de recherche publique. Ce sont eux, par leurs actions, qui œuvrent pour des expérimentations contrôlées, pour le droit d’ expérimenter pour améliorer notre avenir collectif, pour une mission des chercheurs au service de l’intérêt général, et pour une expertise publique indépendante. Mesdames et Messieurs les responsables des grands organismes, n’inversez pas les rôles, et remettez les choses à l’endroit comme l’a fait la Cour d’Appel de Colmar le 14 mai dernier.

Christian Vélot, Docteur en Biologie, administrateur de la Fondation sciences citoyennes [11]

Photos du procès à Colmar : © Martine Chevalier

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