Démocratie

Vers un mouvement politique issu des banlieues et quartiers populaires ?

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Le Forum social des quartiers populaires s’est réuni pendant trois jours, fin septembre, dans le quartier du Petit-Bard à Montpellier. Un quartier symbole du délitement urbain et cadre d’une lutte mémorable de ses habitants pour la reconquête de leurs droits. Les participants, venus de plusieurs agglomérations et banlieues, ont pris acte des limites de l’action associative et franchissent le pas : ils entrent officiellement en politique. Une décision qui n’était pas tout à fait inattendue.

Ce 25 septembre, le portrait géant d’Abdenour Tataï, tendu sur une façade, semble accueillir les participants au troisième Forum social des quartiers populaires (FSQP) qui se réunissent entre quatre barres d’immeubles aux murs délabrés et aux volets dévorés par la rouille. Abdenour Tataï, mort il y a un an dans un accident de voiture, était le président de l’association montpelliéraine « Justice pour le Petit-Bard » et militant du Mouvement immigration et banlieue (MIB). Pendant des années, il a été le porte-voix des habitants contestant les politiques désastreuses menées sur le quartier et la gestion prédatrice des différents syndics de « la plus grande copropriété de France ». Difficile de trouver meilleur parrainage et lieu plus symbolique pour le troisième rendez-vous de ce Forum social, après ceux de Saint-Denis et de Nanterre en banlieue parisienne.

Cette fois, le programme est minimal : de la dizaine de thèmes développés les années précédentes, de l’éducation à la mémoire de l’immigration, de l’islamophobie à l’apartheid urbain, seules subsistent les luttes contre les violences policières et une matinée consacrée aux solidarités internationales avec la Kanaky, la Palestine et l’Afrique.

« On a vécu les limites des expériences locales »

La raison en est simple : les discussions tourneront essentiellement autour de la naissance d’un « mouvement politique des quartiers populaires ». On est venu pour cela des quatre coins de France : outre les Montpellierains, on croise des militants de l’agglomération lyonnaise, regroupés pour la plupart dans l’association DiverCité, les Toulousains de Motivé-e-s, des Rouennais, des Strasbourgeois, des Nîmois ou des Provençaux, et bien sûr les franciliens du MIB ou d’AC Le Feu, association de Clichy-sous-Bois née au moment de la révolte des banlieues de 2005.

Partant de l’expérience du Petit Bard et de la mobilisation locale de 2004, Tarek Kawtari, président du FSQP et militant francilien du MIB, pose le débat : « Que les institutions le veuillent ou non, le pouvoir doit être partagé avec les habitants ! Créer une force politique permet notre auto-organisation, c’est notre responsabilité, parce que personne ne luttera à notre place, au Petit Bard, à la Paillade, à Lyon, Saint-Etienne ou Paris ! » Salah Amokrane, de Toulouse, renchérit : « On a vécu les limites de nos expériences locales, le national nous fait défaut. Et si on n’existe pas, jamais les sujets qui nous concernent ne seront traités dans le champ politique »

Le FSQP est-il à la recherche d’un second souffle ou franchit-il une nouvelle étape ? Les feux de 2005 avaient imposé l’urgence de dépasser les mobilisations locales. Entre un débat police-justice avec un Black Panther américain et un documentaire sur la grève des McDo, le forum social de Saint-Denis en 2007 a lancé une petite dynamique, où chacun mesurait déjà les limites des expériences électorales autonomes. Nanterre l’année dernière a confirmé l’essai : de jeunes participants noirs ont fait leur entrée dans un espace traditionnellement animé par des générations de militants issus de l’immigration maghrébine.

A Montpellier, il s’agit de dépasser le cap d’une histoire qui a commencé pour la plupart avec les Marches pour l’égalité de 1983. Les participants se sentent porteurs d’une mémoire plus ancienne qui comprend les guerres coloniales, les premières vagues d’immigration ouvrière, les luttes menées par le Mouvement des travailleurs arabes dans les années 70, en passant par les campagnes pour un logement décent, contre les violences policières ou contre la Double Peine. Certains se sont investis contre la loi sur le voile en 2004 et contre l’islamophobie.

L’esprit des sans-culottes

Le voile ! L’Islam ! Horresco referens ! Le communautarisme est-il de retour ? Les spectres des convertis d’Al-Qaeda, de l’antisémite Dieudonné ou de l’extrémiste afrocentriste Kemi Seba hantent-ils les allées du Petit-Bard ? Les porteurs de préjugés ou les adeptes de la doctrine de l’ennemi intérieur resteront perplexes en écoutant ces jeunes filles voilées qui invectivent un de leurs aînés : « Qu’est-ce que tu discutes avec l’UOIF [1] ? Ce sont des frèristes (partisans des Frères Musulmans), des bourgeois qui n’en ont rien à f… des pauvres ! En plus, ils ont invité Dieudonné et Alain Soral lors de leurs dernières rencontres : on ne discute pas avec les fachos ! ». « Ce ne sont pas des vrais musulmans : ils ne luttent pas contre les injustices sociales », ajoute fermement Abdelaziz Chaambi, pilier du FSQP sur la région lyonnaise, cofondateur de l’Union des jeunes musulmans (UJM), du Collectif des musulmans de France (CMF), de DiverCité et militant de tous les combats sociaux. Le deuxième Forum, à Nanterre, a mis les choses au point dans un texte sans nuance, toujours en première page du site du FSQP : « L’extrême-droite drague les basanés » renvoient dos à dos, sur fond de citations de Fred Hampton des Black panthers, tous les partisans black-blancs-beurs de la guerre raciale et les nouveaux « tirailleurs coloniaux » du FN regroupés autour de l’ancien comique du théâtre de la Main d’Or.

En fait de voile et de communautarisme, c’est plutôt l’esprit des bras-nus de 1793 qui plane sur le Petit-Bard. Une référence assumée par tous, filles voilées ou en tee-shirts, participants « gaulois » ou issus des « générations difficiles », et même revendiquée à plusieurs reprises pendant le week-end. Un Montpelliérain : « Vous êtes ici au cœur d’un système féodal, celui de George Frêche. Un système dont nous sommes les gueux. Pourtant, il y a ici au Petit-Bard les gens les plus conscientisés de la République. Nous sommes les nouveaux Sans-culottes ! » « La révolution française n’est pas terminée, elle est toujours à atteindre », lance un participant. « Nous sommes en train de créer quelque chose d’inédit depuis la Révolution Française », déclame avec emphase le Lyonnais Pierre-Didier Tchétché-Apéa, aux lointains airs d’un Toussaint Louverture ou d’un Gracchus Babeuf noir. Hier les faubourgs, aujourd’hui les banlieues populaires : c’est bien une géographie urbaine et de classe qui marque prioritairement l’identité du Forum. Tout le reste découle de cette histoire.

Les héritiers « idéologiques » ne s’y sont pas trompés. Olivier Besancenot est venu représenter le Nouveau parti anticapitaliste (NPA), invité avec Tarek Ben-Hiba, de la Fédération « pour une alternative sociale et écologique » (ex Verts et communistes « unitaires ») et vétéran des luttes de l’immigration. Le député communiste Patrick Braouzec s’est excusé et le Vert Alain Lipietz n’est pas venu. Les discussions sont dures. Besancenot sait qu’il marche sur des œufs. Sa discrète présence aux derniers FSQP lui vaut toutefois un certain capital de sympathie dont ne bénéficient pas forcément ses camarades. De fait, beaucoup vilipendent ces militants « révolutionnaires » au discours emprunt de paternalisme. Bon nombre d’entre eux, venus avec le leader du NPA, se font vertement rabrouer sans même avoir le temps de finir une phrase. 26 ans de trahison, de récupération, d’instrumentalisation de la gauche en général depuis les Marches de 83 ont laissé des traces profondes. Personne n’oublie que l’ex-LCR a fait partie de l’aventure de SOS-Racisme, qui a « folklorisé la situation de l’immigration » et est demeurée silencieuse, du fait de ses divisions internes, face à la loi sur le voile.

Ici, certains habitants n’ont même pas de boîtes aux lettres

Les débats sont d’autant plus violents que les participants se savent proches politiquement sur la plupart des problématiques. Besancenot se voit reprocher le fait qu’il existe une commission « quartiers populaires » au NPA, comme s’il s’agissait d’une « commission exotisme », ce qui agace notre postier : « Des militants de chez nous vivent et militent dans les banlieues. Grâce à eux, les problèmes des quartiers sont enfin discutés, jusqu’au sommet du parti ! » « On n’a pas été absents, rétorque Kahina Ikks. Nous avons été invisibilisés, dans les partis et les syndicats ! » Mais ici, pas question de déballer le programme électoral : seule importe la vie quotidienne, le « cœur de la politique » : « Vous nous parlez de lutter contre la privatisation de la Poste, c’est bien beau, mais ici, il y a des gens qui n’ont même pas de boîte aux lettres », lance Hamza, 20 ans, né au Petit-Bard.

Car les habitants des immeubles alentours se sont, prudemment, mêlés aux débats. Les vieux Chibanis, piliers des mobilisations de 2004, n’ayant pas hésité alors, malgré leur âge, à descendre à pied vers le centre-ville ou à coller des affiches, hochent la tête en entendant Tarek Kawtari s’écrier : « On n’a plus envie d’être des figurants. On veut être à la fois auteurs et acteurs ». Eux ont beaucoup donné. Place aux jeunes. C’est cette nouvelle génération qui intervient, parle des rats près des poubelles pleines « qui vivent mieux que nous », des dettes phénoménales de leurs parents trompés par les syndics et manipulés par la SERM (Société d’équipements de la région montpelliéraine, une entreprise immobilière) qui est censée rénover la cité et rachète à vil prix les appartements, l’argent évaporé, le taux de chômage à plus de 30%… Ce sont ces jeunes qui ravalent leur fureur devant les « cadeaux de la Mairie » : une proprette « Maison pour Tous », une jolie médiathèque et… un commissariat clinquant, pendant que les immeubles et la situation sociale continuent à se dégrader. « Pour nos parents, pour les anciens, c’est aussi à nous à faire quelque chose », souffle Hamza.

Parti de la gauche concrète ?

Quelle forme prendra le mouvement politique ? Les Lyonnais ont pris l’initiative d’écrire une plate-forme programmatique. Elle sera discutée et amendée dans chaque ville du réseau. Tout sera passé au crible : le programme, la représentation, le respect des mandats, les mots. « Personnellement, je suis pour qu’on réfléchisse sur le mot même d’immigration », déclare Abdelaziz Chaambi. Le 25 novembre, des « pré-Etats-généraux » seront organisés à la Bourse du travail de Saint-Denis, avant un congrès fondateur que les animateurs espèrent en février 2010. La question des urnes ne sera pas évitée et il semble évident pour tout le monde que des listes se présenteront aux élections locales. En autonome ou dans le cadre d’alliances au niveau national, ce qui permettra au mouvement d’avoir une visibilité et d’étendre son audience dans les quartiers.

Côté alliances, les débats agités avec le NPA et la Fédération n’ont pas empêché le FSQP d’envoyer une délégation d’observateurs la semaine suivante à une rencontre en vue des élections régionales, rassemblant les partis à gauche du PS [2]. A gauche toute et surtout sans le PS : l’amertume face aux récupérations, manipulations et trahisons passées est trop grande. Mais quid des seconds tours ? Y aura-t-il un positionnement national ou des choix à géométrie variable en fonction des particularités locales ? C’est sur le terrain que le FSQP jugera de l’honnêteté de ses partenaires. « Nous avons été longtemps seuls à porter nos thèmes, à nous battre contre les violences policières, le rôle de l’école ou les multiples discriminations. Si le discours de ces gens n’est pas du vent, on les attend. C’est là seulement que nous verrons si on peut travailler ensemble à plus long terme », prévient l’un des animateurs.

Eric Simon

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