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Santé et travail

Une usine de recyclage de déchets accusée d’avoir intoxiqué plusieurs de ses salariés

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Une PME qui créée des emplois locaux tout en contribuant à préserver l’environnement. Une belle opportunité pour l’économie de Montluçon, en Auvergne... jusqu’à ce que plusieurs salariés se plaignent de maux de tête, de saignements de nez, de troubles digestifs, d’irritation de la peau. Et filment l’atelier dans lequel ils travaillent. Poussières chargées de métaux lourds, protections insuffisantes, taux élevé de plomb dans le sang : salariés et syndicalistes dénoncent un « scandale sanitaire ». Depuis, les conditions de travail semblent s’améliorer, mais plusieurs salariés cherchent à faire reconnaître le préjudice subi. Dans l’indifférence des pouvoirs publics, pour qui toute création d’emploi, même toxique, est sacrée.

« C’était trop beau pour être vrai ». Après sept ans au RSA, Romain s’enthousiasmait d’avoir trouvé un emploi à Montluçon, dans l’Allier [1]. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, l’homme de 37 ans est toujours traumatisé par ses deux ans de contrats chez Environnement Recycling, une entreprise locale de traitement de déchets électroménagers, du téléviseur au réfrigérateur en passant par les vieux ordinateurs ou les machines à laver fatiguées.. Une « entreprise citoyenne » qui emploie 177 salariés, principalement des travailleurs handicapés et des personnes en insertion. Sur le nouvel « éco-pôle » de Montluçon, ses bâtiments « haute qualité environnementale » contrastent avec les cheminées et les briques de l’usine historique Dunlop. L’entreprise affiche une « démarche de responsabilité sociétale et environnementale inscrite dans son ADN ». Une PME écolo, pionnière du recyclage, et qui créée des emplois : l’affiche est presque trop belle. « C’est Germinal derrière une communication vertueuse », s’indigne Laurent Indrusiak, secrétaire départemental de la CGT.

Atmosphère irrespirable

Romain débute en mars 2011 au quai de déchargement des appareils électroménagers. Les cadences sont jugées infernales : « Il fallait charger plusieurs tonnes de frigo et de congélo en 20 minutes. Leurs moteurs explosaient et du gaz fréon ou de l’ammoniaque s’en échappaient ». C’est en passant en juillet 2012 dans l’atelier Andela qu’il découvre « la catastrophe ». C’est là que sont amenés puis broyés les tubes cathodiques des téléviseurs. Voici comment l’entreprise présente sa « ligne de traitement par broyage unique en Europe », censé garantir « un niveau de protection maximal des collaborateurs et de l’environnement ».




Ce que filment et décrivent des salariés en février 2013 n’a pas grand chose à voir avec cette jolie présentation. Au sein de l’atelier Andela, l’atmosphère est irrespirable. Les tapis de tri sont enveloppés d’un brouillard gris cendré, saturée de poussière de verre qui forme une couche épaisse au sol. De la poudre luminescente issue des écrans vole en suspension.

Munis de masque à ventilation rafistolé avec du scotch ou en carton, de gants anti-coupures et de simple combinaison, les ouvriers alimentent la chaîne de recyclage. Le verre des écrans se brise. La chaleur est suffocante, le bruit assourdissant, la visibilité réduite. « On ne se voyait pas à deux mètres et on sentait comme un goût de fer dans la bouche », se souvient Romain. La direction, de son côté, évoque une « situation exceptionnelle » causée par un « bourrage ». Cette vidéo tournée par un salarié en février 2013 donne une idée de « l’ambiance réelle » de travail [2].





Romain commence à souffrir d’insomnies, de vertiges, de rougeurs et des saignements de nez. En se rendant chez son médecin traitant, il comprend qu’il n’est pas le seul. Maux de tête, saignements, troubles digestifs, irritation de la peau, fatigue excessive : la généraliste s’inquiète des symptômes troublants chez plusieurs de ses patients. Elle alerte élus et services de l’État. En vain. Un jour d’été 2012, elle se tourne alors vers la CGT qui écoute plus d’une vingtaine de salariés. Depuis février 2013, le syndicat tire la sonnette d’alarme sur un « scandale sanitaire » (voir ici).

« Effet cocktail »

Des analyses du taux de plomb dans son sang révélèrent l’ampleur de la contamination. « Lors de ma première plombémie j’étais à 172 µg/l [microgrammes par litre de sang]. En une semaine je suis passé à 212 », raconte Romain. D’autres travailleurs affichent plus de 400 voire 500 microgrammes par litre. Un taux de plomb plus de 100% supérieur à la norme légale [3] A seulement 21 ans, un collègue de Romain, Rachid saigne des dents et ne peut plus faire de sport tellement il est épuisé. Olivier, lui, cesse pendant un mois le travail pour cause d’infection pulmonaire.

Au sein de l’atelier Andela, l’air est dense, vicié, chargé de produits chimiques. Une poignée de plomb, une pincée de baryum, un zeste d’antimoine… C’est une potion toxique de 28 métaux lourds que recense la CGT sur un échantillon de poudre. « Effet cocktail » garanti ! Selon Gérard Barrat, médecin du travail en retraite et militant cégétiste, on ignore les conséquences exactes de cette multiple exposition sur l’organisme. Le plomb, substance la plus présente, peut provoquer des lésions rénales, cardiovasculaires et neuronales. Au choix : cancer, infertilité ou maladies du coeur, voire les trois. Aucune dose, même anodine, n’est sans danger, rappelle la revue médicale Prescrire. « La plombémie normale, c’est zéro », martèle l’ancien médecin du travail.

Plainte pour « préjudice d’anxiété »

Environnement Recycling n’a, évidemment, guère apprécié ces allégations. La direction assure que les niveaux plombémie ont toujours été conformes aux normes en vigueur. « Nous avons constamment œuvré à l’amélioration de la protection de nos salariés, tant individuelle que collective », se défend Jérôme Auclair l’un des co-dirigeants, qui assure également que la médecin du travail qui suit l’entreprise et participe au CHSCT (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail) n’a « jamais été alertée » au sujet des symptômes décrits. Reste que les actions lancées par les salariés concernés n’ont pas été inutiles. L’entreprise investit un demi-million d’euros pour moderniser son atelier. Une aspiration de poussières avec filtre à air est installée. Les combinaisons et les masques portés sont changés. Aujourd’hui les conditions semblent s’être améliorées. On découvre sur des vidéos datant de mars 2014 des ouvriers au sein d’un atelier nettoyé et moins empoussiéré.

Atelier Andéla tourné en mars 2014 from Bastamag on Vimeo.




Pour la sociologue en santé publique Anne-Thébaud Mony, spécialiste des conditions de travail et de l’exposition des salariés aux produits toxiques, ces améliorations ne suffisent pas. Cette filière « à très haut risque » nécessite une meilleure évaluation des risques et un suivi médical de celles et ceux qui y travaillent. Une plombémie en début de contrat, comme mesure-témoin serait la bienvenue. Par ailleurs, le verre cassé reste tranchant comme du rasoir. « Je n’ai jamais vu les pompiers intervenir autant dans une entreprise », confie un recycleur. De quoi nuancer l’optimisme patronal.

Si Laurent Indrusiak salue de « meilleures conditions de travail », celles-ci n’exonèrent pas les employeurs de leurs « responsabilités antérieures ». Romain, Rachid, Olivier et trois autres salariés « ont essuyé les plâtres » au détriment de leur santé. Ils devront vivre avec la peur de développer une maladie professionnelle [4]. C’est pour faire reconnaître ce « préjudice d’anxiété » et la faute inexcusable de l’employeur que les six employés, dont les CDD n’ont pas été renouvelés par l’entreprise, ont porté plainte aux Prud’hommes. L’avocat de la CGT a également saisi le Procureur de la République pour « manquements aux règles de sécurité et de santé ». Une enquête judiciaire suit son cours pour déterminer la responsabilité d’Environnement Recycling. Les dirigeants se disent « très confiants » quant à l’issue judiciaire.

Un emploi toxique vaut-il mieux que le chômage ?

Dans cet ancien bassin industriel miné par le chômage depuis la faillite du géant Dunlop, la lutte pour l’amélioration des conditions de travail se heurte à la volonté de créer des emplois à tout prix. Le maire UMP de Montluçon, Daniel Dugléry, ne comprend pas qu’une « centrale syndicale » ose « mettre à genoux » l’espoir de maintenir 180 emplois. En avril 2013, en réponse aux sollicitations du syndicat, l’inspection du travail rappelle que l’usine de recyclage constitue « la plus forte création d’emploi » de la région. Après tout, ces risques très toxiques ne concernent que « 10% de la surface totale » de l’usine... Deux mois plus tard, des analyses révèlent pourtant que l’ensemble du personnel est impacté.

Le « suivi rapproché » de l’inspection du travail ne convainc guère la CGT. « On devait nettoyer trois jours avant son passage : c’était nickel lors des contrôles », raille Romain. Fort de ses 35 ans d’expérience, Gérard Barrat l’ancien médecin du travail, diagnostique « une large minimisation des risque de la part des acteurs publics sur ce dossier ». L’État et des collectivités locales ont versé plusieurs centaines de milliers d’euros de subventions publiques (Chambre de commerce et d’industrie, Conseil général, agglomération…) à la PME dont le chiffre d’affaires avoisinerait les 10 millions d’euros. Les élus n’ont-ils pas une responsabilité alors qu’ils financent chaque emploi aidé au sein de l’entreprise de recyclage à hauteur de 9600€ (via des contrats d’insertion de 4 à 12 mois) ? La loi interdit le recours au travail temporaire pour certaines tâches dangereuses, dont l’exposition à certains toxiques repérés dans l’atelier, dont le cadmium [5]. Or, c’est par ce biais que sont embauchés en priorité des chômeurs longue durée, des titulaires du RSA ou même d’anciens détenus.

« Management environnemental »

Offrir un « nouveau départ » à des personnes peu qualifiées autorise-t-il à les exposer à de graves risques ? Olivier et Rachid tempèrent le rôle d’insertion de l’entreprise où ils ont travaillé : « Tous nos anciens collègues sont au chômage ou galèrent ». Eux se disent « grillés » dans toutes les agences d’intérim par leur passage chez Environnement Recycling. Ils viennent à peine de retrouver un emploi. L’un à 100km, l’autre pour une période d’un mois.

L’entreprise se présente comme éco-responsable. Elle affiche sa certification en management environnemental (ISO 14001) – ainsi qu’en santé et sécurité au travail... Pourtant, derrière les locaux qui jouxtent une zone apicole, on remarque à deux pas d’un champ et d’une rétention d’eau, un amoncellement de métaux, des lave-linges, des frigos ou des congélateurs en attente de recyclage. D’après la direction, il s’agit de déchets sans risque de contamination, car « traitées et stockées sur des sites classés ». En juillet dernier, un incendie a brûlé 10 tonnes de plastiques, entreposées contre le bâtiment. Il y a deux ans, ce sont des centaines de grands sacs blancs de chantier pleins de verre qui sont laissés à même le sol en plein vent, sujets aux intempéries.

Les risques sont bien connus. Il y a dix ans déjà, l’INRS préconisait aux entreprises de la filière déchets de « protéger l’environnement sans exposer le salarié » [6]. Des précautions sont de mise pour éviter toute dispersion de produit chimique lors du transport ou toute humidification lors du stockage des matériaux. A Montluçon, suite à l’action de militants, la préfecture a mis en demeure l’éco-entreprise d’entreposer ses déchets dans des conteneurs environnant la ville. Récemment, un salarié a fait état de sacs de poussières posés en vrac dans des entrepôts sujets à des infiltrations. Des poussières non polluantes, assure cette fois la préfecture. Méfiante, la CGT demande toujours des mesures de la poussière de verre, du sol et des eaux. A chacun sa « démarche de responsabilité sociétale et environnementale ».

Ludo Simbille

- Sur le même sujet : « Les travailleurs des déchets font l’objet d’un mépris social »

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  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

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