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Sous-traitance

Une journée avec les agents de nettoyage du métro, ces travailleurs invisibles et multitâches

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Ils mènent un labeur souterrain, de jour comme de nuit. Les agents de nettoyage du métro sont au contact permanent des usagers. Si quais et couloirs demeurent propres, c’est grâce à eux. Paradoxalement, leur travail suscite une quasi-indifférence. À Lyon, la sous-traitance de l’activité d’entretien des quais et des rames conduit à une dégradation des conditions de travail. Immersion dans le quotidien de ces travailleurs de l’ombre.

Balayer d’abord les feuilles qui obstruent les voies d’accès au métro pour « faciliter le passage de l’usager ». Puis nettoyer les quais, « en commençant par le plus gros », afin d’assurer de la « visibilité ». Se faufiler entre les passagers, sans les gêner, pour vider les poubelles et les stocker dans un local dédié. Mettre ensuite en marche l’auto-laveuse, et terminer par les vitres. Mehdi* connait sa station de métro dans les moindres recoins. Agent de nettoyage depuis 2001, il a développé sa propre méthode de travail. Dès 5 h 30, à l’heure des premières rames, il débute sa journée [1]. Durant six heures, poussant son chariot, il lave un quai et des couloirs par lesquels transitent des milliers de voyageurs. Un travail physique dans un bruit permanent, payé au salaire minimum, souvent invisible pour l’usager. « Ce que tu ne vois pas n’existe pas », lâche Mehdi.

Les nouvelles pratiques des usagers créent de la surcharge

À défaut d’être reconnu, Mehdi subit l’évolution des habitudes des voyageurs qui empruntent le métro lyonnais. « Les gens sont plus pressés qu’avant. Tout le monde court avec son café ou son croissant, observe-t-il. Il tombe des gouttes et des miettes, c’est comme cela que naît la surcharge. » L’arrivée des distributeurs de boissons sur les quais et des journaux gratuits à l’entrée des stations ont aussi créé un surplus de travail. « Les distributeurs mettent plus de journaux dans les bacs que ce que les gens prennent. » Résultat, les poubelles vidées à la main par les agents de nettoyage débordent. Il y a aussi les tâches imprévisibles, comme « le vomis ou la pisse »... Ce matin-là, c’est une autre « surprise » qui attend Medhi. Des emballages souillés d’une célèbre enseigne de fast-food sont éparpillés sur le sol.

Les gestes quotidiens de Mehdi ne se cantonnent pas qu’au nettoyage. « Avec notre chasuble jaune, les gens nous prennent pour des TCL [nom commercial du réseau de transport en commun des 59 communes de la métropole lyonnaise]. On est sollicités par l’usager pour des renseignements, pour savoir quand l’ascenseur sera réparé, pour ouvrir les portes quand il y a des poussettes. Ça prend du temps, mais si on ne le fait pas, l’employeur peut nous reprocher d’être malpolis. » Travailler près des portiques d’entrée, c’est parfois se retrouver dans des situations délicates. « Les gens qui n’ont pas de tickets nous demandent d’ouvrir : si on ouvre c’est une faute grave, si on refuse il y a un risque d’agression. » Sur le sol, une écharpe traîne. « Je vais la mettre de côté et la donnerai à l’agent de ligne. » La collecte des objets perdus fait aussi partie, malgré lui, de son métier.

« Tout le travail des autres prestataires nous retombe dessus »

Sur le quai, une tache humide sur le sol s’étend en raison d’une fuite d’eau au plafond. Il l’a déjà signalée à la société exploitante des transports en commun de la métropole, Keolis Lyon. Mais dans l’attente d’une intervention, difficile de rendre le quai vraiment propre. « Comme nous sommes sur place, on repère souvent les problèmes techniques de la station. Si les canalisations sont bouchées, par exemple, j’appelle directement l’agent de ligne. On gère tout, en fait ! Et l’info ne circule pas forcément bien. Il y a tout un travail invisible que personne ne voit. »

À l’étage, l’ascenseur fait enfin l’objet d’une intervention, au terme de plusieurs jours de panne. Pour Mehdi, cette réparation est synonyme de « TE », c’est-à-dire de « travaux exceptionnels ». Il redoute les éventuelles éclaboussures d’huile qui suivront le départ du réparateur, lesquelles ne s’enlèvent qu’au kärcher. « Normalement, ce sont les prestataires qui doivent nettoyer leurs salissures, ça fait partie de leur mission. Mais souvent, ils ne le font pas, ou quand ils le font, il faut faire les finitions. Tout le travail des autres prestataires nous retombe dessus. » Laver les vitres du publicitaire Clear Channel, nettoyer les cabines des ascenseurs Schindler, ramasser les journaux gratuits, etc. « C’est ce manque de reconnaissance qui rend le travail plus difficile que dans d’autres secteurs. Le nettoyage est le secteur le moins respecté. »

Victimes de la concurrence

Deux fois par semaine, la société exploitante du métro effectue des inspections. « Ils contrôlent l’agent de nettoyage, mais pas le prestataire qui a sali, soupire Mehdi. Ils devraient tenir compte des sociétés qui sont passées les jours précédents, en ayant en main les demandes d’autorisations de travaux, et ne pas tout mettre sur le dos de l’agent ! » Les agents redoutent également les contrôles du week-end : les stations accumulent la crasse laissée par les fêtards, alors même qu’ils sont moins nombreux à intervenir. Des produits de nettoyage peuvent aussi régulièrement leur faire défaut. La palette de produits, commandée chaque mois par le chef d’équipe pour plusieurs stations, est souvent incomplète. « C’est le premier qui arrive qui se sert. Il peut manquer des lames, des balayettes, des franges, des grattoirs. Sans lame, c’est impossible d’enlever les chewing-gums. » Il serait ainsi fréquent que des agents de nettoyage vident les sacs poubelle et les réutilisent. Ou qu’ils mettent de l’eau dans les auto-laveuses, à défaut de produits nettoyants.

À plusieurs reprises, Mehdi a demandé à son employeur une pelle avec un long manche. En vain. Il a décidé de conserver la pelle de son ancienne entreprise, « plus pratique pour le dos, ça évite de se baisser ». Mehdi impute ce manque de moyens à la concurrence féroce entre les sociétés de nettoyage. Dans le cas du métro lyonnais, Keolis – filiale de la SNCF – lance tous les trois ans un appel d’offres pour les prestations de nettoyage. « On va vers le moins-disant, même s’il y a toujours plus de choses à faire », regrette Mehdi. Alors que les cadences s’accélèrent, le manque d’effectif est ressenti par les agents de nettoyage. « En ce moment, ils sont seulement deux dans l’équipe de nuit pour nettoyer les accès et les voies, au lieu d’être quatre, illustre-t-il. Ils ne peuvent pas respecter le calendrier ! » Les accidents du travail sont aussi monnaie courante dans le secteur, à l’image des agents qui collectent les sacs poubelle des métros et qui se seraient tous « abîmés les disques lombaires ».

La bataille du droit

Absentéisme, maladies... « La souffrance est morale, ici, ça vous abîme. L’exprimer, c’est mieux, sinon c’est la dépression. » C’est ce qui a conduit Mehdi à s’engager. Délégué syndical depuis mai 2014 à la CNT-Solidarité ouvrière du Rhône, il est aussi devenu membre du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail depuis trois mois. Au local de son syndicat, il retrouve Didier Goncalves, défenseur syndical. Ce dernier sort un épais classeur où sont rangés les « chronos », ces courriers envoyés aux employeurs pour différentes infractions au Code du travail. « Les sociétés de nettoyage multiplient, par exemple, les recours abusifs aux CDD », note-t-il. Ici, des primes d’expérience sautent, les visites médicales d’embauche n’ont pas lieu et des compteurs de congés payés sont erronés. Là, des indemnités transport non payées, la non-reprise du salarié au moment des appels d’offre et la baisse du volume horaire pour les remplaçants des salariés absents.

« Le droit de base n’est vraiment pas respecté, résume Didier Goncalves. Il y a un manque de respect, un tutoiement unilatéral envers des travailleurs souvent d’origine subsaharienne ou maghrébine. On retrouve toutes les difficultés du monde du travail, dans le nettoyage. » Mais tout n’est pas figé. Des négociations ont eu lieu récemment, après que l’inspection du travail a dressé un procès-verbal pour défaut de prise en charge par l’employeur de l’entretien de la tenue de travail [2]. Les actions collectives demeurent un moyen de pression important pour faire respecter le droit, comme en témoignent les grèves de juillet 2014 des agents de nettoyage du métro lyonnais [3]. Mehdi reste déterminé à poursuivre ses tournées auprès des autres agents. « Je veux qu’on gagne le respect et la dignité. »

Texte et photos : @Sophie_Chapelle

*Le prénom a été modifié.

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