Mouvement social

Trois ans plus tard, où en est le mouvement des indignés espagnols ?

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Alors que l’austérité s’installe en France, en Espagne la lutte se poursuit contre les banquiers voyous, les expulsions de logement ou la privatisation de la santé publique. Trois ans après les vastes manifestations des « indignés », le mouvement a pris une nouvelle forme, moins médiatisée mais plus efficace, remportant ici et là de petites victoires malgré la répression. Un climat de contestation qui inquiète le gouvernement conservateur, alors qu’un nouveau parti politique se revendiquant des indignés, le parti X, émerge.

« Sí se puede », « Oui, on peut », l’un des slogans les plus populaires du mouvement du 15-M, ce gigantesque campement installé spontanément sur la place Puerta del Sol de Madrid, le 15 mai 2011, est-il resté lettre morte ? Éteint, comme les images spectaculaires des manifestations « indignées » espagnoles ? « Si on croyait voir dans l’avènement de ce mouvement une troisième révolution, on s’est trompé. Certains pensaient que le 15-M renverserait le gouvernement, qu’il ferait tomber le système capitaliste… », assène Marcos Roitman, professeur de sociologie à l’Université Complutense de Madrid. Deux ans de contestations démocratiques n’auraient laissé aucune trace indélébile ?

« Le temps des campements est fini ! », confirme Marta G. Franco, du journal indépendant Diagonal, qui relaie l’actualité des mouvements sociaux. « Les gens se sont lassés de ne pas voir rapidement de changements significatifs aux niveaux politique et économique. Mais ceux qui restent dans le mouvement se sont organisés en réseaux de soutien citoyen dans tout le pays, avec des groupes d’action concrète et des assemblées qui ont lieu régulièrement dans les quartiers. » Banques alimentaires, zones de troc, campagnes de relogement de familles expulsées, squats sociaux et culturels, services gratuits d’attention légale… Ces groupes d’action concrète ne sont pas restés inactifs. Le mouvement a changé de formes.

Bataille contre l’impunité des banquiers voyous

La Plateforme anti-expulsions (PAH) a ainsi multiplié les occupations d’immeubles appartenant à des banques renflouées par l’État ou au fonds Sareb, la « bad bank » espagnole créée par l’État pour récupérer les actifs toxiques des banques et leur patrimoine immobilier invendu. Leurs mobilisations aux côtés des laissés-pour-compte de l’austérité ont permis d’empêcher 902 expulsions et de reloger 712 personnes depuis le début de la crise en 2008. « Nous sommes l’écueil sur lequel les propriétaires de ces immeubles [les banques et le Sareb] ont échoué. C’est la formidable mobilisation citoyenne, les milliers de personnes qui se sont déplacées de tout le territoire pour nous aider à empêcher l’expulsion d’un immeuble. Face à l’inévitable couverture médiatique de ces expulsions [parfois violentes, avec l’intervention de la police], ils ne peuvent pas faire grand-chose d’autre que de négocier s’ils tiennent à préserver leur image », confie Chema Ruiz, porte-parole de la Plateforme anti-expulsions. Leur objectif : pousser l’État et les banques propriétaires à accepter que ces habitats soient requalifiés en logements sociaux.

Entre deux expulsions, la bataille est aussi juridique. Le collectif 15-M PaRato a fait éclater au grand jour le scandale des preferentes, ces produits financiers à hauts risques proposés par des banques aux particuliers, et présentés comme des placements sûrs. Résultat : les économies de milliers de petits épargnants se sont évaporées. Grâce à des dons pour payer les procédures et au soutien d’avocats, le collectif a réussi à faire inculper Miguel Blesa, l’ancien président de la caisse d’épargne madrilène (Caja Madrid), aujourd’hui fusionnée dans Bankia. L’ancien banquier a même été placé à deux reprises en détention par le juge Elpidio Silva. A chaque fois, il a été libéré, ce qui a valu au magistrat d’être écarté du dossier. Mais Miguel Blesa n’en a pas fini avec la Justice. La récente fuite dans la presse de courriers électroniques dans lesquels Miguel Blesa avoue avoir « trompé les clients » a amené la Cour d’Assises (Audiencia Nacional) à demander une enquête sur la responsabilité du banquier et de son équipe dans les émissions de ces placements toxiques (lire notre précédent article sur le sujet)

La répression par l’asphyxie économique

Dans le domaine de la santé publique, l’un des syndicats de personnel soignant de Madrid (AFEM) a également réussi à faire mettre en examen deux anciens conseillers municipaux du système sanitaire madrilène, Juan José Güemes et Manuel Lamela, pour l’attribution frauduleuse de contrats de services hospitaliers à des entreprises privées dans lesquelles ils avaient des intérêts personnels (lire aussi notre enquête).

Même sans grandes manifestations médiatisées, ce climat de contestation inquiète le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy. La droite a réagi en ratifiant toute une batterie de nouvelles lois qui, sous couvert de protection et de salubrité publique, répriment des libertés citoyennes fondamentales. Ainsi, le texte de la « loi de sécurité citoyenne », récemment approuvée par le Parlement, considère le simple fait de manifester pacifiquement devant une institution – le congrès, le Sénat, un tribunal… – sans en avoir averti au préalable la municipalité, comme une « infraction grave », passible d’une amende pouvant atteindre les 30 000 euros. « Le gouvernement ne veut plus assumer les images de policiers en train de matraquer les manifestants. Il a donc choisi la voie de la répression par l’asphyxie économique, en imposant des amendes exorbitantes », commente Marta, du journal Diagonal. Cette loi a suscité des manifestations dans toute l’Espagne et le rejet de l’opposition, notamment les socialistes du PSOE qui envisage de présenter un recours auprès du Tribunal constitutionnel.

« La capacité à construire un autre monde est là »

L’un des apports les plus durables du 15-M est d’avoir réconcilié les Espagnols avec le sens étymologique du terme démocratie. « Le 15-M a été, à tort, interprété comme l’explosion soudaine d’une indignation citoyenne généralisée. Mais cette indignation existait déjà bien avant le campement sur la Puerta del Sol, organisée en collectifs citoyens hétérogènes, politisés, syndiqués se revendiquant d’une gauche anti-capitaliste et de secteurs marginalisés par la politique conventionnelle. Le 15-M n’a fait qu’unir ces luttes. On lui saura gré aussi d’avoir ravivé une prise de conscience citoyenne, un esprit critique », analyse Marcos Roitman, professeur de sociologie à l’Université Complutense de Madrid.

Ce qui s’est produit contre la privatisation de la santé publique en est une illustration. « Il y a dix ans, quand on sortait manifester contre la privatisation des services hospitaliers, nous n’étions suivis que par les usagers du système. Pas par les professionnels », remarque Ángel Navarro, de la plateforme anti-privatisation de la santé publique (CAS). Mais lorsque les coupes budgétaires imposées par le ministère de la Santé Publique ont frappé de plein fouet le personnel soignant, avec son lot de diminution de salaires et de suppression de postes, celui-ci s’est mobilisé. « Ici, en Espagne, il y a toujours eu un esprit libertaire très fort », souligne Antonio Gómez, porte-parole de la CAS. « La capacité à construire un autre monde est là, mais il faut arrêter le spectacle ! En Espagne, les gens parlent beaucoup et cela limite l’action », poursuit le sociologue Marcos Roitman.

Foire d’empoigne à gauche

Un écueil demeure à l’élargissement de cette forme de démocratie directe : la question du débouché politique pour les uns, de la récupération politique pour les autres. « C’est la foire d’empoigne entre les partis de gauche pour s’accaparer les votes des « indignés » en vue des élections générales dans deux ans », déplorent les deux militants de la plateforme anti-privatisation de la santé publique. « Il se peut que ces mouvements sociaux tentent de former une plateforme du type Syrisa [la coalition de partis de gauche grecque, ndlr] », pronostiquent-ils. Avec le risque qu’un parti traditionnel s’en serve pour « récolter les votes de ces gens qui disaient justement ne pas se sentir représentés ! »

Un autre parti, le « Partido X », créé il y a un an, s’est présenté officiellement en octobre. Il est perçu avec circonspection par certains militants du 15-M. Ce « parti » alternatif , sans dirigeant visible, peu loquace dans les médias, dit vouloir canaliser la convergence de toutes les luttes sociales éparses sur le territoire espagnol. Et envisage de se présenter aux élections de 2015. Son programme, basé sur la démocratie participative, la désobéissance civile et le pragmatisme, propose aussi une totale transparence de la gestion publique, un pouvoir législatif et exécutif sous contrôle citoyen, le droit au vote réel et permanent et le référendum obligatoire et contraignant. Leur but est des répondre à des problèmes concrets par des solutions tout aussi concrètes. À suivre…

Nathalie Pédestarres

Photo : CC Julien Lagarde

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