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Travail contre austérité

Sauver des vies en temps de crise : le difficile quotidien des infirmiers

par , Sophie Chapelle

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Les infirmiers aspirent à soigner leurs patients avec cohérence et intelligence, à les accompagner, à les écouter, à sauver des vies. Dans l’hôpital du XXIe siècle, ils font pourtant face aux exigences aberrantes des méthodes de gestion, qui demandent de faire toujours plus et toujours mieux avec des moyens en constante diminution. A l’écoute du malade se substitue ainsi la rationalisation des pratiques, au prix du bien-être des patients, de la santé et de l’estime de soi chez les personnels. Des infirmières témoignent de leurs conditions de travail, de leurs doutes, mais aussi de leurs aspirations pour un véritable service public de la santé.

C’était en janvier dernier, dans un petit hôpital de l’Orne. Ronan se rend aux urgences à cause d’un risque de phlébite détecté lors d’un scanner, suite à une lourde opération. Après cinq heures d’attente, il ressort avec une simple ordonnance de médicaments et de piqûres quotidiennes. « On m’a fait une prise de sang. Je suis ensuite resté deux heures sans voir personne. Les soignants passaient mais ne m’expliquaient pas ce qui allait se passer, raconte Ronan. C’était désagréable, presque anxiogène. J’avais l’impression d’un manque de cohérence dans les actions du personnel qui m’accueillait. »

On pourrait multiplier les exemples à l’envi : d’année en année, les récits d’attente aux urgences dessinent le portrait d’un système hospitalier en souffrance, dont les déséquilibres ne cessent de s’accroître. D’un côté, des personnels soumis à des cadences et des charges de travail intenables. De l’autre, des patients qui font eux aussi les frais des réductions d’effectifs et de moyens matériels. Entre les deux, les infirmiers sont en première ligne pour subir les conséquences de ces transformations.

Plus de rotations, toujours moins de personnel

« On court sans cesse derrière le temps », témoigne Anne-Lise, infirmière dans une clinique à but non lucratif, principalement auprès des personnes âgées. « Une infirmière ne se contente pas de vérifier les traitements et de les poser sur une table. Il faut les donner aux patients un par un, avec un verre d’eau, après les avoir installés dans leur lit. » Dans le public comme dans le privé, un lit ne reste jamais vide. A peine libéré, un nouveau malade vient s’installer. « On est en permanence sous pression, et pas toujours disponible pour accueillir chacun des arrivants. » Austérité budgétaire oblige, il faut faire toujours plus avec, dans le meilleur des cas, des moyens constants.

« Médecins comme infirmiers, nous sommes tous surbookés », se désole Chantal, infirmière dans une clinique mutualiste du département du Rhône, qui exerce depuis quarante ans. A cause du sous-effectif chronique de certains services, les infirmiers gèrent de plus en plus de patients. « Parfois à midi, on n’a même pas le temps de prendre de pause », raconte Anne-Lise. L’infirmière pointe aussi du doigt un système informatique de plus en plus chronophage : « Il faut valider chaque soin sur l’ordinateur. Si je fais un pansement, il faut le décrire, indiquer si la personne a souffert. Ça prend plus de temps qu’avant, quand on écrivait sur papier ! »

Plus de responsabilités, mais la reconnaissance ne suit pas

Dans l’hôpital soumis aux critères de la gestion néo-libérale, les pratiques sont rationalisées, strictement encadrées. « C’est l’ordinateur qui indique à quelle heure nous devons donner le traitement, en fonction des prescriptions médicales indiquées par le médecin », décrit Jocelyne, infirmière depuis 33 ans dans un hôpital public. « En théorie, tout est prescrit, nuance Chantal. Mais c’est impossible dans l’urgence permanente qui caractérise l’organisation d’un gros service ». Dans le même temps, le nombre de cadres infirmiers, qui coordonnent les équipes, tend aussi à diminuer. Certains gèrent parfois deux services. Ce sont alors les infirmiers, au quotidien pourtant bien chargé, qui récupèrent une partie du travail de coordination.

Être infirmier, c’est soigner, accompagner les personnes qui vont mourir, accueillir les familles, expliquer les examens pratiqués. C’est également percevoir l’angoisse des malades, chercher à l’atténuer. « Il y a aussi l’agressivité de celui qui attend un soin, sans voir la pénurie de personnel, celle de familles qui voient l’état d’un proche se dégrader, développe Chantal. Cette agressivité est plus fréquente, du fait de problèmes psychiatriques ou sociaux, de la paupérisation de la population. » « Il suffit parfois de discuter un peu pour désamorcer la situation, poursuit Anne-Lise. Mais c’est difficile. »

« S’il se passe quelque chose, c’est l’infirmière qui est accusée »

« Dans notre métier, il y a tout ce qui est technique, précise Chantal. Mais si tu surveilles mal les gens, si tu n’es pas réceptif et à l’écoute, tu passes à côté de choses énormes. » Ici, l’erreur n’est pas permise. Il faut rester concentré, vigilant : un mauvais calcul de dose ou un appareil mal réglé peut entrainer la mort. « Il faut pouvoir prendre en charge 15 à 20 personnes qui sont autant de cas différents, suivre leur état, réagir très vite si nécessaire. Autant de responsabilités qui ne sont pas reconnues. » Avec un salaire mensuel moyen de 1 600 euros net en début de carrière, la rémunération n’est pas la motivation première des infirmiers hospitaliers.

Pour Jocelyne, la pression était moindre au début de sa carrière, il y a trente ans : « La nuit dans notre service, il y avait toujours un interne de garde. En cas de problème il venait rapidement. Il a été supprimé il y a deux ans. » Désormais, Jocelyne et ses collègues appellent un médecin qui est de garde à son domicile. « Par téléphone, il nous dit quoi faire. C’est compliqué car c’est nous qui sommes devant le patient, avec une lourde responsabilité. S’il se passe quelque chose, c’est l’infirmière qui est accusée. Quand tu commences ce métier, tu ne sais pas si tu finiras en prison ». « Il faut savoir dire non, complète Chantal. Si tu te plantes, tu es responsable devant la loi. »

40 % de burn-out chez les personnels de santé

Tandis que les journées de travail à rallonge se généralisent dans les hôpitaux, le métier d’infirmier est éprouvant physiquement. « Quand tu passes douze heures debout, à courir dans les couloirs ou à piétiner dans une chambre, il faut être très résistant », raconte Chantal. Sans compter les nombreuses tâches de manutention : lever les gens, les coucher, les changer de position, souvent sans matériel adapté, tel que des lève-malade. « Lors de stages, je me suis déjà bloquée deux fois le dos en portant des patients », insiste Romane, étudiante en deuxième année d’école d’infirmier, qui a croisé de nombreux soignants avec une hernie discale.

Au fil des jours, la fatigue s’accumule. « On travaille plus vite, explique Anne-Lise. On réduit le temps relationnel qui est pourtant primordial, surtout pour les personnes âgées qui ont moins de visites. Parfois, j’ai l’impression de faire des choses plus que de prendre soin des gens. » Formé pour sauver des vies et guérir les malades, l’infirmier est en prise avec la souffrance et la mort. « Je ne parle à personne des horreurs que j’ai vues, raconte Chantal. Il faut les laisser à l’hôpital. Mais les souvenirs sont traumatisants. Je vois beaucoup de jeunes infirmières épuisées physiquement et psychologiquement. Elles ont la sensation de ne pas faire les choses correctement. » Chez les professionnels de la santé, le taux de burn-out avoisinerait les 40 % [1].

« Les directeurs pensent gagner de l’argent, en fait nous perdons du temps »

Les infirmiers s’accordent sur une détérioration des conditions de travail ces dernières années. Outre la baisse des effectifs, les directions rognent sur le matériel. « Auparavant, la direction nous faisait tester le matériel avant de passer des commandes plus larges. Désormais, elle choisit pour nous, illustre Jocelyne. On a parfois du matériel de mauvaise qualité. Par exemple, on nous a changé les protections [les couches, ndlr], mais les nouvelles se déchirent facilement. Les directeurs pensent gagner de l’argent, en fait nous perdons du temps, car il faut changer les gens plus souvent. »

Même chose pour l’entretien. « Le secteur hospitalier recourt de plus en plus à des boites privées qui ne connaissent rien à l’hygiène, mais qui coûtent mois cher », dénonce Chantal. Une situation qui contribuerait à l’augmentation des infections nosocomiales, contractées au cours d’une hospitalisation. « Quand on fait des remarques à nos responsables sur notre rythme de travail, on nous répond qu’on peut aller voir ailleurs, dénonce Anne-Lise. On sait bien que c’est pareil partout ! Mais c’est le système qui est responsable. On est en difficultés, et personne ne répond à cette situation. » « Vues les mesures qui sont prises, il est clair que l’Agence régionale de la santé (ARS) veut progressivement fermer les petits hôpitaux ruraux », assure Jocelyne.

Le modèle du privé appliqué au public

Autre enjeu : depuis 2004, la tarification à l’activité – ou « T2A » – est devenue dans l’hôpital public le mode de financement principal des activités de médecine, chirurgie et obstétrique, sur le modèle du privé [2]. Le prix des actes est fixé chaque année par le ministre de la Santé. « Cela n’a pas d’impact sur nos actions, estime Jocelyne, qui travaille en hôpital public. On ne fait pas un soin en fonction de ce que cela rapporte, et on demande toujours l’accord préalable du patient. »

Le système peut cependant avoir des effets pervers. « Chaque examen rapporte plus ou moins d’argent à l’hôpital, observe Chantal, qui a fini par quitter le secteur privé, choquée par les pratiques. « Les cliniques privées gagnent beaucoup d’argent, par exemple avec les opérations d’hallux valgus [déformation des os du pied, ndlr] ou la pose d’anneaux pour les problèmes d’obésité. Plus tu opères, plus tu gagnes de l’argent. Avant, pour une opération à cœur ouvert, un patient passait trois jours en réanimation. Aujourd’hui, il n’y passe plus qu’un seul jour. »

« Prendre soin des gens »

Pris par le manque de temps et la logique de l’urgence permanente, les infirmiers doivent parfois renoncer à certains actes pourtant essentiels au bien-être des patients. « Aujourd’hui, on a les moyens techniques pour soulager, mais on n’a pas toujours les moyens humains, estime Chantal. Dans certains cas, pour faire le diagnostic on multiple les examens qui sont souvent douloureux et anxiogènes, au lieu de prendre le temps d’écouter le patient et ses symptômes. A force de soins inadaptés, on peut devenir maltraitant et le patient devient un être passif qui subit. »

« La maltraitance, je l’ai vue en maison de retraite, complète Romane, qui a déjà travaillé en Ephad [3]. « Nous étions trois aides soignants pour quarante patients. On faisait ce qu’on appelle du "tête-mains-cul" : en clair, on ne fait pas de toilette complète au patient car on n’en a pas le temps. » Quant à l’acharnement thérapeutique pratiqué par certains médecins, « c’est une souffrance pour le patient et pour les soignants, poursuit Chantal. Ce qui sauve dans ces cas là, c’est une équipe où l’on parle, des médecins humains qui savent renoncer quand il le faut. Calmer la douleur, administrer des tranquillisants. Prendre soin des gens, avec intelligence et cohérence. »

« Pour sauver l’hôpital public, il faut créer des emplois »

En dépit des difficultés budgétaires et organisationnelles, Chantal n’a jamais cessé d’aimer son métier. « Aider la personne malade à retrouver la santé, faire un bout de chemin avec elle, trouver le petit truc qui fait du bien à celui qui est en détresse, sauver des vies... Tout cela est valorisant. » « On reçoit beaucoup de gratitude quand on soigne, appuie Romane. Je rentre chez moi en ayant l’impression d’avoir fait le mieux possible, et de faire quelque chose d’utile. Je ne renoncerai pas : j’irai au bout de mes études d’infirmières. »

La priorité pour améliorer les conditions de travail, et assurer un meilleur service public de la santé ? « Il faut du personnel : des infirmières, des médecins, des aides soignants, souligne Chantal. Si le gouvernement veut sauver l’hôpital public, il doit créer des emplois. » « Dans l’hôpital public, on accueille des gens qui n’ont aucune couverture sociale, poursuit Jocelyne. Ils ont le droit d’être soignés. Pourtant, les cliniques privées n’en veulent pas. Quand on transfert des services vers les cliniques, ou qu’on tente de fermer des hôpitaux publics, c’est tout cela qui est en jeu. C’est un choix de société. »

Simon Gouin et Sophie Chapelle

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