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Sous-traitance

Un an après le drame du Rana Plaza, les grandes marques d’habillement ont-elles changé leurs pratiques ?

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Ils fabriquaient des tee-shirts, polos ou pantalons pour de grandes marques occidentales. 1138 ouvriers et ouvrières du textile ont été tués dans le drame du Rana Plaza, il y a un an au Bangladesh. Suite à l’indignation, un accord sur la sécurité des usines textiles a été signé, notamment par les Français Auchan, Carrefour, Camaïeu, Casino et Leclerc. Les grandes entreprises ont-elles respecté leurs engagements ? La situation des ouvrières du textile s’est-elle améliorée ? Les victimes du drame et leurs familles ont-elles été indemnisées ? Enquête.

Le 24 avril 2013, s’effondre à Dhaka, capitale du Bangladesh, l’immeuble du Rana Plaza. 5 000 ouvriers et ouvrières du textiles y travaillent. Bilan : 1 138 morts et plus de 2 000 blessés, dont certains resteront handicapés à vie. Le bâtiment de neuf étages – alors qu’il est conçu pour n’en posséder que cinq – comprend cinq ateliers de confection, travaillant pour des marques aussi diverses que Benetton, Walmart ou Mango. Mais probablement aussi pour Camaïeu et Auchan – qui ne reconnaît qu’une possible sous-traitance « sauvage » – et peut-être pour Carrefour, qui nie cependant tout lien avec le Rana Plaza. Le jour précédent, les ouvrières remarquent des fissures dans les murs. Les patrons les contraignent à reprendre leurs postes, en les menaçant de ne pas verser leurs salaires.

L’événement mobilise comme jamais les médias et l’opinion publique internationale, mettant en lumière les conditions de travail et de vie des ouvrières – majoritairement de très jeunes femmes – qui fabriquent les vêtements commercialisés en Europe et en Amérique du Nord. Au Bangladesh même, la catastrophe entraîne des manifestations de masse des travailleurs du textile, qui se sont poursuivies pendant plusieurs mois et n’ont pas encore vraiment cessé à ce jour (lire « Depuis la catastrophe du Rana Plaza, les ouvrières du textile se sont radicalisées. »). La pression conjuguée des ouvrières et de la communauté internationale a forcé les élites du Bangladesh et les multinationales du textile à des concessions. Les patrons des ateliers, malgré leur proximité avec les dirigeants du pays, sont aujourd’hui derrière les barreaux.

Du côté des donneurs d’ordres, plus de 150 marques ont signé un Accord sur la sécurité des usines textiles au Bangladesh, en association avec les syndicats nationaux et internationaux, et sous l’égide de l’Organisation internationale du travail (OIT). En France, Carrefour, Auchan, Leclerc, Casino et Camaïeu en sont signataires. Cet accord social novateur prévoit notamment un programme d’inspection des usines et un suivi transparent de ces inspections. Sur le papier, le texte constitue une avancée significative, justifiant les espoirs de nombreux observateurs que le drame du Rana Plaza représentera un tournant décisif en matière de droits humains et de conditions de travail dans l’industrie textile au Bangladesh, voire dans d’autres pays.

« Nous avons tout fait pour que cet accord voit le jour », assurait, à l’époque, le négociateur de Carrefour, premier signataire français du texte. « Nous attendons des syndicats un échéancier de ce qu’il y a à faire, et nous sommes impatients ! ». Si elles affichent fièrement leur participation au processus, les marques françaises – à l’exception de Camaïeu – refusent cependant catégoriquement de participer à l’indemnisation des victimes.

« Pas de responsabilité dans l’effondrement du bâtiment »

Les organisations non gouvernementales françaises, emmenées par Peuples Solidaires et le collectif Éthique sur l’étiquette, ont lancé un appel (déjà signé par plus de 100 000 personnes) à Auchan et Carrefour, ainsi qu’à l’Italien Benetton, à contribuer au fonds d’indemnisation des victimes et à assumer effectivement leurs responsabilités vis-à-vis des conditions de travail des ouvrières de leurs sous-traitants. Les ONG espèrent profiter de l’anniversaire du Rana Plaza pour faire avancer la proposition de loi sur le « devoir de vigilance » des multinationales françaises vis-à-vis des atteintes aux droits de l’homme dans leurs filiales et leur chaîne d’approvisionnement à l’étranger. Déposée par trois députés socialistes et écologistes, la proposition est pour l’instant au point mort, confrontée à l’opposition des lobbies économiques et du gouvernement. Une pétition en ligne vient d’être lancée.

De son côté, Carrefour n’a pas reconnu de lien avec le Rana Plaza, bien que des syndicalistes bangladais aient retrouvé une étiquette de sa marque Tex dans les décombres de l’immeuble après la catastrophe. Des anciens ouvriers de l’immeuble affirment également avoir produit des T-shirts de marque Tex, mais il pourrait y avoir confusion avec une marque danoise [1]. Le cas Auchan est plus problématique. L’entreprise admet initialement que des pantalons de sa marque In Extenso sont fabriqués au Rana Plaza, mais explique qu’il s’agit d’une production sous-traitée « en cascade » par l’un de ses fournisseurs officiels, sans que l’enseigne n’en soit informé.

Accord international : Auchan tiendra-t-il ses engagements ?

Réponse des ONG : « Le fait qu’Auchan n’ait pas été capable de maîtriser sa production tout au long de sa chaîne d’approvisionnement ne la dédouane en aucun cas de sa responsabilité envers les victimes. » Le groupe semble avoir choisi de durcir le ton. Dans un communiqué récemment diffusé, Auchan affirme désormais que son enquête approfondie « n’a permis d’apporter aucune preuve formelle ». Ce qui n’a pas empêché Auchan de « mettre fin de manière unilatérale à [ses] relations commerciales avec [le fournisseur en question] ». Conclusion de la multinationale familiale : « Auchan (…) n’a pas de responsabilité dans l’effondrement du bâtiment. »

La responsabilité du groupe français est cependant bel et bien engagée dans la mise en œuvre de l’accord qu’il a paraphé. Le programme d’inspection prévu concerne environ 1 700 usines textiles sur les 4 500 que compte le Bangladesh [2]. Ces inspections ont commencé fin 2013. Les dix premiers rapports – qui relèvent des problèmes importants de sécurité – ont été rendus public. Selon les dispositions de l’accord, les donneurs d’ordre – Carrefour, Auchan et consorts – s’engagent à aider leurs fournisseurs à réaliser les travaux nécessaires, à maintenir des relations d’affaires pendant au moins deux ans, et à rémunérer pendant au moins six mois les ouvriers et ouvrières mis au chômage pendant la durée des travaux. Pourtant, au moins deux usines viennent d’être fermées suite aux inspections, dont un fournisseur d’Auchan employant 3 500 ouvrières, Softex. Les ouvrières ont été congédiées sans compensation, les patrons de l’usine se défaussant sur Auchan : « Nous fermons des usines à leur demande. Aussi c’est à eux de financer le chômage des ouvriers. » [3]. Dans son récent communiqué, le groupe français reconnaît les faits, mais garde le silence sur le sort réservé au fournisseur et aux ouvrières. Toujours pas responsable ?

200 ouvrières toujours portées disparues

Suite aux manifestationx et aux mouvements de grève, le gouvernement bangladais a été obligé d’augmenter le salaire minimal du secteur textile. Celui-ci a été porté à 50 dollars mensuels (36 euros), contre 28 dollars auparavant. Les ouvriers réclamaient cependant le double (100 dollars). Encore loin du salaire vital au Bangladesh [4], qui prend en compte le prix de besoins essentiels – logement, énergie, eau, habillement, protection sociale, alimentation, transport, éducation santé, petite épargne – et estimé à 260 euros au Bangladesh. H&M, principal donneur d’ordre au Bangladesh, a ainsi proposé de payer directement les ouvriers et de leur assurer un « salaire vital » - au moins, pour commencer, dans quelques usines pilotes. « Nous saluons ces annonces, mais nous n’avons pas connaissance d’initiatives concrètes à ce stade », nuance cependant un autre syndicaliste bangladais.

L’attitude d’Auchan et de Carrefour n’est certes pas exceptionnelle : seulement dix entreprises se sont engagées formellement dans le dispositif d’indemnisation (dit « Arrangement »), contre plus de 150 pour l’accord ! Les besoins financiers pour assurer une compensation « juste, complète et transparente » aux victimes du Rana Plaza – couvrant les frais médicaux et la perte de revenus, en conformité avec les conventions de l’OIT – ont été estimés à 40 millions de dollars (54 millions d’euros). Un peu moins de la moitié doit être abondée par les donneurs d’ordres internationaux. Une somme extrêmement modeste comparée aux bénéfices des entreprises concernées en 2013, comme le signalent Peuples solidaires et Éthique sur l’étiquette : « 2,4 milliards [d’euros] pour Inditex (Zara), 1,26 milliard pour Carrefour, 767 millions pour Auchan ». Pourtant, à ce jour, 7 millions de dollars ont été promis selon l’OIT

En attendant, grâce aux contributions d’ONG et de quelques entreprises comme l’irlandaise Primark, des aides d’urgences ont été versées, mais de manière aléatoire et insuffisante au regard des besoins. Pire : près de 200 ouvrières seraient encore portées disparues, leurs corps n’ayant pas été officiellement retrouvés dans les décombres [5]. Leurs familles n’ont donc pas droit à des indemnités.

Carrefour et Auchan, une « conduite exemplaire » ?

Pourquoi refuser de participer au fonds d’indemnisation, au risque de se donner une mauvaise image ? Probablement parce que ces entreprises considèrent un tel geste comme un aveu implicite de relation commerciale avec les entreprises du Rana Plaza, pouvant engager leur responsabilité juridique [6]. La mise en place du fonds d’indemnisation – fruit d’une laborieuse négociation entre entreprises et syndicats sous l’égide de l’OIT – s’est pourtant entourée de bien des précautions. Soin a été pris de dissocier contribution financière au fonds et responsabilité directe dans le drame, en précisant que les contributions pouvaient très bien être volontaires. Nombre d’entreprises y ont d’ailleurs participé par le biais d’organisations caritatives internes, comme la « Fondation C&A », ou externes, via des ONG.

Cela n’a visiblement pas suffi à apaiser les craintes dans les directions de Carrefour et Auchan. Leur attitude contraste avec celle d’autres groupes européens, comme l’irlandaise Primark, qui a contribué au fonds en plus de mettre en place son propre programme d’indemnisation. Ou encore C&A ou Inditex (Zara), qui y ont abondé sans pour autant reconnaître avoir des sous-traitants dans le Rana Plaza. Même les géants américains Gap et Walmart – pourtant très critiqués par la société civile internationale pour avoir refusé de signer l’accord – ont participé à l’indemnisation ! Si le groupe Carrefour a pu se présenter comme un « artisan de l’Accord », et vante sa « conduite exemplaire », la réalité paraît donc beaucoup moins reluisante.

La mise en cause de la sous-traitance sauvage et le risque juridique paraissent des excuses bien commodes pour ne rien changer fondamentalement au système établi, et se défausser de toute responsabilité sur leurs fournisseurs. « Les grandes marques occidentales sont celles qui ont le plus profité de la sueur et du sang des ouvrières. Elles doivent donc prendre leurs responsabilités et s’occuper des victimes et des autres ouvrières, au même titre que les propriétaires bangladais des usines », estime Shahidul Islam Shahid, de l’un des principaux syndicats du secteur textile bangladais, le National Garment Worker’s Federation (lire notre entretien). Sera-t-il écouté ?

Ouvrière bangladeshie et new-yorkaise : un destin commun ?

Dans la foulée du Rana Plaza, Auchan s’est empressé d’annoncer un « plan de lutte contre la sous-traitance sauvage ». Pourtant, ce sont bien les pratiques d’achat des groupes de grande distribution et de leurs concurrents qui créent, en imposant des délais très courts pour des volumes excessifs à des coûts ultra compétitifs, le problème de la sous-traitance sauvage. « Auchan a bien entendu été bouleversé par cet événement, mais la responsabilité de la catastrophe est celle de ceux qui ont obligé les salariés à travailler dans un immeuble ne respectant pas les normes d’urbanisme locales et présentant des risques visibles d’effondrement », déclare aujourd’hui le groupe.

Qui a contribué à placer les ouvrières dans cette situation et quels sont les différents degrés de responsabilité ? Plutôt que de répondre à cette question, Auchan choisit d’adopter un ton martial : en cas de violation par les fournisseurs des « contrats commerciaux » et des « modes de relations habituels », la sanction sera immédiate et les sous-traitants ne seront plus référencés parmi les fournisseurs. Une logique similaire à celle de Disney, très critiqué pour avoir décidé unilatéralement de se retirer totalement du Bangladesh après le drame. Et laissant les ouvrières à leur sort après avoir exploité leur travail, en les privant, du même coup, des opportunités économiques et sociales offertes malgré tout par l’emploi textile [7].

Un précédent souvent invoqué à propos du Rana Plaza est celui de l’incendie de la Triangle Wistshirt Factory, une usine textile située en plein New York, en 1911. Cette catastrophe industrielle avait fait 146 victimes : des jeunes femmes qui n’avaient pu s’enfuir de l’immeuble parce que leurs patrons avaient fermé les portes à clé. Le scandale qui a suivi a entraîné la mise en place de régulations pionnières visant à améliorer la sécurité des usines et les conditions de travail des ouvriers aux États-Unis. L’une des artisans de ses réformes, Frances Perkins, est ensuite devenue secrétaire d’État sous Roosevelt, puis l’une des fondatrices de l’Organisation internationale du travail. Suite au Rana Plaza, nous en sommes encore loin.

Olivier Petitjean

Photo : CC rijans

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