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Economie solidaire

Quand les pauvres inventent une banque véritablement populaire

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Face à la faillite du système financier, et si nous repartions de zéro ? C’est ce qu’ont osé faire les habitants d’une favela de Fortaleza, dans le Nordeste du Brésil. Depuis dix ans, leur banque communautaire, la banque Palmas, leur a permis de développer des activités économiques et de créer près de 2.000 emplois dans un quartier où il n’y avait auparavant ni eau, ni électricité, ni transport, et encore moins de services publics. Loin d’être une utopie lointaine et théorique, la banque Palmas a transformé la vie quotidienne des habitants. Elle est aussi la base d’un autre modèle de développement économique : une économie populaire, forcément solidaire, au service de tous et de la transformation du territoire. Une initiative qui essaime au Brésil comme au Venezuela.

« La montagne aux ordures » (monte de Lixao) : c’est là qu’atterrit Joaquim Melo, jeune séminariste de 21 ans originaire de Bélem, en 1983. Une décharge de la banlieue de Fortaleza, dans le Nordeste brésilien, où vivent en permanence des hommes et des femmes, aux « frontières de l’humanité ». Une expérience qui va le marquer à vie. Six mois plus tard il découvre, à quelques kilomètres de là, le Conjunto Palmeiras. Une favela sans eau, sans électricité, sans assainissement, sans transports. Un no man’s land où la mairie expulse depuis 1973 les habitants qu’elle chasse du centre-ville pour y construire des hôtels touristiques. Les inondations détruisent chaque hiver les habitations, reconstruites tant bien que mal année après année. Inspiré par la théologie de la libération [1], Joaquim sera de tous les combats pour améliorer la situation, bravant la dictature, l’administration et les conditions climatiques.

« Pourquoi sommes-nous pauvres ? »

Quinze ans plus tard, le visage de cette favela a complètement changé. L’urbanisation est acquise au prix de nombreuses mobilisations. Surtout, en 1998 une banque voit le jour. La première « banque communautaire » du Brésil, qui devient bientôt l’outil indispensable du développement économique du quartier. A l’origine, plusieurs intuitions essentielles : «  A un moment donné, nous nous sommes posés la question : « pourquoi sommes-nous pauvres ? » Nous avons dressé une cartographie du quartier : qu’est-ce qui est consommé ? Où est-ce acheté ? Est-ce qu’on pourrait le produire dans le quartier ? La pauvreté vient du fait que le peu d’argent qu’on a, on le dépense ailleurs », explique Joaquim Melo. De là germe l’idée de créer une monnaie, le Palmas, utilisable seulement dans le quartier, pour « relocaliser » l’économie. A cela s’ajoute un système de prêts à la consommation et à la production, avec de très faibles taux d’intérêts (respectivement à 0% et entre 1,5% et 3%) pour développer les échanges. « On a voulu rompre avec le micro-crédit individuel, car personne ne peut résoudre ce genre de problème de manière isolée. Nous avons réfléchi à un système de développement territorial, avec un réseau de production ». Pour Joaquim Melo, la réussite du système Palmas vient de « l’hybridation entre économie solidaire et économie traditionnelle. C’est le côté pragmatique. On prend ce qui marche dans les deux dimensions ».

La Banque démarre avec très peu de moyens. Un capital de départ de 2000 reais (soit environ 600 euros). Dès le premier jour, tout l’argent est accordé en prêt. Il faut alors attendre les premiers remboursements pour que l’argent rentre dans les caisses. Dix ans plus tard, un tiers des commerçants du quartier acceptent la monnaie Palmas. Ils savent que cette monnaie va être réutilisée dans le quartier, et accordent au passage aux consommateurs des réductions de 2 à 15 %. En 2008, la banque a accordé 910 emprunts à la production et 1 200 prêts à la consommation. Le commerce local a augmenté ses ventes de 30% et est devenu l’un des principaux couloirs commerciaux de la périphérie de Fortaleza [2]. Désormais, 93% des achats des habitants sont pratiqués à l’intérieur du quartier.

Plus de 2000 emplois créés

Selon une étude menée dans le quartier par l’université fédérale du Ceará [3] à la demande du gouvernement, 98% des personnes interrogées considèrent que la banque a contribué au développement du quartier. 26% ont vu leurs revenus familiaux augmenter. Et plus d’un cinquième des personnes interrogées affirment avoir trouvé un emploi grâce à la banque.

La "dynamique Palmas" génère aussi des coopératives de production et des centres de formation professionnelle qui transforment le quartier. Les locaux de la banque accueillent la coopérative de couturières PalmaFashion, une entreprise artisanale de produits d’entretien PalmaLimpe, un centre de formation "Barrio escola de trabalho", un "incubateur" qui permet à des dizaines de femmes de sortir de la très grande précarité. Plusieurs milliers de jeunes ont bénéficié de formations professionnelles à travers les programmes initiés par cette banque véritablement populaire.

Cette réussite découle de la longue série de combats, menés par les habitants pendant presque 20 ans, pour l’urbanisation de la favela. Pour Joaquim, cette victoire « n’aurait pas été possible dans d’autres quartiers. Cela s’inscrit dans une dynamique. Le capital social, cela ne se transfert pas, ça se construit ». Des luttes, il y en a eu beaucoup dans le Conjunto Palmeiras : occupation de logements d’un lotissement voisin pour sensibiliser les médias, menaces de faire sauter les canalisations d’eau alimentant la ville de Fortaleza et qui passent sous la favela, construction d’un canal de drainage des eaux de pluie, développement des transports publics... En 1997, un séminaire organisé dans le quartier, « Habiter l’inhabitable », permet de mesurer le chemin parcouru. Mais il pointe également le semi-échec de cette urbanisation. Celle-ci oblige à payer des factures d’eau, l’impôt local, « trop cher pour de nombreuses familles qui ont été contraintes à déménager. En 1996, un tiers des familles habitent le quartier depuis moins de deux ans » décrit Joaquim. « Cela se passe souvent comme ça : quand il y a urbanisation d’une favela, les gens vendent leur maison pour gagner un peu d’argent. Nous avons commis l’erreur de commencer par l’urbanisation sans penser en parallèle le développement de l’emploi et de l’économie ». C’est de ce constat que naît la banque, lancée par l’association des habitants. « Nous nous sommes rendus compte à quel point il est plus facile de mobiliser les habitants sur du concret, comme l’assainissement du quartier, que sur la construction d’un modèle économique ».

Un millier de banques communautaires au Brésil en 2010

Le succès du « système Palmas » fait des émules. Joaquim Melo est aujourd’hui responsable de l’Institut Palmas, créé en 2003, dont un des objectifs est la diffusion de la méthodologie utilisée dans le Conjunto Palmeiras. 47 banques communautaires ont été créées au Brésil. Et 3600 au Vénézuela. Un partenariat avec la Banque populaire du Brésil (BPB), lancée par le président Lula, permet de donner une nouvelle ampleur au système Palmas. Le BPB fait de la Banque Palmas son « correspondant bancaire » dans les quartiers pauvres, là où les banques ne veulent pas s’installer. Aujourd’hui, la banque gère un portefeuille d’environ 2 millions de reais (800.000 euros).

La banque Palmas n’a toujours pas de statut légal. L’appellation « banque » étant très contrôlée au Brésil, cela lui a valu quelques difficultés avec l’administration. Elle ne peut toujours pas proposer un service d’épargne, comme les habitants le souhaiteraient. Mais elle est un outil fiable, car la somme des Palmas en circulation a son équivalent en monnaie nationale en réserve à la banque. Fort de cette réussite, Joaquim Melo a pour ambition de créer un millier de banques au Brésil en 2010. Inlassablement, il parcourt le pays. Avec un leitmotiv : « Ce qui est évident doit être répété pour ne pas être oublié ».

Agnès Rousseaux

Photos : Institut Palmas et Elodie Bécu/Carlos de Freitas

Viva Favela, Quand les démunis prennent leur destin en main. Joaquim Melo, avec Elodie Bécu et Carlos de Freitas, ed. Michel Lafon, 2009. 17,95 Euros.

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