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Sans-voix

Quand les classes populaires s’invitent au Forum social

par , Jean de Peña

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Une assemblée des « sans-voix » – petits paysans, habitants des quartiers populaires, femmes du monde rural – s’est tenue dans la banlieue de Dakar. Une manière d’ouvrir, un peu, le Forum social mondial aux populations les plus pauvres et les plus touchées par la crise.

© photos : Jean de Peña / Collectif à vif(s)

« À bas les dirigeants corrompus ! », « Non à la spéculation foncière ! », « La banlieue a droit à un habitat sain et à l’énergie ». Les banderoles accrochées le long du centre culturel de Guédiawaye, dans la périphérie de Dakar, sont sans équivoque. C’est ici, à 45 minutes de bus du centre-ville, que les « No Vox », un réseau regroupant mal logés et précaires du monde entier, rencontrent les « sans-voix » de la banlieue de Dakar. « Nous sommes ici pour que les habitants de banlieue, qui n’ont pas forcément accès au forum, puissent venir échanger idées et expériences », explique Franck, militant camerounais de la Coalition internationale des habitants. « Les gens de la banlieue ne viennent pas au forum. C’est loin, ça coûte cher, au moins deux bidons d’eau », poursuit Annie Pourre, membre du réseau No Vox et d’Attac en France, qui se bat depuis dix ans pour que le grand rassemblement altermondialiste ne soit pas seulement réservé à une élite de militants aguerris, de permanents associatifs et d’experts. Elle est arrivée au forum avec une des onze caravanes de « sans », parties de Rabat, de Bamako ou de Ouagadougou. « L’autre monde, on veut le construire avec ceux qui souffrent », insiste Sidiki Daff, enseignant dans un lycée de banlieue et membre du Centre de recherche populaire pour l’action citoyenne (Cerpac).

Des femmes d’un « comité de base » local préparent sandwichs et cafés « touba », un café agrémenté de clous de girofle, pour leurs hôtes. Ceux qui souffrent sont bien ici : maraîchères, petits paysans, « déguerpis » (les expropriés de leur logement ou de leur terre), une poignée de jeunes du quartier poussés par la curiosité... « Je suis entré à No Vox quand ils ont détruit ma maison », raconte Alkaly Kante, chauffeur de taxi à Bamako, au Mali. « Le géomètre s’est accaparé ma parcelle avec un faux titre de propriété. Lui a pu prendre un avocat, pas moi. » Les femmes Guédiawaye dressent la liste des problème auxquels est confrontée leur banlieue : les coupures d’électricité, l’eau qui « n’est pas bonne à boire », les routes défoncées et la corruption, qui existe « en pagaille ici ». L’augmentation des denrées de base commence à peser. « Il y a deux ans, le sac de riz de 30 kg était à 15 euros. Aujourd’hui, c’est le double. Le pain a augmenté de 25% », détaille Sidiki Daff. « Et chaque année depuis dix ans l’eau augmente de 3%. » Sans être devenue potable pour autant. C’est le groupe Bouygues qui, en tant que propriétaire de la Société des eaux sénégalaises, gère la distribution d’eau à Dakar.

À la tribune, les témoignages de toute l’Afrique de l’Ouest se succèdent. Une maraîchère décrit son combat pour préserver sa parcelle face à la spéculation immobilière. Une autre évoque les difficultés d’emprunt auxquelles sont confrontées les femmes en milieu rural où la spéculation foncière vient s’ajouter au droit coutumier favorable aux hommes. « Je propose qu’on réduise les taux d’intérêt pour les femmes qui s’organisent en coopérative d’habitat », lance-t-elle. Dans la salle, des paysannes suivent les débats l’oreille collée à un petit poste radio, par lequel passe la traduction en bambara ou en wolof.

On est loin des grandes réunions sur le contre-sommet du G20, la préparation de « Rio +20 » (le prochain sommet de la Terre en 2012) ou la future mobilisation « anti-impérialiste ». « Ici les gens s’expriment avec leur langage, leur imaginaire. Parler crise financière ou crise globale, c’est une abstractions pour eux, c’est un discours excluant », explique Sidiki Daff. « On ne peut pas demander à ces hommes et femmes en lutte d’aller aussi vite dans l’analyse que les experts. Un paysan qui est exproprié de sa terre comprend parfaitement un citadin qui est expulsé de son logement. Mais il faut donner le temps à ces convergences, et obtenir des victoires concrètes », ajoute Annie Pourre.

Ce décalage est loin d’être spécifique à l’Afrique. « Nous avons choisi de créer No Vox, parce qu’au premier Forum social européen (à Florence, en Italie, en 2003), nous nous sommes aperçus qu’il y avait peu d’acteurs des luttes concrètes, ne serait-ce que pour y témoigner. » Les « sans » doivent donc aussi se battre pour avoir leur place au Forum, et surtout pour que le forum aille vers eux, dans les villes où il se tient. Les dalits, les intouchables, étaient présents en nombre au Forum social de Bombay en Inde, les peuples autochtones amazoniens étaient largement représentés à celui de Belém. Mais Sidiki Daff et Annie Pourre regrettent le manque d’empressement du comité d’organisation pour soutenir ces assemblées délocalisées en banlieue. « Alors que les paysans ici parlent de la terre de manière extraordinaire. À l’intérieur du Forum, trop souvent ils ne sont pas considérés comme des personnalités qualifiées », déplore Annie. La démarche n’a pas été soutenue. Ces réseaux de paysans ou de mal logés ont dû tout payer, comme n’importe quelle organisation non gouvernementale au budget conséquent. « Le comité d’organisation, ce sont essentiellement des ONG, c’est l’aristocratie associative. Leur programme, c’est celui des bailleurs de fonds. Elles se positionnent là où il y a des sous », critique Sidiki Daff.

Partir des luttes concrètes n’empêche pas d’initier une réflexion globale. Dans la salle, on aborde la question de l’eau, qui se pose crûment dans les campagnes. « Les gens qui demandent que l’accès à l’eau soit un droit n’ont pas la force politique et financière de ceux qui veulent en faire une marchandise », explique une militante québécoise. Rajah, une jeune marocaine, raconte la lutte d’un village exproprié suite à l’accaparement de la nappe phréatique par une entreprise d’eau minérale. Au Sénégal ou au Mali, les « branchements sociaux » au réseau de distribution d’eau ne sont pas assez nombreux. Davantage de familles que prévues s’y alimentent. Résultat : les quotas soumis à une tarification sociale – les 30 premiers m3 – sont vite épuisés et l’eau supplémentaire est surtaxée. Pour les participants, une gestion publique et citoyenne de la ressource s’impose donc. Solange Koné, une assistante sociale venue de Côte d’Ivoire, prend la parole : « Nos États vivent sous le poids de la dette. Si on ne permet pas à nos pays de mettre de l’argent dans le social, nos revendications ici resteront un vœu pieux. Il faut annuler la dette ! » Petits paysans, maraîchères et « déguerpis » applaudissent.

Ivan du Roy

Photo : © Jean de Peña / Collectif à vif(s)

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