Criminalisation des mouvements sociaux

En Italie, des opposants au Lyon-Turin deviennent l’ennemi public n°1

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La criminalisation des mouvements sociaux s’intensifie en Europe. Les militants du mouvement No Tav en Italie, fer de lance de l’opposition au projet de ligne grande vitesse entre Lyon et Turin, en font les frais. Quatre d’entre eux, accusés d’avoir détruit du matériel pour freiner les travaux, viennent de passer cinq mois en détention provisoire, dans des conditions très dures. Ils étaient jusqu’à présent poursuivis pour « acte de terrorisme ». En se constituant « partie lésée » au procès, la Commission européenne a cautionné les dérives de l’application tout azimuts des lois antiterroristes. Ce procès sous haute tension s’ouvre le 22 mai.

Plus de cinq mois maintenant que quatre militants italiens, opposés au projet de ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin, font l’objet de mesures préventives d’enfermement. Depuis le 9 décembre 2013, et malgré des casiers judiciaires vierges, Chiara Zenobi, Claudio Alberto, Niccolò Blasi et Mattia Zanotti bénéficient d’un seul parloir de deux heures par mois - uniquement avec leurs parents - et se heurtent à la censure des correspondances. Ils sont accusés de terrorisme suite à la destruction de matériel. Ou plutôt « étaient » accusés. La Cour de Cassation de Rome vient en effet d’annuler le 15 mai 2014 le jugement du tribunal de la liberté de Turin quant aux accusations de terrorisme.

Les faits reprochés remontent à la nuit du 13 au 14 mai 2013. Une trentaine de militants s’introduisent sur le chantier du tunnel exploratoire de Chiomonte, en Val de Suse (Italie). Le but, saboter les machines présentes sur le site afin de ralentir les travaux. Après avoir cisaillé les barbelés et les grilles pour pénétrer sur le chantier, une partie des militants tient à distance les forces de l’ordre, présentes en permanence dans la zone, pendant qu’une autre partie du groupe incendie un compresseur et un générateur électrique. Lors de cette action, des cocktails molotov sont utilisés par les militants. Aucun blessé n’est à déplorer. Le lendemain, le mouvement No Tav revendique publiquement cette action.

Maintien des accusations

C’est finalement sept mois plus tard, le 9 décembre 2013, que les quatre opposants sont arrêtés, dans le cadre d’une enquête antiterroriste. Les chefs d’inculpation sont très lourds : « attentat à visée terroriste et acte de terrorisme avec utilisation d’engins de destruction ou explosifs » [1]. Les accusés sont également poursuivis pour « dégradation par incendie, violence contre des agents de la force publique, possession et transport d’armes de guerre ». Ces chefs d’accusation les placent sous un régime de détention particulier. Les quatre détenus se voient appliqués sans ménagement la mécanique de l’antiterrorisme.

« L’annulation du jugement par la Cour de Cassation implique que le tribunal de la liberté de Turin devra réviser les mesures préventives ordonnées, mais n’a pas de conséquences directes sur les accusations que les juges continueront à utiliser pendant le procès du 22 mai » analyse le site No-Tav.info. Lors de cette audience à huis-clos à la prison des Vallette (Turin), il est prévu que les inculpés soient entendus depuis leur cellule par captation vidéo, et les jurés placés sous escorte policière. Ces conditions, similaires à celles d’un procès anti-mafia, sont notamment dénoncées par Nicholas Bell du Forum civique européen. « L’utilisation totalement démesurée et inadaptée d’un arsenal de lois antiterroristes autour de ce procès forme un précédent inacceptable ».

La Commission européenne se porte « partie lésée »

132 parties civiles sont citées dans ce procès, des compagnies exécutant le chantier aux ouvriers et forces de l’ordre présents le soir du sabotage. La présidence de la Commission européenne s’est également portée « partie lésée » au titre de ses intérêts dans un projet qu’elle soutient depuis le début. « Non seulement la Présidence de la Commission européenne apporte son soutien à une procédure en tout point scandaleuse, mais elle légitime l’ouverture du champ des potentiels accusés d’acte terroriste, en Italie comme dans l’ensemble de l’Union Européenne », dénonce le mouvement No Tav. En clair, si les inculpés devaient être condamnés, ce jugement bénéficierait de surcroit d’une légitimité européenne.

Un appel a été lancé en France et en Europe par le Forum civique européen pour que des juristes et des observateurs des organisations de droits de l’Homme se rendent à l’ouverture du procès. « Il faut absolument empêcher que cette affaire ne soit traitée par la justice italienne que dans le huis-clos de la prison des Valette et lui donner un large retentissement », explique Nicholas Bell. Pour le Collectif international Pro No-Tav, il est essentiel de « marquer par toutes les interventions, prises de position et contributions possibles, que tout le monde est visé dans de telles procédures, que les inculpés ne sont pas seuls face à la mécanique délirante de l’antiterrorisme et qu’il est possible d’enrayer le travail d’isolement et d’effroi ». Une délégation internationale d’observateurs est en cours de constitution.

Sophie Chapelle
@Sophie_Chapelle sur twitter

Photo : CC / Ivan Crivellaro

Contact : Collectif international Pro No Tav (e-mail)

Nos précédents articles sur le projet de ligne à grande vitesse Lyon-Turin ici.

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