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Santé publique

Précarité énergétique : quand votre maison vous rend malade

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Quatre millions de logements en France sont des « passoires thermiques ». Ces logements impossibles à chauffer rendent leurs habitants malades, compliquant la vie quotidienne de personnes souvent précaires. Le lien entre précarité énergétique et santé a fait l’objet de deux études, aujourd’hui reprises par la Fondation Abbé Pierre. Des mesures viennent d’être proposées par le gouvernement dans le cadre du Plan de rénovation énergétique des logements. Pour venir à bout, enfin, de ce grave problème sanitaire ?

Quand survient l’hiver, les marmots reniflent et se mouchent davantage. Mais si pour certains, il s’agit d’une attaque de virus, pour d’autres, c’est surtout le signe que chez eux, il fait froid. « Beaucoup de foyers se résignent à couper le chauffage pour pouvoir payer leur loyer », soupire Isolde Devalière, sociologue au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) et membre de l’Observatoire de la précarité énergétique. En France, cinq millions de personnes vivent en situation de précarité énergétique. 85% d’entre elles disent avoir froid dans leur logement en hiver. Les autres, souvent des personnes âgées ou malades, laissent le chauffage allumé : leurs factures énergétiques s’envolent au fil des années. La majorité des ménages exposés vivent sous le seuil de pauvreté, mais les profils sont très divers : propriétaires occupants ou locataires, en maison ou en appartement [1], à la retraite, au chômage ou avec un emploi (souvent précaire).

« Les températures trop basses à la maison, c’est la cause principale des pathologies qui affectent les personnes en situation de précarité énergétique », explique Bernard Ledésert, médecin et directeur d’études au Centre régional pour l’enfance et l’adolescence inadaptées/Observatoire régional de santé (CREAI/ORS) du Languedoc-Roussillon. « Dans le département de l’Hérault, travailleurs sociaux et salariés de l’association Gefosat (spécialisée dans les énergies renouvelables et la maitrise de l’énergie) avaient remarqué que les personnes en situation de précarité énergétique n’allaient pas bien », relate Bernard Ledésert. « Cela a motivé le lancement d’une enquête de terrain ciblée sur la santé de ces publics. » Menée dans le département au printemps 2011 par le Gefosat et le CREAI/ORS, l’enquête a été coordonnée par Bernard Ledésert. L’année suivante, une seconde enquête a été menée dans le Douaisis (Nord-Pas-de-Calais), en partenariat avec la Fondation Abbé Pierre. Qui a ensuite publié une synthèse de ces deux études.

Rhumes, asthme, migraines et dépressions

Plus touchés que leurs camarades par les rhumes et les angines, les enfants qui ont froid chez eux sont, comme leurs parents, plus souvent sujets à l’anxiété et à la dépression. « Si l’on a des soucis, des causes de stress au travail ou à l’école, et que l’on rentre dans un logement froid, humide, mal éclairé, on ne se repose pas, on ne décompresse pas, détaille Bernard Ledésert. Les mécanismes naturels de défense contre l’anxiété et la dépression ne peuvent pas se mettre en place. » « Je prends des médicaments parce que je n’en peux plus. Je voudrai déménager », témoigne Véronique, une mère de famille habitant le Nord-Pas-de-Calais [2]. Son logement, une petite maison mitoyenne, fait partie des quatre millions d’épaves thermiques que compte le territoire français.

La plupart de ces logements, maisons ou appartements d’immeubles collectifs sont anciens : près de la moitié ont plus de 40 ans. Ils sont peu voire pas isolés, munis de portes et fenêtres par lesquelles l’air s’engouffre allègrement, avec un système de chauffage vétuste. La plupart du temps électrique. « Cela chauffe tellement peu que les gens finissent par le couper », déplore Isolde Devalière. Plus de la moitié des personnes en précarité énergétique utilisent un chauffage d’appoint, tel le poêle à pétrole, qui devient peu à peu leur mode de chauffage principal. « Ce faisant, ils optent pour pour un kWh très cher, et polluant, souligne Leslie Mesnay, chargée de mission précarité énergétique au sein de l’association Energiesolidaires. Le seul avantage, avec le poêle à pétrole, c’est qu’ils peuvent gérer leur budget, puisqu’ils payent avant de consommer. » Et quand l’argent vient à manquer, on arrête de chauffer.

Vêtements et matelas moisis

Pour ne pas perdre de chaleur, ces habitants n’ouvrent pas les fenêtres, elles coupent la ventilation et colmatent tous les espaces susceptibles de laisser passer l’air. Résultat : leurs logements sont très confinés et enregistrent de forts taux d’humidité. Chez Véronique, les bouches de ventilation ont été condamnées par le propriétaire, qui espérait ainsi éviter les courant d’air rafraichissants. Les taux d’humidité enregistrés dans la chambre atteignaient 78% ! Normalement, à 20°C, l’humidité relative doit osciller entre 50 et 60%. Si on passe au delà, on risque, en plus de la sensation de froid, d’avoir une prolifération de moisissures. « Mes habits sont constamment moisis, témoigne Véronique. De même que mon matelas. » 64% des logements passoires thermiques abritent des moisissures. Des champignons miniatures, qui signalent un habitat trop humide, mauvais pour le système respiratoire, et qui peuvent libérer des composés organiques volatils nocifs pour la santé.

Parmi les affections, chroniques ou aigües, relevées par les enquêtes : l’asthme, les bronchites, les affections ORL à répétition ou encore les migraines. 21% des personnes en situation de précarité énergétique ont contracté une bronchite aigüe ou une pneumonie (contre une moyenne de 12% dans le reste de la population). Pour la grippe, la différence est de 10 points, et pour la diarrhée, de 13 points. « La précarité économique est un facteur de santé dégradée, mais la précarité énergétique a des effets propres, supplémentaires, sur la santé des habitants », conclut Bernard Ledésert. « Pour ces personnes, la vie est vraiment compliquée. Si elles travaillent, elles sont plus souvent en arrêt de travail, ce qui compromet sérieusement leur carrière. Et pour les enfants, on déplore davantage d’absentéisme scolaire. Ce qui ne les favorise pas non plus. »

Accélération des rénovations en 2013

Que faire pour mettre fin à ce silencieux désastre sanitaire ? « Il faut d’abord agir sur la qualité thermique des bâtiments », répond Leslie Mesnay. « Les éco-gestes et les tarifs sociaux ne sont que des palliatifs, ils ne modifient rien en profondeur », confirme Isolde Devalière. En mars 2013, François Hollande a annoncé la rénovation thermique de 500 000 logements par an d’ici 2017, dont 50 000 via le programme « Habiter mieux ». Déployé depuis 2011, ce programme est co-financé par l’État, l’agence nationale pour l’amélioration de l’habitat (Anah) et certains fournisseurs d’énergie. D’abord destiné aux propriétaires occupants modestes ou très modestes, « Habiter mieux » s’adresse désormais aussi aux bailleurs et co-propriétaires. En plus d’une aide financière, « Habiter Mieux » propose un accompagnement personnalisé avec diagnostic thermique du logement, conseils techniques et suivi de chantier.

En trois ans, 51 000 logements ont été rénovés, dont les deux tiers en 2013 [3]), avec de très bons gains énergétiques : 38% en moyenne, alors que seuls 25% sont exigés pour obtenir des aides [4]. « C’est la première année que les objectifs sont atteints, avec une vraie rupture d’échelle à l’été 2013 », s’est félicité la ministre du Logement Cécile Duflot lors de ses vœux à la presse en janvier : moins de 4 000 dossiers d’aides avant l’été, 27 000 entre la rentrée se septembre et la fin de l’année, a-t-elle chiffré. Le crédit d’impôt développement durable (CIDD), l’éco-prêt à taux zéro (éco-PTZ) et les autres montages financiers annoncés suffiront-ils pour assurer les travaux dans les 450 000 autres logements où l’on grelotte en hiver ? Sur le terrain, on en doute un peu...

Dossiers complexes et professionnels trop peu nombreux

Le professionnalisme des « ambassadeurs de l’efficacité énergétique », censés informer les particuliers sur les aides à la rénovation thermique, semble assez inégal. « Entrer en contact avec des personnes en situation de précarité énergétique n’est pas simple, remarque une experte en économie d’énergie. Les personnes recrutées par les collectivités le sont dans le cadre des contrats d’avenir, elles n’ont pas toujours les compétences nécessaires, au niveau des relations humaines et au niveau technique. » Et les dossiers administratifs nécessaires pour recevoir des aides sont un peu compliqués et requièrent beaucoup de patience. « Les gens nous appellent, ils ne comprennent rien. Il faudrait les recevoir tous. Mais c’est impossible, nous ne sommes pas assez nombreux », remarque une conseillère info-énergie.

Pour Vincent Rigassi, architecte, il faudrait aussi revoir les normes de construction et les habitudes des professionnels du secteur, peu au fait des techniques qui marchent. Il s’apprête à lancer un chantier d’isolation par l’extérieur sur des logements sociaux datant des années 50, sur la commune ouvrière d’Ugine, en Rhône-Alpes. « Nous allons le faire avec de la paille, et avec une participation des locataires au chantier. Mais c’est possible parce que nous sommes dans un « laboratoire thermique expérimental », financé par la Région et par l’Office public de l’habitat. C’est très compliqué, voire impossible, au niveau règlementaire, de faire passer de tels projets dans les appels d’offre classiques. »

Interdire à la location les logements « passoires thermiques » ?

Pour accélérer la cadence des rénovations, certains prônent enfin le « bâton », en complément de la « carotte » des aides financières. « Il faut revoir tout le système règlementaire et législatif, et obliger les propriétaires bailleurs à offrir des logements décents », tranche Isolde Devalière. La fondation Abbé Pierre approuve : « Le gouvernement doit instaurer des règles minimales de performance thermique pour le parc locatif. » « On pourrait décider qu’en-deçà d’un certain seuil déterminé par le diagnostic de performance énergétique (qui évalue les logements de A à G, ndlr), le logement est interdit à la location », suggère Leslie Mesnay.

Les problèmes de santé des personnes en situation de précarité énergétique entraînent des recours aux soins plus fréquents et des dépenses de santé plus élevées, remarque Bernard Ledésert. Une étude anglaise, citée par la Fondation Abbé Pierre, a démontré qu’un euro investi pour rendre un logement plus chauffable permet d’économiser 0,42 euro en dépenses de santé [5]. « Au-delà de ces considérations économiques, il faut rappeler que les personnes concernées iraient simplement mieux », ajoute Bernard Ledésert. Reste à savoir si le mieux-être de ces cinq millions de Français intéresse le gouvernement.

Nolwenn Weiler

@NolwennWeiler

Photos : DR

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