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Décharges

Pourquoi l’Île-de-France n’arrive pas à trier et recycler ses montagnes de déchets

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Des montagnes de déchets totalisant 40 millions de tonnes chaque année. Un quasi monopole de Veolia et de Suez sur leur traitement. Des incinérateurs qui posent davantage de problèmes qu’ils n’en résolvent. Bienvenue dans les poubelles de l’agglomération parisienne. Où les ordures se mélangent et s’agglutinent, se brûlent puis se stockent, sans pour l’instant que soient imaginées d’autres alternatives. A quand une vraie filière de tri et de compostage ? La région Île-de-France osera-t-elle se lancer dans le mouvement « zéro déchet » ? Enquête.

Les environs de Claye-Souilly, au nord de la Seine-et-Marne, par un beau matin de printemps. Des effluves bien particulières. Pas celles de fromages de Brie fermentant au soleil, mais des décharges, nombreuses, qui entourent la ville. Elles accueillent chaque jour une noria de camions venus de toute l’Île-de-France pour déposer gravats, métaux ou déchets ménagers. La plupart des décharges de la région – poliment nommées installations de stockage – n’accueillent que des déchets dits inertes, c’est à dire des terres, des bétons ou des briques, issus des chantiers franciliens.

Ces déchets sont utilisés pour remblayer d’anciennes carrières ou forment des petites collines dans le paysage des plaines de la Brie. Claye-Souilly a également la chance de partager avec deux villes voisines la plus grande décharge francilienne de déchets ménagers – « installation de stockage de déchets non-dangereux » en langage technique (ISDND). Le monstre, propriété de Veolia Propreté, s’étale sur 289 hectares, soit la taille du 10ème arrondissement de la capitale. Et peut accueillir annuellement 1,1 million de tonnes de déchets.

481 kg de déchets par habitant

Plus d’un million de tonnes de déchets dans une seule décharge ! Le chiffre a de quoi donner le tournis. En fait, parler des déchets en Île-de-France, c’est toujours parler de chiffres astronomiques. Un million de tonnes, correspond plus ou moins au poids des déchets ménagers collectés en un an à Paris intramuros. L’ensemble des Franciliens rejettent annuellement 5,7 millions de tonnes d’ordures ménagères, soit 481 kg par habitant. Aux poubelles des habitants s’ajoutent des déchets d’activité économique, parmi lesquels on distingue les déchets de chantier et les déchets de l’industrie, des services et du commerce.

Les premiers représentent l’immense poids de 30 millions de tonnes, constitué à 88 % de déchets inertes et très largement mis en décharge. La seconde catégorie ne représente « que » 5 à 6 millions de tonnes, mais produit tout de même l’essentiel des déchets dangereux d’Île-de-France. Cependant, on observe d’immenses disparités entre les différentes activités : un employé de boucherie génère ainsi en moyenne 65 kg de détritus par semaine, alors qu’un employé de boulangerie n’en jette que neuf. Au total, l’Île-de-France produit donc annuellement un peu plus de 40 millions de tonnes de déchets ! L’équivalent de ce que produit la France en blé !

Les ordures : des emplois dans les zones délaissées

Ce matin-là, le soleil des premiers beaux jours illumine les montagnes de déchets de Claye-Souilly. Une odeur de poubelle se diffuse sur les champs avoisinants. Cette balade dans les plaines de la Brie oblige à se poser une question : pourquoi ce petit bout d’Île-de-France, coincé entre la Marne et l’aéroport Charles-de-Gaulle accueille-t-il autant de décharges – sans compter les installations de traitement de déchets dangereux présentes dans les villes voisines de Mitry-Mory et Villeparisis ? « D’après les entreprises du secteur, le nord de la Seine-et-Marne cumule plusieurs avantages : la proximité avec Paris, peu de protections territoriales (parc régionaux par exemple), la présence d’axes de transport fluvial et des élus locaux favorables », répond Helder de Oliveira, directeur de l’Observatoire régional des déchets d’Île-de-France (ORDIF). Corinne Rufet, vice-présidente du Conseil régional à l’environnement, l’agriculture et l’énergie, ajoute : « C’est un endroit où il y a des terres vastes, assez peu d’activité économique et où les agriculteurs ont accepté de vendre leurs terres. »

À Claye-Souilly, les militants de l’Association pour la défense de l’environnement (Adenca) confirment ce diagnostic. Ils croient savoir que les exploitants de décharges offrent plus que les promoteurs immobiliers pour le rachat de terrains. Nombreux sont les agriculteurs en reconversion qui ont vendu leurs terres. « Comme souvent, les opérateurs privés vont dans les endroits les plus pauvres et où il y a le moins d’activité économique, parce que ces communes sont prêtes à accepter toute activité qui demande à venir, malgré les nuisances », complète Corinne Rufet, tristement réaliste. Dans ses plans d’élimination des déchets, la région Île-de-France invite justement à un meilleur équilibrage territorial des installations de traitement. Mais cet équilibrage peine à être mis en œuvre. D’ailleurs les communes qui vivent grâce à cette activité ne sont pas forcément enthousiastes à l’idée de voir partir des emplois, pénibles et déconsidérés.

Aux origines de l’incinération : la poubelle

Avec ses deux immenses décharges de Claye-Souilly et de Plessis-Gassot (95) – les deux plus grandes de France –, Veolia Propreté peut accueillir plus de deux millions de tonnes de déchets et bénéficie ainsi d’un quasi-monopole sur le stockage de déchets non-dangereux en région parisienne. Si vous êtes Parisiens, vos ordures ont cependant peu de chances d’atterrir dans une décharge, ou alors seulement sous forme de résidus d’incinération. 59 % des déchets ménagers franciliens sont incinérés. « Nous sommes les champions d’Europe de l’incinération », lance Helder de Oliveira. Avec 3,6 millions de tonnes de déchets incinérés, il s’agit de loin du mode de traitement majoritaire des poubelles franciliennes. Car depuis le début du XXe siècle, Paris a tout misé sur ces grandes installations, dont on aperçoit en périphérie de la capitale les hautes cheminées.

Revenons en arrière : en 1883, le préfet Eugène Poubelle met en place le conteneur qui porte son nom pour améliorer l’hygiène des rues parisiennes. Jusqu’à cette époque, les déchets étaient triés sur place : les biffins (récupérateurs-revendeurs) récupéraient l’essentiel des déchets non-organiques et les paysans prenaient le reste pour leur compost. Après quelques années de contestation, notamment par les biffins et les concierges, les ordures finissent enfermées. Mais il s’agit de trouver une technique pour traiter efficacement ces déchets massifs. Sinon l’air de Paris risque de devenir irrespirable. L’incinération devient le petit bijou technologique des années 1900. En quelques années, on construit quatre incinérateurs aux portes de Paris : à Ivry-sur-Seine (94), à Issy-les-Moulineaux (92), à Saint-Ouen (93) et à Romainville (93).

Dioxines, métaux lourds et cancers

L’incinération apparaît alors comme la solution parfaite : économique, socialement utile car elle permet la production de chaleur (et rapidement on crée la Compagnie parisienne de chauffage urbain pour revendre cette chaleur) et nécessitant un transport minimal. On comprend que Paris soit devenue aussi la capitale des incinérateurs, relookés en « centres de valorisation énergétique », une appellation plus compatible avec la notion de développement durable. « En terme strictement technique, on est très bons. On a un flux de déchets considérable et tout est traité localement », note Helder de Oliveira.

Mais la prise de conscience écologique s’est répandue, ainsi qu’une vigilance plus grande pour les questions de santé publique. Et l’incinération passe mal. Il s’agit d’une activité qui rejette une quantité importante de dioxyde de carbone – et c’est bien naturel pour une activité de combustion. Mais on s’est rendu compte, dans les années 1980, que les incinérateurs arrosaient également leur voisinage de dioxines. Depuis un arrêté de 2002, les émissions de dioxines, de furanes et de divers métaux lourds, très cancérogènes, sont strictement encadrées. Pour Marc Cheverry, chef du service « Prévention et gestion des déchets » à l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), les normes appliquées depuis 2005 ont mis fin aux suspicions d’excès de cancers observés autour des usines d’incinération.

Quand l’incinération alimente les décharges

Cette réglementation reste toujours insuffisante pour le Centre national d’information indépendante sur les déchets (CNIID) qui relève que plus de 2000 molécules sortent des cheminées des incinérateurs alors que l’arrêté ne porte que sur une vingtaine de produits. « Les effets de certaines de ces molécules restent encore inconnues, d’autant plus que les effets sur la santé et l’environnement peuvent être potentiellement décuplés par l’effet "cocktail", lorsque des substances agissent en interaction avec d’autres », prévient l’association.

L’Ademe et le CNIID sont au moins d’accord sur un point : les fumées ne représentent qu’une très faible portion des sorties d’incinérateurs. Après quelques heures de combustion, l’essentiel des déchets quitte l’usine sous forme de résidus d’incinération représentant environ 30 % du poids de départ, sous forme de poussières et de cendres extrêmement concentrées en dioxines et en métaux lourds. Ces poussières rejoignent immédiatement des installations de stockages spécialisées dans les déchets dangereux. Quant aux résidus, ou mâchefers, ils représentent encore une masse importante. Une partie est réutilisée (notamment dans les sous-couches routières), mais une fraction importante échoue dans les décharges de déchets non-dangereux, aux cotés des ordures ménagères non-incinérées.

Des incinérateurs trop chers et trop gourmands

La boucle est ainsi bouclée et nos déchets, même réduits par l’incinération, rejoignent quand même d’autres montagnes de déchets. À Claye-Souilly, ce sont ainsi presque 140 000 tonnes de mâchefers qui sont entrées sur la décharge en 2011, dont plus de 60 % venant de l’incinérateur d’Issy-les-Moulineaux. Loin de représenter une alternative au « stockage », l’incinération nécessite donc la présence de décharges.

L’autre gros désavantage de l’incinération c’est son manque de souplesse : un incinérateur qui ne fonctionne pas au maximum de ses capacités coûte très cher. C’est pourquoi, selon la dernière synthèse de l’ORDIF, un peu plus de 3,6 millions de tonnes de déchets ont été incinérés en 2011, pour une capacité d’environ 4 millions de tonnes (soit une utilisation de 91 % des capacités). En comparaison – avec 2,6 millions de tonnes de déchets non-dangereux stockés – les capacités des décharges sont utilisées à 81 %. Quant aux centres de tri, ils ne sont utilisés qu’à 43 % de leurs capacités ! Mais comment croire qu’une filière de recyclage ambitieuse se mettra en place, alors qu’il faut alimenter les 19 incinérateurs franciliens, dont les trois principaux (tous héritiers des quatre premiers de 1900, à l’exception de celui de Romainville qui a fermé) totalisent une capacité de 1,7 millions de tonnes. Ailleurs en Europe, certains pays, confrontés à ce problème, avaient même choisi d’importer des déchets.

Empêcher toute alternative

Sans oublier que les critères économiques ne sont pas à l’avantage du recyclage. « Fiscalement, la TVA est la même pour l’incinération, le stockage ou le recyclage, alors que le processus de recyclage est plus cher. Il est donc moins coûteux de mettre en décharge ou d’incinérer. Les centres de tri souffrent aussi de l’instabilité de leurs revenus, liés aux cours boursiers des différents matériaux, alors que les revenus de l’incinération, sous forme de vente de chaleur et d’électricité, sont très réguliers », explique Helder de Oliveira.

L’Île-de-France oublie ainsi très largement les alternatives au stockage et à l’incinération dans le traitement de ses déchets, toujours sous l’œil bienveillant de quelques multinationales, spécialisées dans la délégation de service public. Au quasi-monopole de Veolia sur le stockage des déchets non-dangereux, Suez répond par l’exploitation, via sa filiale Novergie, du plus gros incinérateur francilien à Ivry-sur-Seine. Suez détient également une participation à l’incinérateur d’Issy-les-Moulineaux en partenariat avec la société TIRU (pour traitement industriel des résidus urbains), opérateur historique des usines d’incinération limitrophes de Paris et détenue à 51 % par EDF.

Veolia et Suez à la manœuvre

Les deux multinationales ont exploité jusqu’à épuisement cette alternance entre décharges et incinérateurs, sans se diversifier et en pesant de tout leur poids contre le développement d’alternatives. « Au moment de l’adoption du Plan régional d’élimination des déchets ménagers et assimilés, il y avait deux ou trois lobbies, notamment liés à l’incinération, qui ont tenté de nous faire écrire qu’il fallait augmenter la capacité des incinérateurs. À l’époque, il n’y avait que 29 élus écolos au Conseil Régional, mais j’ai le souvenir d’une bataille homérique contre cette proposition » raconte Corinne Rufet.

Or, force est de constater que l’incinération n’est pas la meilleure façon de traiter les déchets ménagers, dont beaucoup sont des biodéchets (les restes de nourriture notamment). « C’est idiot de brûler des déchets composés à 80 % d’eau, estime Corinne Rufet. Nous devons mettre en place une collecte et un traitement spécifique des biodéchets et développer des techniques comme le compostage et la méthanisation. » C’est ainsi que Suez et Véolia ont vu arriver l’espagnol Urbaser, spécialiste du tri mécano-biologique (TMB). Mais le TMB est loin d’être une véritable alternative au système incinération-stockage.

Vous avez dit tri mécano-biologique ?

De quoi s’agit-il ? Les déchets de nos poubelles sont triés par un système de trémies, d’aimants et de bioréacteurs. Puis la partie dégradable de ces détritus fermente pendant plusieurs semaines dans une cuve, le temps de libérer du méthane, utilisable comme élément de combustion. Enfin, les résidus de l’opération de méthanisation sont vendus comme compost. Un projet insensé pour les militants de l’Arivem (Association des riverains de l’usine de méthanisation de Romainville) qui se mobilisent contre un immense projet de tri mécano-biologique dans leur ville.

« La méthanisation peut être une bonne solution dans certains cas : loin des habitations car la décomposition des biodéchets est une puanteur ; et avec des produits organiques qui n’ont pas été mélangés à n’importe quoi », plaide Philippe Boisseau de l’Arivem. Pour ces militants, les composts qui sortent des installations de TMB sont inutilisables. Lors d’une réunion de l’Arivem, le vice-président de la Chambre d’Agriculture de l’Eure a témoigné que les agriculteurs refusent d’épandre ce compost sur leurs terres.

Rompre avec la politique du préfet Poubelle

« Ce compost pollué ne peut que finir en décharge ou dans un incinérateur, explique Anne Connan du collectif 3R (Réduire, Réutiliser, Recycler) d’Ivry-sur-Seine.Le TMB est donc un procédé qui prépare à l’incinération en asséchant les déchets et en les concentrant, et ne constitue en aucun cas une alternative. » Depuis février, le conseil régional a pris position en faveur de la méthanisation, mais sans TMB. « S’il y a du TMB, la majorité régionale est contre, tranche Corinne Rufet. C’est ce qui est inscrit dans le plan méthanisation voté à l’unanimité en février. On a exclu toute subvention à un projet de méthanisation qui utiliserait la technologie TMB. » Un plan qui ne peut pas pour l’instant être appliqué en zone urbaine, faute de collecte séparée des déchets organiques.

Car, pour mettre en œuvre un véritable changement dans le traitement des déchets, il faut rompre avec la politique du préfet Poubelle et sortir du traitement des déchets massifiés. Quand les déchets sont mélangés à la source, cela coûte extrêmement cher de les séparer. C’est même souvent impossible. Si des restes de peinture ou de la javel sont dans la même poubelle (ou dans le même camion au moment de la collecte) que des épluchures de légume, le plus simple sera toujours de tout mettre à l’incinérateur.

Des composts dans l’une des villes les plus denses du monde ?

La priorité pour les militants des déchets est donc de mettre en place une collecte séparée des biodéchets. Pour le moment, les syndicats de communes chargés de la collecte s’y refusent. « L’agglomération parisienne est une des zones les plus denses au monde, avec plus de 20 000 habitants par kilomètre carré dans Paris même, explique Helder de Oliveira. C’est nettement plus que Manhattan et un peu moins que Bombay. Il est donc difficile – mais pas impossible – de mettre en place une collecte de plus. » Pourtant, Corinne Rufet note que des villes très denses comme Singapour et Shanghai ont mis en place cette collecte des biodéchets. Shangai est en effet la quatrième ville la plus dense au monde, soit deux places devant Paris.

Autre blocage : tout le monde n’a pas abandonné l’idée du TMB et de l’incinération. Le projet de nouveau centre de traitement multifilière des déchets – qui doit remplacer à Ivry-sur-Seine l’incinérateur actuel vieux de 45 ans – est toujours constitué d’un duo incinérateur-TMB. Une preuve de plus qu’il est difficile de sortir des vieux schémas pour mettre en place une collecte sélective et un véritable traitement approprié des déchets. Alors qu’ailleurs, les mouvements en faveur du « zéro déchet » se multiplient.

Florent Lacaille-Albiges

Photo : CC Bernard Laguerre (Une) / jean-marc (incinérateur d’Ivry-sur-Seine)

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