Cagnottes solidaires

Comment financer le projet alternatif de ses rêves

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Pas simple de lancer un projet à la campagne quand on n’a pas assez d’argent, qu’on crée une activité atypique, et qu’aucune banque ne veut prendre de risque. En Haute-Marne, Angie, Maude et Charlotte ont fait preuve de créativité pour développer leur activité en plantes aromatiques et médicinales. Cagnottes solidaires et financement participatif : comme elles, de nombreux porteurs de projets se tournent vers des solutions alternatives pour financer le projet de leur rêve.

Quand on arrive dans la petite maison où siège « Ô Palais des fées », c’est une multitude de senteurs qui vous saisissent. Celles des plantes qu’Angie, Maude et Charlotte produisent, cueillent, font sécher et assemblent en tisanes aux multiples vertus. Lorsqu’elles se mettent aux fourneaux pour concocter un buffet ou un repas, on en prend plein la vue et les papilles : les couleurs, les textures et les saveurs exultent. Leur cuisine est originale, tout en étant de saison, à base de légumes, plantes et fleurs. Mais il n’est pas facile pour ces trois paysannes créatives de trouver des financements pour développer leur activité.

Comme nombre de créateurs en milieu rural, elles ont tous les défauts : jeunes, sans fortune personnelle ni garanties, un projet qui ne rentre dans aucune case. Alors si vous rajoutez jeune maman, seule, au chômage ou au RSA, autant dire que décrocher un crédit relève de l’exploit ! Car si une banque reste une entreprise dont la principale activité est de financer l’économie, elle cherche aussi à limiter les risques et à optimiser sa rentabilité. Un minimum d’apport personnel est indispensable. Celui des trois amies est trop faible pour convaincre leur banquier.

Partages en tous genres

Pourtant, depuis qu’elles se sont lancées, Angie, Maude et Charlotte ont démontré qu’elles tenaient la route. Maude et Angie ont d’abord créé un jardin pédagogique, en 2008, pour y accueillir public scolaire et familles. Plus de 1 000 personnes viennent chaque année visiter leurs jardin et rucher pédagogiques. Elles ont réussi à créer un emploi aidé pour s’occuper du secrétariat et de la communication. Dans un village d’à peine 300 habitants, au milieu de nulle part en Haute-Marne, ce n’est pas rien.

En 2011, Angie et Maude rencontrent Charlotte, elle aussi passionnée de plantes médicinales. Dotée d’une formation agricole, chacune s’installe en entreprise individuelle pour assurer la production de plantes, légumes et fleurs. Parce qu’elles s’entendent bien et qu’à plusieurs, on est plus forts, elles décident de partager des locaux, du matériel de transformation et des outils de commercialisation et de communication. Elles constituent donc à trois une société civile immobilière et un groupement d’intérêt économique (GIE). En 2013, les voilà propriétaires d’une petite maison au cœur de Varennes-sur-Amance, où elles partagent un bureau, un atelier d’assemblage des plantes, un lieu de stockage et une cuisine.

À force de coups de main, de débrouille et d’échanges, les lieux reprennent vie. « Nous aurions dû emprunter pour acheter la maison, analysent-elles aujourd’hui. Cet investissement a englouti notre fonds de trésorerie. » Or, le besoin de trésorerie est d’autant plus important qu’entre la cueillette des plantes, le séchage, le conditionnement et la vente, ce sont 12 à 18 mois qui s’écoulent, avec des achats et charges indispensables : assurances, petits pots en verre pour conditionner les pestos, etc.

68 donateurs et 4 500 euros

Début 2015, pour faire face à ces dépenses courantes, elles obtiennent un prêt de 10 000 euros auprès de Champagne-Ardenne Active, un financeur solidaire [1]. Mais ce soutien est conditionné à l’obtention d’un autre prêt bancaire de 5 000 euros. Après un premier refus d’une banque, les trois paysannes sollicitent une deuxième agence, mais comme la réponse se fait attendre et que l’argent vient à manquer, elles optent finalement pour une campagne de financement participatif. Résultat : 68 donateurs et presque 4 500 euros, via la plateforme KissKissBankBank, afin d’acquérir du matériel et de gagner en efficacité. « Nous n’avions plus le choix », explique Charlotte. Ce coup de pouce leur offre la possibilité de se consacrer enfin un peu plus à la production.

En ce début d’année, l’accord de la deuxième agence bancaire a permis de débloquer le prêt de Champagne-Ardenne Active. Nos trois fées peuvent enfin se concentrer pleinement sur leur activité, décider de déléguer la comptabilité à un professionnel et développer ce qui fonctionne le mieux : des stages de découverte sur les plantes et leurs usages, et l’activité traiteur. En octobre dernier, à Langres, leur buffet a eu le même succès que le concert d’Ibrahim Maalouf pour lequel il était concocté !

Claire Lelièvre (Village)


D’autres pistes pour financer le projet de ses rêves

Pour accéder à la terre
Terre de liens, tout comme Lurzaindia dans le Pays basque, mobilise l’épargne de citoyens afin d’acquérir des terres pour des paysans engagés dans une agriculture de proximité et de qualité.

Les cigales aident les fourmis
Grâce aux clubs Cigales (club d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne solidaire), de simples citoyens peuvent accompagner des entrepreneurs. Tous les mois, chacun épargne la somme qu’il souhaite sur le compte commun de la Cigale, et cette indivision décide ensuite de financer les projets de son choix. En 2014, 251 Cigales rassemblaient 3 133 cigaliers. Il s’en crée d’autres régulièrement.

Les cagnottes solidaires
Une quinzaine de cagnottes solidaires ont été créées depuis 2013 au sein du réseau des AMAP (associations pour le maintien d’une agriculture paysanne). Chaque « amapien » prête une somme pour constituer une cagnotte, afin d’octroyer un prêt à l’un des fournisseurs de l’Amap. Son montant : entre 2 000 et 10 000 euros à taux zéro. Une fois l’échéancier remboursé, la cagnotte peut être réinvestie ou remboursée.

Prêt de chez moi
Porté par la Nef, Prêt de chez moi, mobilise des proches, des amis et des citoyens autour de projets professionnels ou associatifs en Rhône-Alpes. Cette solution de financement directe et collaborative sert à constituer un apport souvent nécessaire pour lancer un projet et convaincre d’autres financeurs. C’est également une possibilité pour développer une clientèle et faire parler de son activité près de chez soi, ce qui renforce ses chances de réussir. Parmi les projets soutenus : un éco-camping dans le massif des Bauges (4 000 euros), une épicerie à Novalaise (11 500 euros), une ressourcerie à Privat (20 000 euros).

Le financement participatif
Le crowdfunding, ou financement participatif grâce à des plateformes internet, a le vent en poupe. Cet outil permet de solliciter ses proches, les amis de ses amis, mais aussi des inconnus. Les plateformes de financement participatif mettent en relation un porteur de projet et des particuliers, qui, conquis par une idée, acceptent d’apporter une contribution pécuniaire en quelques clics. En 2014, le crowdfunding a permis de lever plus de 152 millions d’euros (contre 78 millions en 2013).

Plusieurs types de financement sont possibles : le don avec ou sans contrepartie, le prêt rémunéré ou non, la participation au capital. Des plateformes thématiques comme BlueBees finance des projets agricoles et alimentaires durables. Certaines plateformes sont adossées à une banque et permettent, en cas de succès, de réduire le taux d’emprunt. C’est le cas avec le Crédit coopératif.

Pour chaque projet, le temps est limité pour réunir les fonds. Une fois ce temps écoulé, si la collecte n’atteint pas son objectif, les contributions sont restituées. Le site de la Nef applique le principe du « gardez tout », même si la collecte n’atteint pas le seuil espéré. Enfin, une commission et des frais bancaires d’environ 8 % sont prélevés sur le montant total de la collecte. À vous d’évaluer si la proportion d’inconnus mobilisés par votre campagne couvrira ces frais. Sinon, autant passer par un appel aux dons directs auprès de vos proches.


Le financement participatif : un potentiel de 10 milliards d’euros !

André Jaunay, vice-président de Financement participatif France, association vouée au développement de la finance participative. Elle réunit 60 plateformes et 70 opérateurs (banquiers, experts) de l’appui à l’entrepreneuriat et au développement local.

Le financement participatif se développe à vitesse grand V, est-ce un effet de mode ?

Dans tous les pays développés, l’argent mobilisé par les plateformes de financement participatif double chaque année. Cette croissance est liée au numérique qui permet d’agréger des montants importants à partir de petites sommes. Cela bouleverse le paysage du financement de projets et s’accompagne du développement de l’initiative et de l’entrepreneuriat, du goût du circuit court, du sens qu’on veut donner à son épargne, du collaboratif… Les perspectives sont énormes. À l’horizon 2020, on peut prévoir un potentiel annuel de 10 milliards d’euros collectés pour la France.

Des territoires créent leur plateforme. Est-ce une bonne idée ?

C’est une solution qui ajoute à la confusion. Il y a déjà plus de 150 plateformes en France, avec de multiples possibilités (prêt, dons, etc.) et des spécificités (arts, innovations…). Au final, ces nouveaux outils réduisent le choix et ne touchent qu’une cible locale. En revanche, avec Financement participatif France, nous avons accompagné le département de la Corrèze qui lance non pas une plateforme mais un portail qui identifie les projets portés par des Corréziens sur de multiples plateformes déjà existantes. Ce portail accroît leur visibilité. Il est doublé d’un plan de communication, qui met en valeur des projets remarquables, et d’un accompagnement sur le terrain, y compris par le biais de la formation pour, par exemple, apprendre à se présenter, à vendre son projet auprès du public.

En savoir plus sur le Palais des fées :

GIE Ô palais des fées
21, place de l’Église
52400 Varennes-sur-Amance
Leur site web

Crédits photos :

  • Photo de une : Ô Palais des fées
  • Photo 1 et 2 : Claire Lelièvre
  • Photo 4 : Ô Palais des fées

Cet article a été réalisé en partenariat avec le trimestriel Village, dans le cadre du projet Médias de proximité, soutenu par le Drac Île-de-France. La revue Village est vendue dans tous les bons kiosques et sur abonnement.

En bref

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