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Débattre Quel projet économique ?

Ni protectionnisme, ni néolibéralisme mais une « relocalisation ouverte », base d’une nouvelle internationale

par , Christophe Ondet, Stéphane Madelaine, Vincent Liegey

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Revenir au protectionnisme ? Tenter d’encadrer les marchés ? Lutter contre le chômage en favorisant la croissance à tout prix ? La gauche semble en panne de projet économique et social cohérent, émancipateur, et écologiquement soutenable. Face à cette absence d’imaginaire, le thème de la relocalisation de l’économie commence à séduire. Mais une relocalisation ouverte et altruiste, à l’opposé de l’anxiogène et dangereux repli sur soi, et en capacité de « retrouver de justes équilibres entre l’efficacité, la puissance et le bien-être, l’autonomie et la convivialité ». Voici une tribune pour lancer le débat.

A chaque crise, le protectionnisme renaît de ses cendres, tel un sauveur. Bien avant, dans le dernier quart du XIXème siècle, les Etats-Nations s’en étaient déjà servi pour se protéger. Ils ne tardèrent pas à s’affronter ... sur le terrain militaire.

Aujourd’hui, nos sociétés traversent une période de doutes et de peurs, et surtout de perte de repères et de sens. Les choses s’accélèrent. Nous faisons face à l’effondrement de notre modèle civilisationnel construit autour du toujours plus. La mégamachine économique s’emballe, avec elle la crise écologique, les inégalités, les souffrances, les violences... Cette société du spectacle et de la communication ne nous laisse plus le temps de comprendre et dialoguer afin d’apporter des solutions politiques cohérentes et efficaces face aux enjeux de ce début de XXIème siècles. On nous dit que la « politique ne peut pas tout ». On a perdu prise sur nos institutions devenues des outils hétéronomes au service d’une oligarchie financière toujours plus forte.

« Tout le monde subit les désastres sociaux et écologiques de ce système »

C’est ainsi que ces dernières années, nous assistons au retour de discours souverainistes et nationalistes, aussi bien à droite qu’à gauche. Comme si le repli sur l’Etat-Nation, voire la région, permettrait de résoudre ces défis d’ordre sociétal, politique et géopolitique. Un mot passe partout émerge, là aussi à droite comme à gauche, le protectionnisme.

A travers ce texte, nous souhaitons ouvrir un dialogue autour des risques que semblent représenter ces replis véhiculés par ce terme. Sans pour autant rejeter certains outils techniques qu’il y a derrière, ce terme nous semble problématique. Nous préférons proposer une autre approche autour de la notion de relocalisation ouverte. Cette notion s’inscrit dans la pensée de la Décroissance qui s’attache à construire des transitions qui soient démocratiques et sereines vers de nouveaux modèles de sociétés soutenables, souhaitables, mais aussi solidaires et autonomes.

Nos sociétés, qui plus est avec l’intensification des plans d’austérité, sont dominées par des peurs économiques : peurs du déclassement, de perdre son emploi, du non remboursement d’un prêt, pour l’avenir de ses enfants, etc. Ces peurs restent des constructions de la société de croissance qui les assume et, n’a jamais voulu (donc réussi à) les dépasser. Celles-ci s’inscrivent dans une logique d’aliénation de la société de croissance, puisque face aux dangers nous continuons à servir la mégamachine pour nous sauver, plutôt que de lutter contre elle. Ces peurs constituent nos chaînes.

« S’opposer les uns aux autres n’a finalement abouti qu’à la situation présente »

La réponse à ces peurs, pourtant, ne doit pas s’inscrire dans la réaction palliative de protection réflexe. De qui, de quoi ? Tout le monde subit les désastres sociaux, humains et écologiques de ce système productiviste oligarchique aberrant. Ce n’est pas en s’inscrivant dans une réaction de repli au problème que nous pouvons nous en sortir. S’opposer les uns aux autres n’a finalement abouti qu’à la situation présente. Or l’éternel retour du protectionnisme s’inscrit trop souvent dans la logique de sauver nos économies moribondes, sans se préoccuper de la manière dont les autres, de l’autre coté de la frontière, vont gérer ces mesures. De plus, le protectionnisme est déjà bien en place et participe à renforcer les dominations en cours (exemple de la destruction des petites productions agricoles africaines incapables de résister à la concurrence déloyale de l’agriculture occidentale subventionnée).

Au-delà de sa définition, le terme même de protectionnisme pose problème. En effet, le terme est une défense à un dysfonctionnement du système économique. Or, l’enjeu n’est pas tant de grignoter des miettes ici ou là pour sauver de l’emploi. L’enjeu est encore moins de réindustrialiser nos sociétés dites développées, ou de protéger nos exportations quel qu’en soit le contenu. Il ne s’agit donc pas, à l’image de ce que propose le développement durable pour les enjeux écologiques « polluer moins pour polluer plus longtemps » de « se protéger plus pour produire plus longtemps dans des conditions indignes, des saloperies inutiles » ! Certes, le protectionnisme peut être pensé et construit comme un outil de justice social… Mais finalement il devient un outil pour retrouver de la croissance, au mieux en s’isolant des autres, au pire au détriment des autres. Il s’inscrit souvent dans une logique d’opposition ou d’indifférence à l’extérieur.

« Sortir la religion de l’économie, nous libérer de ces addictions »

En fait, ce type de raisonnement part de l’illusion que la société de croissance serait encore possible par de simples mesures économiques. Le protectionnisme serait même un outil pour relancer cette sacro-sainte croissance (ou éviter une récession trop violente) dans notre pays. Il suffirait d’ériger des murs et des barrières, d’ajouter de l’économie palliative sur le déjà trop d’économie.

Or, l’enjeu n’est pas de trouver des palliatifs pour adoucir la tyrannie de l’économie, ni de réguler l’économie. Il s’agit bien de sortir la religion de l’économie, de nous libérer de ces addictions, de faire des « pas-de-côté » et de questionner le sens de nos productions bien plus que d’en protéger leur localisation.

Ainsi, le protectionnisme, tel qu’il est présenté au grand public, n’apparaît pas forcement comme une alternative à la société de croissance ou à une véritable solution d’avenir … Car selon nous, l’enjeu est bien de sortir de la logique croissanciste et non de tenter une énième régulation qui s’inscrirait dans la réaction ou dans l’affrontement.

L’enjeu est d’initier des transitions vers de nouveaux modèles de sociétés qui soient écologiquement soutenables, socialement juste, conviviaux et autonomes. Or, si nous devons imaginer d’autres possibles, nous devons sortir des schémas de pensée dominants (l’économicisme pour le cas présent) et s’émanciper de ses mots et concepts toxiques...

« Construire des murs ne peut pas être une solution »

Il ne s’agit plus de choisir entre un libéralisme économique effréné et dévastateur, ou un protectionnisme régulateur et messianique. Il s’agit de sortir de la logique de l’économie toute puissante. En finir avec une économie décisionnaire de nos vies est la condition pour bâtir ensemble des sociétés sereines, soutenables et souhaitables.

L’enjeu est de revenir à de vraies questions. Celles du sens de nos vies, de nos productions, de nos consommations, de nos échanges, de nos vivre ensemble. Et ce, à toutes les échelles, en tenant des implications extérieures. Construire des murs ne peut pas être une solution. Puis, les murs finissent toujours par tomber. Nous devons les faire tomber.

Est-ce à dire que toutes les idées derrière le terme de protectionnisme sont inutiles ? Non, si nous en utilisons certaines comme des outils de transition au service d’une relocalisation désormais nécessaire de l’économie, mais dans une logique d’ouverture et d’altruisme, de dialogue et de manière concertée.

La relocalisation ouverte : un mode de vie plus sobre, plus convivial et plus autonome

Ainsi nous préférons la notion de la relocalisation ouverte. Celle-ci ne s’inscrit ni dans le champ de l’économicisme ni dans son champ lexical. Rien que son appellation nous permet de faire ce pas de côté. En préférant le terme de relocalisation ouverte, nous privilégions l’humain à l’économie et allions soutenable et souhaitable. Avec la relocalisation ouverte, nous ne faisons pas que changer le mot, nous changeons de mode de pensée.

La relocalisation ouverte, c’est d’abord intégrer les limites énergétiques, environnementales mais aussi culturelles de la société croissanciste. Ces limites aboutissent à imaginer d’autres formes d’organisations sociétales où les économies mais aussi les solidarités, les productions et, finalement les relations humaines seraient relocalisées et solidaires. C’est permettre un autre rapport à son environnement, au temps, à la production, donc au travail ou plutôt à nos activités. C’est recréer un vivre ensemble où chacun de nos actes auraient des conséquences visibles et pourraient réellement être discutées puisque nous aurions de nouveau la possibilité d’agir, de questionner nos productions, nos usages, nos vies. La relocalisation ouverte signifie clairement la remise en cause du primat de l’économie, du travail comme valeurs centrales de nos sociétés mais aussi la repolitisation de la société afin que nos sociétés deviennent autonomes et responsables.

« La folle valse des crevettes, pêchées au Danemark et décortiquées au Maroc pour des raisons de coût de main d’œuvre, ou le yaourt à la fraise dont les ingrédients parcouraient en 1992 plus de 9 000 kilomètres, ont contribué à construire chez moi un certain scepticisme sur la marche du monde », rappelle l’ingénieur Philippe Bihouix (lire aussi son interview ici).

« Trouver de justes équilibres entre l’efficacité, la puissance et le bien-être »

La relocalisation ouverte, c’est relocaliser les activités, privilégier les productions locales, limiter les transports et favoriser les circuits-courts. C’est aussi, localement et démocratiquement, questionner le sens de nos productions et consommations et en mesurer l’impact écologique et humain. C’est sortir de l’illusion de notre liberté de consommer !

C’est une réponse à la crise écologique mais aussi sociale en sortant des logiques absurdes. La relocalisation ouverte pour sortir de la rentabilité à tout crin. La logique des avantages comparés, vision uniquement matérialiste et économiques, nous a amené dans une organisation absurde et inhumaine de nos sociétés. Si se poser la question de l’efficacité énergétique et productive de biens essentiels est pertinent, les choix doivent se faire aussi avec une prise en compte de notre bien-être général. Ainsi, construire de grands pôles industriels pour optimiser la production de vélos, par exemple, doit être contrebalancé par une réflexion sur notre rapport à l’objet, et encore plus à nos activités. Les économies d’échelle ont permis de nous émanciper de tâches manuelles dures, voire abrutissantes. La Décroissance c’est la pensée de l’équilibre, de la mesure, ainsi nous devons questionner où se situe les seuils de contre-productivité de cette démarche et retrouver de justes équilibres entre l’efficacité, la puissance et le bien-être, l’autonomie et la convivialité.

Aucun indicateur, aussi performant soit-il, et encore moins le PIB, ne peut remplacer une décision démocratique autour de choix de société sur qu’est-ce qu’on produit, comment et pour quel usage. Ces indicateurs peuvent par contre nous aider à décider en toute conscience.

« Pourquoi payer l’eau le même prix pour remplir sa piscine que pour faire la cuisine ? »

La relocalisation ouverte a pour objectif de créer un mieux « vivre ensemble » en réhabilitant le politique. La démocratie directe ne peut se faire que localement avec des interactions continues, avec des imaginaires et des perceptions, des réalités et des contraintes partagées. A travers cette démarche, que l’on retrouve aussi dans la notion de « dotation inconditionnelle d’autonomie », il s’agit d’initier des dynamiques de délibération citoyenne sur la gestion des communs, sur le partage des biens et aussi sur la répartition des tâches difficiles. Comment définir démocratiquement ce qu’est le bon usage et le mésusage d’une même ressource ? Dans le but, par exemple, d’y permettre l’accès gratuitement dans le cas du bon usage, et de le renchérir dans le cas du mésusage. Pourquoi payer l’eau le même prix pour remplir sa piscine que pour faire la cuisine ?

La relocalisation ouverte, c’est aussi vivre là où nous sommes avec les personnes et l’environnement qui nous entourent. C’est sortir de cette illusion de la société du mouvement perpétuel et aussi des écrans. C’est réapprendre à vivre l’instant présent et rompre avec ces frustrations engendrées par le toujours plus imposées par la publicité et les médias. C’est tout simplement ré-humaniser nos vies !

La relocalisation ouverte c’est questionner le sens et l’autonomie de nos outils, donc de nos institutions quelles soient économiques, sociales ou démocratiques. Nous souhaitons insister sur la notion d’ouverture pour bien souligner la dimension solidaire et de dialogue de la relocalisation ouverte.

De cette manière, nous ne rejetons pas le rôle historique et culturel joué par les frontières, donc les régions, les états-nation ou encore l’Union Européenne dans la construction de nos identités et imaginaires. Nous reposons juste la question de subsidiarité au regard de l’importance du dialogue entre territoires écologiques relocalisés. Difficile de répondre à la détresse des réfugiés climatiques, aux guerres conséquentes de nos modes de vies non soutenables, ou à la gestion de déchets nucléaires, sans conserver des institutions démocratiques fortes et légitimes.

« Repenser le niveau de solidarité, de contre pouvoir et de décision »

Donc, la relocalisation ouverte c’est aussi repenser le niveau de solidarité, de contre pouvoir et de décision, d’entraide et dialogue. C’est donc déconstruire des institutions néfastes ou inutiles (FMI, OMC ou OTAN par exemple), en construire de nouvelles et aussi réformer certaines déjà existantes (ONU). On pourrait par exemple penser les limites par des distances au lieu des frontières, et ainsi donner naissance à des territoires superposés et reliés, au lieu de territoires juxtaposés et étrangers. C’est ce que l’on voit apparaître avec les projets dits transfrontaliers qui s’inscrivent dans des territoires écologique et de vie.

Enfin, la relocalisation ouverte c’est remettre la culture et le dialogue au cœur de l’émancipation de nos sociétés. Il n’y a pas plus enfermant que le repli sur soi et ses traditions. L’ouverture à l’autre à travers le voyage, l’hospitalité et la rencontre s’accompagne de bien-être et participe à faire vivre la démocratie et la convivialité. La relocalisation ouverte c’est sortir d’une vision réductionniste de nos identités qui se limiterait à une nationalité ou une religion mais au contraire célébrer la diversité et donc la richesse de celles-ci. L’apprentissage d’une langue, la découverte d’une autre culture ne se fait jamais au détriment de ce que l’on est. Au contraire !

Vers un nouvel internationalisme avec la relocalisation ouverte

L’urgence est à la réappropriation de l’action et du choix politique pour débattre et construire des sociétés socialement équitables et écologiquement soutenables avec la relocalisation ouverte comme chemin et la Décroissance comme fondement.

« Tout s’oppose dans ce système à l’autonomie des individus », écrivait dans son dernier texte, le regretté André Gorz. La refondation du local sera donc le moyen de réhabiliter l’Humain au dépend du consommateur et de l’homo-economicus et de nous aider à nous réapproprier le sens des limites.

Partout à travers le monde, nous observons des dynamiques, certes minoritaires mais extrêmement fortes autour d’une réappropriation de nos vies. La transition est en marche à travers une transformation silencieuse de la société. On l’observe à l’échelle individuelle avec la simplicité volontaire, la décolonisation de nos imaginaires qui permet d’avoir un autre rapport au travail, à la consommation, au temps et à l’autre. On peut le mesurer encore plus à l’échelle collective avec l’émergence d’alternatives concrètes locales où l’on se réapproprie ses productions, ses échanges et aussi la démocratie. Chaque alternative permettant de développer d’autres outils de relocalisation : des outils techniques avec les low tech ou l’agroforestrie, démocratiques avec la sociocratie, économiques avec les monnaies locales, etc.

Des dialogues s’installent entre toutes ces initiatives, ces collectifs, ces personnes, ces mouvements.... C’est par un maillage de toutes ces relocalisations, que les alternatives se nourrissent mutuellement, se développent, voire même s’institutionnalisent. Mais pour réussir, le champ de la politique ne doit pas être délaissé, non pas pour prendre le pouvoir, mais faire pression sur celui-ci contre l’oligarchie, les lobbies. L’enjeu est de se réapproprier des lois qui permettent d’expérimenter, de nous réapproprier des communs et d’autres redistributions fiscales et ainsi continuer à avancer du local vers le global et du global vers le local. Une nouvelle internationale est en construction, décentralisée, autonome, relocalisée et ouverte.

Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anisabel Veillot, co-auteurs de Un Projet de Décroissance, Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie, Éditions Utopia, 2013.

- Lire notre entretien : « La liberté de consommer est une illusion bien cher payée »

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