Liberté d’expression

Un paysan bio sanctionné pour avoir affiché sa solidarité avec les Palestiniens

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La lettre recommandée de la mairie de Lodève, dans l’Hérault, est arrivée le 3 mars chez Mariano Pusceddu. Elle signifie à ce paysan bio qu’il encourt une exclusion de quatre semaines du marché de Lodève s’il affiche à nouveau des t-shirts de la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions) sur son stand de fruits et légumes. Cette campagne lancée en juillet 2005 appelle au boycott, au nom du droit international, des produits israéliens fabriqués dans les territoires occupés et les colonies israéliennes en Palestine (voir ici). Pour Mariano, solidaire des paysans palestiniens qui luttent pour leurs terres, la menace de sanction par la mairie est tout simplement jugée « incompréhensible ».

« Justice en Palestine »

Depuis l’été dernier, Mariano et sa femme relaient la campagne BDS en déployant derrière leur étal des t-shirts portant les mentions « Justice en Palestine » et « Boycott Israël Apartheid ». Mais le 21 février, deux policiers municipaux leur demandent d’enlever ces t-shirts, en évoquant une infraction au règlement du marché. « Ils nous ont dit que si nous ne les enlevions pas, ils verbaliseraient pour incitation à la haine raciale, souligne Mariano, contacté par Basta !. Je me suis senti profondément blessé et les gens présents ont vivement réagi. J’ai répondu que nous avions la liberté d’exprimer sur le marché notre solidarité avec la Palestine. » Alors qu’un attroupement se forme, les policiers décident de repartir après avoir pris les coordonnées de Mariano.

Le mercredi suivant, Mariano se rend sur son deuxième marché hebdomadaire, celui de Clermont-l’Hérault, à 24 kilomètres de Lodève. La gendarmerie vient à nouveau voir Mariano à la demande, lui dit-on, de la mairie de Lodève. Les deux gendarmes prennent des photos du stand avec les t-shirts puis s’en vont. « L’ambassade d’Israël serait apparemment intervenue, elle aurait appelé le sous préfet », confie Mariano, un point sur lequel la mairie n’a pas souhaité donner de précisions à Basta !. Mariano s’informe de ses droits auprès de l’association France Palestine Solidarité. Dans la foulée, une mobilisation de soutien au maraicher est organisée le samedi 28 février sur le marché de Lodève en présence de militants associatifs et d’organisations paysannes.

« Prosélytisme » contre solidarité

La mairie de Lodève fait de son côté valoir l’article 16 du règlement du marché qui stipule que l’on peut se voir interdire de marché pour un comportement troublant la sécurité, la tranquillité ou la salubrité publique. « Celui-ci ne permet pas de faire du prosélytisme, précise la maire socialiste Marie-Christine Bousquet au journal Midi Libre. Si chacun affiche ses opinions politiques, on en arriverait bientôt à la bagarre ».

« Je conteste l’interprétation du règlement par la mairie, souligne Mariano. Il n’y a eu aucun incident jusqu’à maintenant, seulement des discussions. Et rapprocher la campagne BDS d’une incitation à la haine raciale, c’est assez grave. Ce n’est pas le peuple juif que vise ce slogan, mais l’État d’Israël. On se solidarise avec le peuple palestinien, on ne supporte plus de voir ce peuple être opprimé. Pour que l’attaque de Gaza cet été ne se reproduise pas, il faut de la mémoire et de l’histoire. » Entre juillet et août 2014, l’offensive israélienne dans la bande de Gaza a causé près de 1 500 victimes civiles selon l’ONU (nos articles).

« Criminalisation du débat d’idées »

Cette affaire intervient dans un contexte où les procès en correctionnelle se multiplient contre les militants de la campagne BDS (notre précédent article). « La France est le seul pays "occidental" à pénaliser ainsi le débat démocratique », souligne le professeur de droit Paul Alliès, rappelant le maintien en vigueur de la directive Alliot Marie de 2010 qui ordonne aux procureurs de la République d’engager des poursuites pénales contre tout personne appelant les consommateurs à ne pas acheter les produits israéliens. « Elle est tout simplement contraire à la liberté d’expression en criminalisant le débat d’idées. » Aucune réponse claire à ce sujet n’a pour l’instant été formulée par le ministère de la Justice.

Parallèlement, le 1er janvier 2014, est entrée en vigueur une directive de l’UE prévoyant que les accords avec l’État hébreu – bénéficiaire de tarifs douaniers privilégiés – ne s’appliquent pas aux territoires occupés depuis 1967 : la Cisjordanie, Jérusalem-Est, la bande de Gaza et le Golan. Dans l’immédiat, Mariano a décidé avec sa femme de ne pas suspendre les t-shirts BDS ce samedi au marché. « Ces deux marchés par semaine sont nos seuls débouchés commerciaux, nous n’avons pas envie de sacrifier notre avenir professionnel ». Il prévoit en revanche de demander un rendez-vous à la mairie de Lodève. « Nous voulons que les choses se résolvent de façon rationnelle sans troubler l’ordre public. »

@Sophie_Chapelle Photo prise le 28 février 2015 à l’occasion de la manifestation de soutien à Mariano sur le marché de Lodève : source

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