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Fracturation hydraulique

Quand l’administration Obama autorisait les pétroliers à rejeter des milliards de litres de résidus toxiques en mer

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La technologie de la fracturation hydraulique n’est pas réservée au gaz de schiste. Elle est massivement utilisée pour les forages pétroliers dans les eaux du Golfe du Mexique et du Pacifique, au large de la Californie. Certains pétroliers envisagent d’y recourir en Arctique. Les autorités états-uniennes permettent même aux entreprises qui procèdent à ces forages de rejeter leurs résidus chimiques et leurs eaux usées directement dans l’océan. Et ce, sans véritable étude environnementale. C’est ce que démontrent une série de documents obtenus par le média indépendant Truthout.

Entre 2010 et octobre 2014, l’administration Obama a autorisé plus de 1500 demandes de forages dans le Golfe du Mexique incluant le recours à la fracturation hydraulique. Plus de 300 de ces forages en mer ont été exemptés d’étude environnementale approfondie. Cette pratique d’exemption est au centre de nombreuses critiques. Le plan de forage de BP pour la plateforme Deepwater Horizon avait ainsi bénéficié d’une telle exemption... Quelques mois avant l’explosion meurtrière survenue sur cette plateforme le 20 avril 2010 (onze employés tués), qui a entraîné la pire marée noire de l’histoire des États-Unis.

La fracturation hydraulique offshore approuvée en pleine marée noire

Les archives fédérales montrent que les régulateurs ont approuvé plusieurs projets de forage par fracturation hydraulique dans le Golfe du Mexique alors même que le désastre de Deepwater Horizon était encore en cours et que le puits endommagé continuait, semaine après semaine, à déverser du pétrole dans les eaux du Golfe. « La catastrophe de Deepwater Horizon aurait dû entrainer une prise de conscience de la nécessité d’en finir avec les forages offshore, déclare Kristen Monsell, juriste pour le Center for Biological Diversity, dans un entretien avec Truthout. Mais au contraire le gouvernement fédéral donne sa bénédiction à des activités comme la fracturation hydraulique sans procéder à des études environnementales adéquates ni informer le public. C’est la garantie d’un autre désastre. »

La fracturation hydraulique implique d’injecter un mélange d’eau, de produits chimiques et de sable à haute pression sous la terre ou sous le fond de la mer, pour fissurer la roche et libérer le pétrole et le gaz qu’elle contient. Selon les documents officiels, les techniques de fracturation hydraulique offshore sont souvent utilisées dans le Golfe pour réduire la quantité de sable et de poussière dans le pétrole produit et améliorer son écoulement hors du puits.

« Acidation » du sous-sol marin

Des acides hydrochloriques et hydrofluoriques sont également utilisés pour dissoudre les formations rocheuses sous-marines et accroître le débit des puits d’hydrocarbures. Selon l’Environmental Defense Center, qui a étudié les traitements acides offshore, l’acide hydrofluorique est l’un des produits chimiques les plus dangereux utilisés par l’industrie. Il peut occasionner des brûlures graves et forme un gaz à la vapeur toxique lorsqu’il est chauffé.

Les autorités soulignent que le recours à la fracturation hydraulique et à l’« acidation » en mer sont de bien moindre ampleur que les techniques de fracturation hydraulique sur terre qui ont rendu possible le boom très controversé du pétrole et gaz de schiste à travers les États-Unis. Les écologistes s’inquiètent cependant du potentiel d’accident de ces opérations offshore, ainsi que des produits chimiques qui sont quotidiennement rejetés dans la mer, avec des eaux usées et d’autres liquides.

Une pratique qui s’est développée loin des regards du public

Avec la publication des documents officiels obtenue par le Center for Biological Diversity et Truthout, c’est la première fois que sont portés à la connaissance du public des détails sur l’ampleur exacte du recours à la fracturation hydraulique dans le Golfe du Mexique. Les fonctionnaires du Bureau of Safety and Environmental Enforcement (BSEE), l’une des deux agences fédérales qui supervisent les forages offshore, avaient affirmé à Truthout et à d’autres journalistes d’investigation que leur agence ne disposait pas d’archives spécifiques sur ce sujet. Le Center for Biological Diversity a porté l’affaire devant la justice en invoquant la loi sur la liberté de l’information et l’accès aux documents administratifs. Lee BSEE a fini l’année dernière par accepter de compiler et publier les informations requises.

Des organisations écologistes ont engagé ce bras de fer avec le BSEE ainsi que le Bureau of Ocean and Energy Management (BOEM) après la publication en 2013 d’une enquête de Truthout révélant que cette technologie avait été utilisée au large des côtes californiennes. Selon les deux agences, la fracturation hydraulique offshore présente un bon bilan en termes de sécurité, et ses impacts sur l’environnement sont faibles. Mais les défenseurs de l’environnement estiment que les données existantes sont insuffisantes pour confirmer ces assertions.

L’administration Obama a mis en place ces deux agences suite à la marée noire de BP, pour améliorer la surveillance des forages offshore et mettre fin à la connivence entre les régulateurs fédéraux et l’industrie. Le BSEE s’est vu confier la tâche de faire respecter les règles environnementales. Un récent rapport du Government Accountability Office estime cependant que l’agence n’a accompli que « des progrès limités en termes de renforcement de sa capacité de supervision effective ». Elle n’a pas non plus élaboré de principes pour des missions aussi basiques que la distribution d’avertissements ou d’amendes aux entreprises responsables des forages offshore.

Bref moratoire dans le Pacifique

Sous la pression des recours déposés par les organisations de défense de l’environnement, le BSEE et le BOEM ont accepté en février 2016 de mettre en place un moratoire temporaire sur la fracturation hydraulique dans les eaux du Pacifique, en attendant de procéder à une évaluation environnementale. Cette évaluation a conclu que la fracturation hydraulique n’entraîne pas d’« impact significatif », et le moratoire a été levé en mai, malgré les protestations des écologistes, qui jugent l’évaluation « insatisfaisante ».

En mars, 30 personnalités scientifiques de toute la Californie ont cosigné une lettre au BSEE et au BOEM, leur enjoignant de prolonger le moratoire. Elles soulignent notamment que des analyses indépendantes ont identifié des « manques de données significatifs ». L’analyse officielle des agences elles-mêmes reconnaît un « manque de données de toxicité » pour les substances chimiques utilisées. Ce qui ne les a pas empêchées d’arriver à la conclusion que ces substances n’auraient que peu d’effets néfastes puisqu’elles sont diluées dans les eaux usées puis dans l’océan.

Quand les agences fédérales constatent leur ignorance

Les communications internes rendues publiques suite à la demande de Truthout montrent que les fonctionnaires des deux agences ont commencé à regarder de près la fracturation hydraulique offshore à partir du moment où cette technique a attiré l’attention des militants et des médias. Dans une série de courriers électroniques datant de 2014, les agents du BSEE et du BOEM discutent du besoin de mettre à jour les données dont ils disposent à propos des produits chimiques utilisés. Ils évoquent aussi au cours de ces échanges le Blue Tarpon, un grand bateau qui injecte des fluides de fracturation hydraulique dans les puis de pétrole et de gaz du Golfe du Mexique.

« Il ressort clairement de certains documents que [les régulateurs fédéraux] n’avaient même pas connaissance du recours à la fracturation hydraulique offshore, souligne Monsell. Ce qui est à la fois effrayant et lamentable : notre propre gouvernement autorise l’industrie à forer à son gré, sans évaluation environnementale, sans notification du public ni rien du tout. »

Les agences se penchent désormais sur les substances chimiques utilisées pour la fracturation hydraulique. On pourrait y voir le signe que leur compréhension de cette pratique s’améliore. Les documents aujourd’hui rendus publics, qui mettent en lumière la porte laissée grande ouverte à la poursuite des forages par fracturation hydraulique dans le Golfe du Mexique et le Pacifique, suggèrent que la réalité ne suit pas ces belles déclarations.

Des milliards de litres de produits chimiques rejetés en mer

Chaque année, les entreprises pétrolières et gazières sont même autorisées à rejeter dans le Golfe du Mexique les milliards de litres d’eau de mer, de saumure et de produits chimiques qui remontent des puits qu’elles forent. Ces rejets contiennent les produits chimiques utilisés pour la fracturation hydraulique et des substances radioactives naturellement présentes dans les profondeurs du sous-sol marin.

Rien qu’en 2014, l’industrie pétrolière et gazière offshore a rejeté 75 milliards de litres de cette « eau produite » dans le Golfe du Mexique. Presque la moitié l’a été dans des eaux profondes de moins de 60 mètres, selon les publications environnementales fédérales. En 2010, presque 87 milliards de litres ont été ainsi déversés, en majorité dans des eaux peu profondes.

L’Agence de protection de l’environnement (EPA) demande que ces fluides soient traités pour respecter certaines normes, avant d’être rejetées des plateformes. Le plus grosse partie du pétrole et du diesel doit être retirée des eaux usées, et les opérateurs sont censés surveiller la surface de l’eau et signaler l’apparition éventuelle de reflets irisés. Il existe aussi des limites de toxicité, et les opérateurs doivent procéder à des tests réguliers, en fonction de la quantité d’eaux usées qu’ils rejettent.

Selon le permis de rejet délivré par l’EPA, les substances chimiques utilisées pour la fracturation hydraulique offshore sont similaires à celles utilisées sur la terre ferme. Et peuvent être déversées tant qu’elles sont « mélangées » à l’eau produite et qu’elles ne figurent pas sur une liste fédérale de polluants « prioritaires ». Les entreprises ne sont pas obligées de déclarer le rejet de ces substances chimiques tant qu’elles sont diluées dans l’eau produite. Il est donc impossible de savoir quelle quantité exactement est déversée dans le Golfe du Mexique.

Une liste vieille de 15 ans

Difficile également de savoir de quelles substances il s’agit. Les agences fédérales se réfèrent à une étude de 2001 qui recense les produits chimiques communément utilisés pour la fracturation hydraulique en mer et la stimulation des puits, parmi lesquels des acides corrosifs, des biocides, des « mousseurs » et « démousseurs », des tensioactifs et des anticorrosifs. Au moins neuf d’entre eux contiennent des substances dangereuses comme l’acide hydrofluorique et le chlorure d’ammonium. Pourtant, l’industrie a considérablement renouvelé ses techniques depuis 2001, et les fonctionnaires fédéraux reconnaissent que la liste a besoin d’être mise à jour. L’année dernière, le BOEM a lancé une étude à 400 000 dollars pour actualiser la liste et compiler un « inventaire descriptif » de toutes les substances chimiques utilisées en lien avec la fracturation hydraulique offshore dans le Golfe.

« Cela fait dresser les cheveux sur la tête, particulièrement lorsque l’on sait que certains des produits chimiques communément utilisés pour la fracturation hydraulique figurent parmi les plus toxiques au monde pour la vie aquatique », explique Monsell. Qui ajoute que les permis de rejet par l’EPA devraient être modifiés pour exiger que les opérateurs déclarent au moins les produits chimiques qu’ils rejettent en mer ; cette obligation est d’ailleurs actuellement en vigueur pour le Pacifique. Les chargés de relations publiques du BOEM et du BSEE pour la région du Golfe n’ont pas répondu à nos sollicitations dans le cadre de la préparation de cet article.

« Le gouvernement ne devrait pas permettre que l’on fracture nos océans »

Le BOEM envisage d’analyser les risques pour l’environnement en cas de fuite de ces produits chimiques, et d’évaluer leurs impacts potentiels sur l’eau, les sédiments et la faune et la flore dans le Golfe. Un pas vers une régulation plus rigoureuse, à condition que la liste de produits utilisée par l’agence soit actualisée.

« En dernière instance, le gouvernement fédéral ne devrait pas permettre aux compagnies pétrolières de procéder à la fracturation hydraulique dans les océans. Il ne peut certainement pas les laisser faire sans comprendre scientifiquement les effets des substances chimiques rejetées, dénonce Monsell. La [législation fédérale] stipule très clairement que l’analyse environnementale doit avoir lieu avant que les décisions ne soient prises et avant que des actions ne soient engagées, pas après. »

Pendant que les agences fédérales s’efforcent de mettre à jour leurs connaissances en chimie, la fracturation hydraulique offshore se poursuit. Monsell et d’autres militants écologistes s’intéressent désormais aux eaux arctiques au large de l’Alaska. Une entreprise texane souhaite entreprendre un vaste forage par fracturation hydraulique « multi-étapes » dans le Golfe de Cook, en Alaska. Un danger direct, selon eux, pour les baleines bélugas, une espèce menacée.

Mike Ludwig

Copyright, Truthout. Reproduit avec permission. Publié initialement en anglais. Traduction : Susanna Gendall

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Photos :
- Incendie de pétrole déversé lors de la catastrophe de Deepwater Horizon, golfe du Mexique, 9 Juin 2010. Photo : CC Deepwater Horizon Response
- Berardo 62 @ flickr CC

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