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Où va la gauche ?

Les « socialistes affligés » veulent reconstruire la gauche en rose, rouge et vert

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Le Parti socialiste a-t-il encore un avenir ? François Hollande « impose sans débat à toute la gauche un putsch idéologique » en voulant administrer un « choc de compétitivité » au pays. Manuel Valls joue les « pyromanes » en versant de l’huile sur le feu, et « l’incendie dévaste désormais toute la gauche ». Tels sont les constats posés par Liêm Hoang Ngoc, économiste et animateur du collectif des « Socialistes affligés ». Mais « il ne faut pas se détourner de la gauche au motif qu’un gouvernement qui s’en réclame l’incarne si mal », affirme l’ancien député européen PS. Car « il existe une majorité rose-rouge-verte prête à soutenir un changement de cap ». Entretien.

Basta ! : Vous venez de publier, avec Philippe Marlière, l’ouvrage La gauche ne doit pas mourir !, dans lequel vous analysez le virage à droite du gouvernement et l’échec des politiques menées, ainsi que les tensions qui traversent la gauche. Le Parti socialiste va-t-il survivre à ce quinquennat ?

Liêm Hoang Ngoc [1] : Sans changement de cap d’ici 2017, la gauche risque de ne pas être au deuxième tour de l’élection présidentielle. Un congrès du Parti socialiste a lieu en juin 2015. La bataille va être menée par la gauche du parti, qui s’est réunie samedi dernier. « Vive la gauche » fédère toutes les composantes de l’aile gauche du PS, allant même jusqu’aux aubryistes [2]. Allons-nous réussir à former un gros môle pour peser sur la ligne du parti ? Tout dépend de Martine Aubry. Est-ce qu’elle va entrer en sécession pour fédérer la gauche du parti ? Ou bien y aura-t-il des motions éclatées, ce qu’a toujours cherché à susciter la direction du parti, pour évider une forte opposition ? Martine Aubry a toujours cultivé l’ambiguïté. Le Premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, cherche à l’inclure dans une grande motion allant jusqu’aux vallsistes, pour préparer un éventuel changement de Premier ministre mais sans véritable changement de cap.

Vous avez organisé le 19 novembre une rencontre avec les autres forces de gauche – EELV, Parti de gauche et Parti communiste – à laquelle ont participé notamment Jean-Luc Mélenchon, Martine Billard, Pierre Laurent... Qu’en est-il ressorti ? Qu’attendez-vous de ces échanges ?

Que faisons-nous si nous perdons le congrès, s’il n’y a pas de changement de cap ? Si l’aile gauche échoue à infléchir la ligne du PS et du gouvernement, la question se posera très vite de savoir si elle continue à servir de caution en 2017 à un candidat qui sera comptable du bilan du gouvernement, donc du virage à droite de la gauche au pouvoir. Cela n’enrayerait en aucun cas le déclin du PS. Faut-il faire un dessin : un PS à 10 % avec 40 députés, quasiment aucune Région et beaucoup moins d’élus locaux... Une coquille vide.

En quoi la situation est-elle pire qu’en 2002 pour le PS ?

Nous dirigions alors des régions, des conseils généraux, des municipalités... Le PS était un parti d’élus locaux, de terrain. Il existait un « socialisme municipal » fort. Ce n’est même plus le cas. Personne ne pensait que nous allions perdre le Sénat. Il reste à peine 50 000 « vrais » militants dans les sections locales. Ce sont essentiellement des élus et des collaborateurs d’élus rêvant d’être élus. Les collaborateurs d’élus déchus qui se sont faits licenciés ne viennent même plus aux réunions. Les vrais militants s’en vont un par un, sauf ceux qui sont convaincus que l’on peut faire quelque chose au congrès. Si nous perdons le congrès, si nous perdons toutes les élections d’ici deux ans, il n’y a plus de PS. Tout est à reconstruire. Autant commencer tout de suite à travailler avec les Verts, avec le Front de gauche dans toutes ses composantes, à occuper cet espace vers lequel les gens ne se tournent pas encore parce qu’il n’est pas suffisamment crédible, mais qui logiquement représentera le cœur de la prochaine gauche.

Les convergences avec le Front de gauche et EELV sont-elles évidentes ? Quels blocages rencontrez-vous ?

Dans les réunions qui se multiplient, avec des roses foncés, des rouges et des verts, les questions qui fâchent sont minimes. Sur le plan économique, nous sommes à peu près tous d’accord pour condamner les politiques d’austérité. Nous pensons tous qu’il faut réorienter la politique budgétaire vers un keynésianisme vert, avec une planification écologique. Sur les questions de société, tout le monde est en faveur du mariage pour tous et du droit de vote des immigrés. Sur l’euro, si le saut fédéral ne se fait pas, si l’euro ne peut pas fonctionner correctement, se posera naturellement la question des politiques alternatives. Il serait dommageable de laisser à l’extrême droite le monopole de ce débat. Qu’est-ce qui sépare aujourd’hui la gauche des Verts, la gauche du PS et le Front de gauche ? Pas grand chose. J’y vois l’embryon d’un futur collectif. Si tout est à reconstruire en 2017, tous ces militants pourraient naturellement se retrouver pour constituer un projet commun.

Quel serait le pivot de cet espace ?

Le cœur des abstentionnistes aujourd’hui, c’est l’électorat socialiste. Les convaincus des Verts, du Parti de gauche ou du Parti communiste, votent déjà pour eux. L’enjeu est de convaincre les abstentionnistes socialistes de retourner aux urnes, en leur offrant une perspective crédible. C’est pour cela que nous avons une place centrale à occuper dans une telle recomposition. C’est pour cela que nous devons y aller en affichant l’étiquette socialiste. C’est pourquoi nous avons créé le club des « socialistes affligés », pour être visibles collectivement, attractifs pour un électorat qui est orphelin d’un vrai discours social-démocrate de gauche. Ce club de réflexion politique qui va au-delà des guerres de courants du PS, il vise à la fois à peser sur les débats internes, mais aussi à préparer le trait d’union entre les socialistes et les autres forces de gauche.

L’étiquette « socialiste » peut aussi faire fuir les électeurs...

Aujourd’hui dans une manifestation, quand vous dites que vous êtes socialistes, vous prenez des œufs. Les gens dans la rue nous disent qu’ils ne voteront plus jamais socialiste. Ce qu’ils rejettent n’est pas le socialisme, mais ceux qui ont galvaudé le socialisme. C’est pourquoi nous revendiquons l’étiquette de socialistes « affligés ».

« Socialiste affligé », ce n’est pas très positif comme terme...

Cela correspond bien à l’état d’esprit du moment. C’est un club de réflexion politique qui veut rendre visible le positionnement intellectuel de sociaux-démocrates de gauche. Nous organisons des débats dans les fédérations du PS, avec l’appui de correspondants locaux, pour éviter que les gens ne s’en aillent un par un. Nous leur disons : « Menons la bataille du congrès, préparons la suite en commençant à discuter avec toutes les composantes de la gauche, parce que le PS ne doit pas mourir. Restez groupés, essayez de rendre crédibles nos idées, qui n’ont pas de relais aujourd’hui dans les grands médias. »

Envisagez-vous pour les élections régionales des listes dissidentes ? Ou avec les autres forces de gauche ?

Commençons par la bataille du congrès... Une chose est sûre : seul le suffrage universel légitime l’action politique, où qu’elle se mène, au PS ou ailleurs.

En tant que « socialiste affligé », quel bilan faites-vous de ces premières années du quinquennat ? Y voyez-vous quelque chose de positif ?

Ce sont beaucoup de rendez-vous manqués. En matière de fiscalité, on bricole des mesures qui sont à la fois illisibles et impopulaires. Le gouvernement n’a pas fait la réforme annoncée, la fusion impôts sur le revenu et de la CSG, avec la suppression des niches fiscales. Dans l’éducation, nous n’avons pas supprimé de postes, mais beaucoup de choses auraient pu être faites de manière plus concertée avec les syndicats. Dans l’enseignement supérieur, Geneviève Fioraso n’est pas vraiment à l’écoute du monde de l’enseignement et de la recherche. Sur les questions de société, le gouvernement n’est pas allé au bout de ce qui était prévu. Concernant la réforme bancaire, il a cédé aux pressions du lobby financier. Résultat, nous avons voté une loi bancaire bien en deçà de ce que le Commissaire européen Michel Barnier lui-même proposait au niveau européen. La taxation sur les transactions financières est réduite à portion congrue. Nous n’étions pas obligés de céder aux pressions des banquiers.

Ni de mener une politique d’austérité ?

En France, on se cache facilement derrière les diktats qui seraient imposés par Bruxelles. Or nous ne sommes pas dans une Europe fédérale mais dans une Europe où priment les arrangements entre les États. Ce sont les États qui ont choisi l’austérité, et qui l’ont imposé à la Commission et au Parlement européen. Dès 2012, François Hollande fait le choix délibéré d’une « politique de l’offre ». Cette politique est une variante de celle qu’ont également choisi les autres pays de la zone euro. Elle tue la croissance, creuse les déficits et mène l’Europe vers la déflation. Le pire, c’est que François Hollande estime sincèrement qu’il n’y a pas d’autre politique possible.

L’échec de cette politique est pourtant clair. Les économistes de l’OFCE ont montré comment cela avait tué toute reprise économique... Mais François Hollande préfère sans doute écouter le Medef ?

Les économistes sont là pour décorer... On convoque tantôt les uns, tantôt les autres, pour légitimer des choix éminemment politiques. Dans la cinquième République, c’est le choix d’un seul homme qui prime, même quand il se trompe. Le pacte de compétitivité et l’ANI font partie d’un paquet négocié avec le Medef. Le Medef voulait 100 milliards d’allégements sur les cotisations, il en a obtenu presque la moitié. Désormais, c’est open bar ! Le patron du Medef, Pierre Gattaz, s’attaque à tous les totems de la gauche, et revendique presque chaque jour une nouvelle réforme : un jour ce sont les seuils, le lendemain, ce sont les 35 heures, le travail du dimanche, et maintenant c’est l’ISF. Les esprits seront préparés pour qu’en 2017 la droite n’ait plus qu’à achever le détricotage du modèle social.

Quelles alternatives proposez-vous ?

Dans notre livre La gauche ne doit pas mourir !, nous montrons que la politique menée est absurde est qu’il existait des marges de manœuvre. La France finance ses dépenses publiques à des taux d’intérêt quasi-nuls. En renégociant le calendrier de réduction des déficits entre 2012 et 2014, elle s’était libérée une vingtaine de milliards d’euros de marge de manœuvre (ce qui est énorme), qui ont été intégralement gaspillées dans le CICE. Dans la plateforme de « l’appel des 100 », les frondeurs proposent un redéploiement des 40 milliards d’euros affectés au Pacte de responsabilité (aides aux entreprises sous forme de réduction des impôts et cotisations sociales) à partir de 2015. Ils souhaitaient que 16,5 milliards soient affectés à la redistribution des richesses, 2,5 milliards à la politique de l’emploi, et 5 milliards à l’investissement public des collectivités locales. Leurs propositions sont parfaitement crédibles.

Les députés frondeurs ont-ils des marges de manœuvre suffisantes pour peser sur les orientations définies par le gouvernement ?

L’action des frondeurs est limitée aux frontières de l’Assemblée nationale et se heurte aux frontières de la Ve République. S’ils avaient voté contre le budget, ils seraient sortis de la majorité et auraient provoqué une crise politique. Il faudra certainement changer de République pour que la représentation nationale reprenne tout son sens. En attendant, il faut que chaque citoyen, chaque militant, puisse s’emparer du débat pour que le peuple fasse à nouveau irruption sur la scène publique, comme en Espagne avec Podemos et en Grèce avec Syriza. Le club des socialistes affligés a été créé pour nourrir ce débat qui intéressera tous ceux qui feront la prochaine gauche.

Propos recueillis par Agnès Rousseaux

@AgnèsRousseaux

Liêm Hoang Ngoc et Philippe Marlière, La gauche ne doit pas mourir ! Manifeste des socialistes affligés, Editions Les liens qui libèrent, 2014.

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