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Les nouveaux seigneurs de l’industrie laitière

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Pendant que nombre de producteurs de lait ont bien du mal à boucler leurs fins de mois, quand ils ne sont pas déjà en faillite, quelques grands groupes industriels ou coopératifs se partagent le gâteau laitier et fromager. A qui appartiennent-ils ? Subissent-ils eux aussi les contrecoups de la crise du lait ? Contrairement aux apparences, le lait est un business qui rapporte gros. Pour une infime minorité.

La France a produit 22,6 milliards de litres de lait en 2008. Cette matière première est ensuite collectée par des grandes entreprises ou des coopératives qui le commercialisent ou le transforment en l’une des innombrables marques de fromages, de yaourts, de crèmes fraîches ou de beurres. Sept grands groupes se partagent 70% de cette collecte de lait auprès des 87.000 producteurs : Lactalis, Bongrain, Sodiaal, Entremont Alliance, Laïta, Danone et le Groupe Bel.

Nous ne disposons pas des chiffres concernant la multinationale Nestlé qui ne compte qu’une seule usine de poudre de lait dans les Ardennes. Comme nous le montrons dans le tableau ci-dessous, quasiment tous réalisent de confortables bénéfices au contraire des producteurs de lait qui travaillent pour eux. Seul Entremont Alliance, détenu à 63,5% par la CNP (Compagnie nationale à portefeuille), une société financière basée en Belgique, enregistre un exercice déficitaire en 2008.

Marques pharesPart de la production de lait collecteeChiffre d’affaires France (euros)Benefices (en euros)ProprietaireCommentaire
Lactalis Lactel, President 22% 3,7 milliards nc Famille Besnier 16eme fortune francaise
Bongrain Elle & Vire, Caprice des Dieux 13% 3,5 milliards 39,8 millions Famille Bongrain 62eme fortune francaise
Sodiaal Candia, Yoplait 10% 2,7 milliards 34,9 millions Societaires Presence du Fonds speculatif PAI Partners
Entremont Entremont 10% 1,7 milliard -34 millions CNP (societe financiere) Propriete du milliardaire belge Albert Frere
Laita Paysan Breton 5% 1,1 milliard nc Societaires
Danone Danone 5% 9 milliards (2) 1,3 milliard Actionnaires
Groupe Bel Kiri, Boursin 5%(1) 2,2 milliards 49,2 millions Famille Fievet et Bel 70eme fortune francaise

(1) Estimation

(2) Pour le pôle produits laitiers du groupe

Preuve que l’activité est très lucrative, trois groupes sont détenus par des familles qui ont fait fortune. Lactalis, leader incontesté du secteur [1], est la propriété de la famille Besnier. Celle-ci émarge au 16ème rang des plus grandes fortunes françaises, avec un patrimoine financier estimé à 2,2 milliards d’euros, selon le classement réalisé par l’hebdomadaire Challenges. Certes, en un an, la famille Besnier aurait perdu 45% de sa fortune (4 milliards en 2008). Gageons que le bouclier fiscal leur sera d’un utile secours pour ne pas sombrer dans la misère.

Il est loin le temps où feu le patriarche de la famille, André Besnier, emballait ses 17 camemberts journaliers dans sa petite fromagerie de Laval, au début des années 1930. Depuis, lui et ses héritiers ont constitué le 3ème groupe laitier mondial. Selon les valeurs proclamées par Lactalis, la structure du capital, essentiellement familiale, est censée garantir « un respect des hommes et la mise en valeur de leur savoir-faire ». Ce qui n’a pas empêché les avocats du groupe d’envoyer des huissiers dresser des amendes aux agriculteurs qui ont bloqué plusieurs sites de production et de collecte en septembre. Lactalis a également créé une filiale commune avec Nestlé pour les produits laitiers frais (Lactalis Nestlé Produits Frais [2]). Encore des regroupements en perspective.

Bongrain [3], leader derrière Lactalis, dans le marché des fromages, est la propriété de la famille du même nom, 62ème fortune du pays, avec 454 millions d’euros. De quoi aborder la concurrence du « low cost » laitier avec sérénité. Enfin, le Groupe Bel [4] appartient aux héritiers de Léon Bel qui fonda l’entreprise dans le Jura en 1865. Leur patrimoine est estimé à 427 millions d’euros, lui aussi en baisse de 49% sur un an, à cause de la crise laitière probablement. Comme quoi, il n’y a pas que les petits producteurs qui risquent de pointer au RMI. Contrairement à ceux qui leur livrent à bas prix leur indispensable matière première laitière, les héritiers Bel sont cependant tranquilles pour plusieurs générations.

Inutile de présenter Danone, géant du secteur de l’agroalimentaire, qui collecte en France un milliard de litres de lait par an. Le 21 septembre, Danone s’est fendu d’un communiqué de soutien implicite aux producteurs de lait, assurant « avoir conscience des difficultés auxquelles les producteurs doivent faire face » et envisageant « la mise en œuvre de mécanismes de prix robustes et durables ». La multinationale s’engage à défendre cette position au sein de la Fédération nationale des industries laitières, qui siège au Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (CNIEL) aux côtés des coopératives et des producteurs, uniquement représentés par la FNSEA.

Les deux autres seigneuries laitières ont un statut coopératif : Sodiaal et Laïta. Les coopératives sont-elles plus attentives au sort des producteurs ? Pas vraiment. « Le prix payé par une coopérative et un groupe industriel est sensiblement le même », explique Josian Balach, de la Confédération paysanne. Laïta [5] est une filiale de trois coopératives (Even [6], Terrena et Coopagri). La marque Candia, propriété de Sodiaal [7], vient de commercialiser une brique de lait « Oui aux petits producteurs ». Ce qui n’empêche pas Sodiaal d’être de plus en plus tentée par les joies de la spéculation financière et la situation d’oligopole.

Sodiaal partage la marque Yoplait avec un fonds spéculatif européen, PAI Partners (ex-Paribas affaires industrielles) et s’est rapprochée d’Entremont Alliance. La société financière CNP, qui en est propriétaire à 63,5%, explique qu’elle « a décidé d’appliquer un prix du lait plus réactif aux marchés sur la deuxième partie de l’année (…). Si cette décision a entraîné de vives réactions de la part des agriculteurs, elle devrait permettre de faire évoluer le système de fixation du prix du lait en France dans le sens voulu à partir du 2ème trimestre 2009 ». Par réactivité et "sens voulu", on doit comprendre baisse du prix du lait au nom de « la restauration de la compétitivité » et de « la pérennité du groupe ». La survie des producteurs est bien évidemment le cadet des soucis des financiers.

Par sa stratégie économique et financière, la coopérative joue donc contre les intérêts de ceux qu’elle regroupe. En se rapprochant d’Entremont, Sodiaal s’allie en fait avec le financier et milliardaire belge Albert Frère, qui possède la CNP et est présent, via une holding, dans le fonds PAI Partners, propriétaire de la marque Yoplait. Les deux coopératives Sodiaal et Laïta redistribueront-elles une partie de leurs bénéfices à leurs adhérents producteurs en difficulté ? On en doute, au vu des grandes manoeuvres de rapprochement et des projets de fusion en cours entre les grandes seigneuries du lait et leurs vassaux.

Les consommateurs sont, avec les producteurs, les grands lésés de cette concentration du secteur. « La hausse du prix du lait payé aux éleveurs survenue en 2007-2008 a été immédiatement répercutée sur les prix en rayon de tous les produits laitiers, notamment pour la brique de lait qui a alors augmenté de +15 % (prix du lait demi-écrémé). Depuis, le prix du lait matière première s’est effondré et a perdu près de la moitié de sa valeur. Mais, alors que pour la plupart des produits laitiers, cette baisse a été plus ou moins bien répercutée aux consommateurs, pour le lait de consommation, le prix n’a baissé que de 2 %, alors qu’en toute logique, il aurait pu baisser de 20 % ! », calcule l’UFC Que Choisir, dénonçant « une confiscation inadmissible de cette baisse de prix ». A quand la confiscation des dividendes au profit des producteurs et des consommateurs ?

Ivan du Roy

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