Présidentielle

Le « vrai travail » va-t-il tuer la démocratie ?

par , Nolwenn Weiler

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Et si la poussée réactionnaire, le sentiment d’abandon et de frustrations qu’exprime une partie des classes populaires venaient aussi de ce qu’elles vivent sur leur lieu de travail ? Destruction des collectifs, individualisation, soumission aux logiques financières, management oppressant et incertitudes permanentes caractérisent de plus en plus le monde de l’entreprise. Nicolas Sarkozy y répond par la division, en séparant les « vrais travailleurs » des autres, les résistants, les « inaptes » ou les chômeurs. Bien plus qu’une question sociale, voici pourquoi le travail est devenu un enjeu démocratique central.

« On ne peut pas laisser pourrir la situation dans le travail. Si on le fait, le risque, c’est une convulsion réactionnaire », prévenait la sociologue Anne Salmon, de l’université Paul-Verlaine de Metz [1]. Les scores alarmants réalisés par Marine Le Pen au 1er tour de la présidentielle semblent malheureusement lui donner raison. Le vote FN s’explique de plusieurs manières : du racisme invétéré, qui cimente le noyau dur de son électorat, à la colère sourde contre les élites, jusqu’à la peur de la relégation qui se répand dans les lointaines périphéries des grandes agglomérations. Et si ce qui se passe dans le monde du travail y était aussi pour quelque chose ?

Destruction des collectifs de travail, individualisation à outrance, domination totale des considérations financières sur la réalité du travail accompli, management déshumanisé, précarisation et incertitudes… « Le travail a perdu de sa dimension socialisatrice et citoyenne. Depuis une vingtaine d’années, nous assistons à une individualisation systématique de la relation de chacun à son travail, de la gestion des salariés et de l’organisation du travail », observait la sociologue Danièle Linhart. « Le salarié est un ennemi à fragiliser, à affaiblir et à isoler. Il faut le mettre en difficulté pour obtenir de lui un travail à la hauteur de ce qu’attend l’entreprise. »

Isolement territorial, isolement au travail

Cet isolement, au sein d’entreprises où les solidarités entre salariés se sont disloquées, fait écho au sentiment d’isolement, voire d’abandon, formulé par certains électeurs de Marine Le Pen, habitant dans des zones pavillonnaires sans âme, sans tissu social, ni infrastructures. Faut-il chercher de ce côté certaines motivations d’un vote FN qui, chez les ouvriers, les employés et au sein des professions intermédiaires, s’étend bien au-delà de ceux qui votent traditionnellement à droite ?

Des ateliers aux open spaces, la démocratie et la solidarité ont été mises entre parenthèses. En cause : les nouvelles formes de management, la tyrannie des objectifs chiffrés et les injonctions des gestionnaires qui dictent leur loi. Le point de vue des salariés est ignoré. Le management de proximité n’est plus exercé par des humains, mais par des machines : les ordinateurs qui fixent les objectifs, les chaînes de production automatisées qui imposent leur rythme.« Vous ne pouvez pas débattre avec un flux productif », ironise Jean-Pierre Durand, professeur de sociologie du travail à l’université d’Évry-Val d’Essonne.

Développer le pouvoir de subir

Le respect des objectifs n’est pas tout. On ne demande pas seulement aux salariés d’être efficaces, mais d’adopter un certain comportement. « On évalue le travail, mais aussi la loyauté, la discipline, la docilité du salarié vis-à-vis de l’entreprise », poursuit Jean-Pierre Durand. Avec un effet pervers : ne pas se syndiquer, ne pas faire grève, ne pas trop s’afficher avec un collègue en difficulté… devient la norme à respecter.

Et pour leur permettre de tenir, de ne pas succomber aux « risques psychosociaux », on leur propose tout un attirail d’aides psychologiques : un numéro vert auquel se confier, consultations gratuites d’un psy, séances de relaxation... Loin de les aider, ce recours au psychologisme à tout-va constitue un « développement du pouvoir de subir » estime Dominique Lhuilier, professeur de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). À force de subir sans broncher, il n’est pas étonnant que les frustrations refoulées au bureau, dans l’usine ou l’entrepôt s’expriment ailleurs. Ces frustrations viennent renforcer un sentiment général de dépossession face à la mondialisation.

Salarié infantilisé, citoyen dépossédé

Ce qui se joue dans le travail se répercute-t-il en dehors de l’entreprise ? « Il n’y a pas deux temps : le temps politique et le temps du travail, rappelle Laurent Vogel, de l’Institut syndical européen (Etui). Les conditions de travail sont un apprentissage quotidien de ce que sont le conflit et la démocratie. On ne peut pas être tenu dans un rapport de domination, quasi despotique, au quotidien et être un parfait citoyen par ailleurs. La conquête de la démocratie dans le monde du travail et dans la sphère politique doivent se faire parallèlement. »

Lorsque l’on est infantilisé dans son travail, que l’on doit se soumettre à des injonctions absurdes, comment se sentir citoyen et considéré comme tel dès le seuil de l’entreprise franchi ? Là où un minimum de liens de solidarité et d’espaces de débats perdurent, grâce notamment à la présence de syndicats, la tentation du vote FN semble moins forte. Les sympathisants des syndicats ont ainsi été moins nombreux à avoir choisi Marine Le Pen (lire ici).

Les victimes deviennent des coupables

Non seulement ce qui se passe dans le travail joue contre la démocratie, mais cela contribue à diviser et à fracturer la société. Les « fraudeurs », les assistés, les immigrés – vivant forcément d’allocations – sont désignés à la vindicte publique par la droite et l’extrême droite. Dans le monde du travail, ce sont les personnes fragilisées, les individus « à risques » que les managers doivent désormais détecter et signaler. Comprenez : ceux qui ne supportent plus les contraintes, ceux qui voient leur éthique du travail bafoué et qui lâchent prise. Ces salariés en proie à un mal-être grandissant, succombant parfois à la dépression, voire à la tentation suicidaire. « Il y a, d’un côté, les aptes, les performants, les motivés, et de l’autre, les vulnérables, les fragiles, les déficitaires », résume Dominique Lhuilier.

« Est-ce que le travail tolère cela ? Est-ce qu’il supporte des gens qui ne sont pas des athlètes ? », interroge Serge Volkoff, directeur du Centre de recherches et d’études sur l’âge et les populations au travail (Créapt). La réponse est malheureusement évidente. Les problèmes de santé liés au travail se développent fortement chez les salariés entre 50 et 60 ans. Coïncidence ? les entreprises françaises ont bien des difficultés à embaucher des personnes de cet âge. Plus de la moitié des 1,8 million de chômeurs de longue durée (au chômage depuis un an ou plus) ont plus de 50 ans. Le travail rejette ceux qu’il a épuisés. « Les victimes sont désignées comme coupables. On va donc chercher à savoir quelles sont leurs déficiences personnelles », pointe Dominique Lhuilier. « On essaie de liquider les salariés qui posent problème plutôt que les problèmes que les salariés posent. » Comme s’en prendre aux chômeurs plutôt qu’au chômage, comme s’en prendre aux jeunes plutôt que de leur proposer un avenir…

L’autre est soit un obstacle, soit un concurrent

Une logique que Nicolas Sarkozy, s’il est réélu, compte bien aggraver : « Le 1er mai, nous allons organiser la fête du travail, mais la fête du vrai travail, de ceux qui travaillent dur, de ceux qui sont exposés, qui souffrent et qui ne veulent plus que quand on ne travaille pas, on puisse gagner plus que quand on travaille », a-t-il lancé. Selon sa vision, les « vrais travailleurs » continueront de subir, de souffrir, en étant plus ou moins bien payés pour cela. Surtout, leur réprobation doit se diriger vers ceux qui ont été exclus du travail : les « assistés », ceux qui ne bossent pas ou ne peuvent plus le faire. Bref, les inaptes et les chômeurs. Une stratégie de division qui fait mouche.

« Tout le monde est contre les fonctionnaires. Les précaires sont contre les CDI. Nous vivons dans une société qui voit en l’autre un ennemi tout en étant chacun dans un état d’angoisse permanent », soulignait Danièle Linhart. « Il y a une atomisation, une individualisation terrible, chacun pense qu’il est seul et pense que les autres s’en sortent mieux. Il n’y a plus d’enjeux collectifs. Il n’y a plus que des épreuves individuelles et des défis personnels. L’autre est soit un obstacle, soit un concurrent. »

Distinguer les « vrais travailleurs » des autres, c’est aussi oublier que les personnes en situation de sous-emploi (temps partiel imposé, intérim…) ou au chômage souffrent également. « Les salariés dont l’itinéraire professionnel est marqué par le chômage présentent (…) une santé relativement dégradée. Et un homme au chômage a un risque annuel de décès environ trois fois plus élevé qu’un actif occupé du même âge », observe Bernard Gomel, chercheur au Centre d’études de l’emploi [2]. Qu’importe, ils en sont les premiers coupables.

Un immense potentiel de résistance

Les « vrais travailleurs » sont peut-être performants et compétitifs aujourd’hui. Mais deviendront-ils inaptes demain ? Ils ont un point commun avec les « faux travailleurs », les « assistés » ou les chômeurs. Point commun qu’on leur dénie aujourd’hui. Pour chacun, « travailler, c’est marquer de son empreinte son environnement, le cours des choses, y compris le cours de l’histoire », définit Dominique Lhuilier. Travailler, ce n’est pas souffrir ni subir, c’est bien apporter sa pierre à la société. En favorisant de fait la finance aux dépens de l’utilité sociale et des réalisations collectives, la droite vise à étouffer cette réalité. En ayant bien du mal à la reconnaître et à la valoriser, la gauche abandonne le terrain du travail à l’idéologie de la compétition individuelle.

Pourtant, le monde du travail résiste bel et bien, mais de manière individuelle. « La souffrance au travail témoigne d’une résistance qui est faite dans l’isolement », estime Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé au travail. « Avec l’intensification, il est impossible de répondre en même temps aux impératifs de la hiérarchie et aux impératifs du réel. » Et, souvent, les salariés tentent de choisir le réel, en accord avec leur éthique, avec leur vision d’un travail bien fait, plutôt que les critères imposés par les gestionnaires. Face à la nouvelle division du travail que prône Nicolas Sarkozy, la gauche réinventera-t-elle une éthique collective du travail et des métiers ?

Ivan du Roy et Nolwenn Weiler

En photo : scène du film Brazil

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