Régionales 2015

Quand le FN préfère le bon vieux capitalisme à l’économie sociale et solidaire, trop « branchée » à son goût

par , Ivan du Roy

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Le Front national est peu loquace sur le thème de l’économie sociale et solidaire alors que celle-ci est un enjeu des élections régionales. Le secteur associatif et les coopératives pèsent des dizaines de milliers d’emplois dans les trois régions que le FN pourrait conquérir. Ses élus et candidats sont, en majorité, très hostiles à un secteur que certains d’entre eux considèrent comme un parasite trop « assisté », trop « branché », voire œuvrant pour la « préférence étrangère ». Ils rejettent ces formes démocratiques d’initiatives économiques, pourtant au service de l’intérêt général. Pour lui préférer les entreprises de type capitaliste, avec des actionnaires à rémunérer ?

Si les conseils régionaux n’ont pas compétence sur tout, il est un domaine dans lequel cet échelon politique de décision peut agir : celui de l’économie locale. Nombre de régions ont mis en place ici un fonds d’investissement, là une agence d’aide aux entreprises, avec des résultats pour le moins variables. Ces politiques ont forcément une incidence sur ce que l’on nomme communément l’économie sociale et solidaire (ESS), ces structures – associations, coopératives et mutuelles – dont la raison d’être n’est pas la mise en valeur d’un capital mais la réponse à un besoin social. Au moment où le Front national pourrait remporter trois des treize nouvelles régions (Nord-Pas-de-Calais – Picardie, PACA, Alsace – Champagne-Ardennes – Lorraine), quelle est la place que le parti d’extrême droite entend donner à ces structures économiques censées incarnées des valeurs de gauche : meilleure redistribution des richesses créées, solidarité, mission de services publics ?

Pas une seule ligne du programme national de 106 pages du FN ne mentionne l’économie sociale et solidaire [1]. Qu’en est-il des avis des élus et responsables du parti de Marine Le Pen sur le sujet ? Durant l’hiver 2010-2011, le Front national à Calais s’est prononcé en faveur du plan proposé par la CFDT locale d’une reprise en coopérative de SeaFrance, qui assure alors des liaisons par ferry vers l’Angleterre. Une société d’économie mixte aurait racheté les navires et financé la nouvelle coopérative. Cette prise de position favorable aux coopératives est une exception.

L’économie sociale : un parasite pour des élus du FN

Quelques mois plus tard, fin 2012, les Provençaux ont pu entendre un autre son de cloche de la part d’un Front national qui se dit l’ennemi des multinationales. Alors que les 160 salariés de Fralib étaient aux prises avec la décision du groupe Unilever de fermer leur entreprise, une subvention de 28 000 euros était à l’ordre du jour du conseil régional pour aider les salariés à formaliser un plan alternatif de maintien de la production locale au travers d’une coopérative (Scop). Un seul groupe vote contre : celui du FN. Malgré l’opposition de l’extrême droite, les ouvriers et syndicalistes de Fralib ont pu mener leur projet à terme, avec le maintien d’une cinquantaine d’emplois à la clé (lire ici). Le « premier parti de France » ne les y a aidé en rien.

L’économie sociale et solidaire n’a pas bonne presse au sein du FN. Certains n’hésitent pas à la comparer à un parasite : « Il n’existe pas une économie solidaire, une économie associative, une économie sociale… Il existe une économie réelle, qui supporte la charge de ces économies assistées, qui prospèrent sur la valeur ajoutée par les acteurs économiques, comme le gui prospère sur le pommier », expliquait un élu FN de la région Centre, Mathieu Colombier, en 2010 [2]. Deux ans plus tard, Dominique Bilde, à l’époque conseillère régionale FN de Lorraine, dit à propos des sociétés coopératives (Scop) : « Ces structures ne permettront pas de développer à l’heure actuelle des emplois pérennes et en nombre. Il serait préférable de soutenir plutôt les PME-PMI et TPE, mieux à même de créer des emplois et de la croissance économique. » [3]

Lors du départ à la retraite d’un dirigeant de PME, la transmission de l’entreprise aux salariés, organisés en coopérative, est un axe primordial de développement pour la Confédération générale des Scop. Ce qui permet d’éviter de fermer une entreprise rentable, mais pas suffisamment intéressante pour des investisseurs. La croissance de l’emploi dans les Scop, et l’économie sociale en général, est largement plus forte que dans le reste de l’économie : entre 2008 et 2013, alors que l’économie capitaliste licencie à tour de bras, l’économie sociale et solidaire créée 110 000 emplois [4]. Elle pèse aujourd’hui 10,5 % de l’emploi salarié. Tout cela semble avoir échappé à de nombreux élus frontistes.

Florian Philippot bien isolé

Michel Abhervé, professeur associé à l’université de Paris Est-Marne la Vallée, a interpellé différents candidats aux élections régionales sur l’ESS. À la question « Que pensez vous de l’économie sociale et solidaire ? Que proposez vous pour que la grande région la soutienne ? Par quelles mesures ? », Florian Philippot, tête de liste Front national en région Alsace – Champagne-Ardenne – Lorraine répond : « L’économie sociale et solidaire joue un rôle croissant dans l’économie de la région, puisqu’elle constitue un important gisement d’emplois et qu’elle renforce notre projet de priorité régionale, en privilégiant notamment les circuits courts. » [5] Il ajoute ensuite : « Élu président de région, je favoriserai un accompagnement par le conseil régional des projets se réclamant de l’économie sociale et solidaire, notamment en participant à leur financement et en développant la territorialisation des politiques régionales. » Dans la grande région de l’Est, près de 200 000 emplois dépendent de l’ESS.

Cette position ne semble pas faire l’unanimité au sein du FN, loin de là. À la question « Quelles mesures comptez vous prendre pour soutenir et développer l’économie sociale et solidaire dans la grande région ? », son collègue Christophe Boudot, tête de liste en Rhône Alpes – Auvergne est moins lisse : « Il faut s’entendre sur le sens des mots : si « économie sociale et solidaire » signifie bien le choix de structures et d’organismes économiques et sociaux au service du bien commun, il n’y a pas d’hésitation pour répondre. La région doit favoriser et apporter son concours financier et technique à ceux qui entendent s’organiser et travailler pour améliorer les conditions de vie de leurs concitoyens – et prioritairement des plus faibles – sans parti pris ni exclusive, notamment dans le cadre d’associations reconnues, enracinées et efficaces. Si on baptise de ce qualificatif les opérations de style « préférence étrangère » ou accroissant la fracture sociale, soyez persuadés que nous nous y opposerons. » [6]

Dans la vingtaine de villes gérées par le FN, les associations œuvrant dans l’action sociale dans les quartiers populaires, où résident nombre de Français d’origine immigrée, ont été les premières visées par les mesures d’austérité mises en place par l’extrême droite (lire notre enquête). Dans les trois régions que le FN pourrait conquérir ce 13 décembre, l’action sociale pèse environ 230 000 emplois (sur 570 000 dépendant du secteur associatif ou des coopératives au total). Si les élus frontistes s’attachent à détruire ce secteur, ce sera un carnage social.

L’innovation écologique et sociale : trop « branchée » pour le FN

Les autres structures de l’ESS ont aussi de bonnes raisons de s’inquiéter. Le programme régional du FN en région Rhône Alpes – Auvergne est beaucoup plus direct et ne s’embarrasse pas de critères, fussent-ils nauséabonds. Il fustige « le soutien coûteux à des filières (économie sociale et solidaire, tourisme social...) qui, de plus en plus, forment une concurrence déloyale aux acteurs classiques de l’économie. » Ce point de vue est éclairci un peu plus loin dans le programme : « Le tourisme social et l’économie sociale et solidaire encore largement subventionnés... on oublie le tourisme traditionnel tourné vers le visiteur étranger et ses devises. » [7] En clair, le Front national est pour une économie « traditionnelle » qui rapporte des devises et qui respecte d’abord la prétendue logique du marché avant de servir l’intérêt général.

Se voulant critique d’une certaine modernité, le programme de Wallerand de Saint Just en Île-de-France, indique : « À défaut de soutenir l’économie porteuse d’emplois, la région, dans sa « branchitude », est en adoration devant « l’innovation » d’un côté, et l’économie sociale, solidaire ou environnementale de l’autre... Le problème majeur est évidemment qu’aucun de ces domaines n’est massivement pourvoyeur d’emplois. » [8] L’ESS en Île-de-France, trop « branchée » et trop « adorée » par la gauche, pèse quand même 393 000 emplois. Wallerand de Saint Just compte-t-il œuvrer à leur disparition ? On lui décernera la palme de la franchise sur la finalité des deniers publics : « L’argent de nos impôts n’est donc pas utilisé pour favoriser l’entreprise et la création d’emplois. »

Pour le FN, subventionner le secteur privé au risque que l’argent public alimente l’augmentation des dividendes aux actionnaires, serait-il la priorité ? Si le Front national se fait très discret sur l’économie sociale et solidaire, c’est qu’il lui préfère l’économie des sociétés de capitaux, une économie « sérieuse » dans laquelle il y a des dirigeants – ceux qui ont de l’argent et méritent d’être encore subventionnés, quitte à privilégier leurs actionnaires – et des dirigés, les « sans-grades » que ce parti prétend paradoxalement défendre.

Benoît Borrits, avec Ivan du Roy

Article réalisé en partenariat avec l’association Autogestion

- En photo : des salariés de l’usine Fralib en Provence, lors de l’ouverture de la coopérative en mai 2015 / CC Jean de Peña, Collectif à vif(s)

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