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Quand un berger et ses chèvres réenchantent Paris et sa banlieue

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Un troupeau de chèvres arpentant les rues de Paris et de Bagnolet en quête de pâturages. Des légumes en bas des immeubles. Des ateliers manuels avec les jeunes du quartier. Ce sont quelques unes des activités proposées par l’association Sors de Terre, installée depuis huit ans à Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Au milieu du béton, un lieu où se déconstruisent les concepts de politiques publiques et s’ouvre le champ des imaginaires, menacé par une opération de rénovation urbaine du quartier. Reportage en photos et vidéo de Side-Ways.

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Aux Malassis, à Bagnolet, l’association Sors de Terre existe depuis 8 ans. Au début, Gilles y jardinait avec les enfants. Puis peu à peu les activités de l’association se sont développées. Un grand changement a été l’arrivée de Lucas, David et Yvan pour participer aux activités. Ils se sont enthousiasmés et deux brebis et une chèvre ont été achetées. Pour elles, avec les habitants du quartier, ils ont construit une bergerie en bois sur un terrain clos où plus personne n’allait. Et le troupeau a grandi. Aujourd’hui, il y a plus de vingt-cinq têtes et quatre fois plus de pattes.

Avant de venir s’installer ici, Gilles a travaillé dans des fermes à la campagne, à la montagne. Il avait appris à connaître les animaux. Et quand il est revenu en ville, il déconnait avec ses potes : « un jour j’aurai des chèvres en ville ». Lui-même n’y croyait pas. « C’était plus un délire qu’un rêve, c’est pas quelque chose que je voulais vraiment. Et quand ça s’incarne, c’est un peu fou. »

Pour faire manger les chèvres, il les amène pâturer dans les allées, les friches qui se situent dans les environs. À l’improviste, les gens du quartier le rencontrent, discutent et la présence des animaux délie les langues. On caresse les chèvres, on parle de souvenirs, du quartier, certains rebroussent leur chemin...« Il y a des choses que je n’aurais pas anticipées, comme tous ces gens qui ont été bergers, qu’ils viennent d’autres régions de France ou d’autres pays, serbes, kabyles, espagnols, maliens... Ça paraît logique, mais tu n’y penses pas. »

De retour à la bergerie, après la sortie des écoles, les enfants arrivent, seuls ou accompagnés, ils jouent, les parents leur racontent des histoires, leur histoire parfois, ils découvrent les animaux. De temps en temps, de manière spontanée et en fonction des besoins et des envies de chacun, Lucas ou Gilles proposent des activités. « Il y a un truc qui est posé ici, qui s’apparente à du respect. Un mélange entre respect et fantaisie, le respect de la fantaisie, dans un univers assez normé, et dans un quartier où comme partout, ça se saurait si la fantaisie était la règle. »

Depuis la naissance des chevreaux, tous les soirs, il y a le moment de la traite des chèvres. Quelques habitants du quartier ont pris leurs habitudes et viennent acheter un litre de lait ou les œufs des poules qui se baladent dans la bergerie. Chacun a sa raison de venir passer du temps dans ce square si particulier.

Huguette : « Quand je viens ici, je ne pense pas à mon âge, à la maladie, aux impôts. J’ai envie de peindre, j’ai envie de planter. On échange des graines de coquelicot, de lin bleu. J’amène mes épluchures et je prends du compost pour les plantes, sur le balcon. »

Azzedine : « Je viens chercher du lait de chèvre, de temps en temps. Je le bois le matin avec des dattes d’Algérie, ça me rappelle mon enfance. Et je viens chercher des œufs aussi, ils sont très bons. »

André - « J’habite ici depuis toujours. Un jour, je suis passé devant, je suis venu les aider et depuis le temps, je suis toujours là... Je viens souvent faire un petit tour, je viens bricoler. Mes petits-fils viennent aussi. »

Jamel et Enzo : « J’amène mon petit-fils, pour qu’il découvre les animaux. Et puis, il y a des jeux. C’est lui qui demande à venir, il connaît la bergerie car il était à la crèche à côté. »

La bergerie est le lieu principal de l’association, où se trouvent le jardin potager et les animaux. Elle est ouverte à tous quand un membre de l’association est là et que la porte est ouverte. Il n’y a pas d’horaires spécifiques, ils se modifient en fonction des multiples activités qui se développent au fur et à mesure des opportunités et des propositions. Ainsi, plusieurs fois par semaine, des ateliers organisés avec les structures éducatives et médico-pédagogiques ont lieu sur place avec des groupes d’enfants ou des adolescents handicapés.

Les ateliers se déplacent aussi au collège du quartier. Dans ce dernier, l’objectif est de transformer les locaux avec les élèves volontaires, au fur et à mesure des ateliers, par l’apport de plus de végétal, des constructions en bois, de la peinture. Pendant trois ans, Ayda, plasticienne, a largement contribué à égayer la vie de l’association en colorant les lieux et animant des ateliers, au collège comme à la bergerie.« D’un seul coup, tu sens que là ça s’arrête une seconde, il y a un truc qui a été dit, soit par moi, soit par les mômes et d’un seul coup, ça fait tilt dans la tête de tout le monde, explique-t-elle. Un peu comme quand tu lis un vers et que ça te fait quelque chose. Il y a une dimension poétique... »

« Notre boulot, note Gilles, c’est d’opérer un décalage. Ne pas rester bloqué sur des histoires de jardinage, d’écologie, de vivant, mais retrouver un lien avec leur vie, avec leur environnement. C’est être à l’écoute et être capable de rebondir sur tout ce qui se présente, comme situation ou comme parole. C’est ouvrir des fenêtres. »

Un peu plus loin, à une centaine de mètres de la bergerie, des prés ont été construits avec les habitants entre deux barres d’immeubles. Cet espace avait été délaissé par la municipalité. Aujourd’hui, les brebis y pâturent régulièrement. Lucas et Gilles entretiennent les alentours : tonte des pelouses, taille des arbustes, etc. La présence des animaux et le fait que le lieu ait été rendu plus agréable a permis de réactiver cette parcelle qui n’était presque plus fréquentée.

À la suite de différentes propositions, le travail de gestion des espaces verts est une activité qui se développe au sein de l’association, avec une conscience différente de celle dont on a l’habitude. L’un de leurs contrats, à Bobigny, est lié à une résidence d’une dizaine d’immeubles, avec deux hectares d’espaces verts. Ces derniers étaient gérés jusque-là de manière classique : pelouses, arbustes taillés de manière identique, etc. D’un commun accord avec le bailleur, ils reprennent en main les îlots un à un, en leur donnant une identité, modifiant ainsi les lieux afin qu’ils puissent être réinvestis.

« Ce que nous proposons, c’est une gestion écologique et sociale, précise Lucas. On s’attache aux usages et aux pratiques qui ont lieu dans les lieux publics sur lesquels on intervient et on essaie au maximum de favoriser ceux qui méritent de l’être. Concernant les techniques d’entretien, c’est une gestion différenciée, avec des pratiques plus écologiques et du coup plus économiques. »

Le travail de gestion, « c’est 50% d’intervention sur les espaces et 50% de social ». Gilles et Lucas prennent à cœur de discuter avec ceux qui viennent, afin de leur expliquer ce qui va changer et pourquoi. Des sessions d’activités sont organisées avec les habitants volontaires pour construire du mobilier et jardiner, notamment afin qu’ils puissent avoir leur mot à dire.

Les chèvres viennent aussi de temps à autre. Elles facilitent la rencontre et permettent d’ouvrir la discussion. Les habitants sont heureux de les voir et cela contribue à modifier leur rapport aux espaces où les bêtes sont présentes. « On n’essaye pas de les convaincre, souligne Lucas. On explique juste ce que l’on fait et pourquoi. Rien que d’ouvrir cette discussion, cela permet de comprendre, même si on n’est pas d’accord. C’est quelque chose d’important pour les habitants du quartier de savoir ce qui va changer près de chez eux. »

« L’espace vert est métaphorique, décrypte Gilles. Telle gestion suppose tel usage, tel ordre social. Tu changes la gestion d’un lieu par le fait de venir avec des animaux, par le fait de faire une gestion différenciée, en filigrane, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que tu veux changer la relation entre les gens. Ça va faire bouger les choses, ça va faire bouger l’ordre social, ça va faire bouger les règles. Et donc, c’est bien accueilli par certains, c’est mal accueilli par d’autres. Ces discours sur ces espaces verts et sur leur gestion, ça cristallise toutes les envies, mais aussi les oppositions qu’il y a dans le quartier. »

D’autres contrats d’entretien sont en passe d’être signés, chacun avec ses particularités propres, et adaptés au cas par cas. Pour un lycée de Pantin, c’est toute la gestion des espaces verts qui est repensée autour de l’implantation d’un petit troupeau de quelques brebis, accompagné de toutes les formations, activités et de l’encadrement nécessaire pour une expérience favorable à tous. Chaque proposition donne l’occasion de réfléchir avec leur commanditaire, permet de parler du projet en lui-même, mais aussi d’expliquer le cadre et la philosophie de travail de l’association.

C’est à ce moment que Gilles fait un véritable travail de déconstruction des concepts de politiques publiques tel qu’« éco-pâturage », « nature en ville », « création de lien social », etc. qui n’ont pas, ou plus de sens. Cette redéfinition et cette clarification du vocabulaire, base de la discussion, permettent de parler de façon concrète, d’expliquer clairement ce qu’ils font, pourquoi et ce qui les intéresse.

Extraits d’articles parus sur le blog "Sors de terre"

« Mes chères chèvres, mes chères brebis,
asseyez vous que je vous apprenne la bonne nouvelle.
Je vous demande de vous asseoir au cas où elle ne serait pas de votre goût. Vous êtes… vous êtes… des tondeuses écologiques ! Oui oui, des tondeuses, c’est bien ça, mais… écologiques. Mais non, mais biensûr, biensûr, vous n’êtes pas vraiment des tondeuses… bon bon d’accord, pas du tout des machines ! …et ? comment ? ah oui, …vous n’êtes pas écologiques non plus… mais bien sur que vous n’êtes pas écologiques, je n’ai jamais dit ça ; …je vous annonce simplement que c’est comme ça qu’on parle de vous… »

« On croit à ce qu’on fait
On sait pourquoi on le fait
Pas pour la nature en ville
Pas pour l’agriculture urbaine
Pas pour le participatif
Pas pour la concertation
Pas pour le vivre ensemble
Ce sont les mots des vendeurs de sommeil
On le fait
Parce qu’on aime la vie
Et ça suffit »

Ce travail de déconstruction de concepts de politiques publiques afin de les remplir de « quelque chose qui émane du terrain », les membres de l’association ne le font pas seulement avec leurs partenaires espaces verts, mais avec tous les interlocuteurs qu’ils rencontrent, qu’il s’agisse de municipalités, d’écoles, de structures de handicap, du monde universitaire, etc. Parmi les mots que l’on entend dans toutes les bouches, il y a le mot « participatif ». Impliquer les habitants dans les décisions, faire des réunions de concertation, etc.

À l’association Sors de Terre, on ne parle pas de concertation, on ne fait pas de réunions publiques, on ne prévient même pas quand on fait des chantiers collectifs, ou très peu. Parce que ça se fait sur le moment, sur la motivation, avec les gens qui sont là, ou ceux qui arrivent, parce qu’on est en train de construire quelque chose et que ceux qui passent ont envie de participer. On construit, là où on est, avec ceux qui sont là. On ne cherche pas à être pote avec tout le monde, mais on se respecte dans ses différences. Et au final, les gens sont présents et ils sont prêts à se battre pour que la bergerie reste là où elle est.

C’est ce qui s’est passé en 2014, quand le maire de Bagnolet a donné 3 semaines à l’association pour quitter les lieux. Les habitants se sont mobilisés et aux élections suivantes, le maire qui voulait les expulser disait qu’« il était avec la bergerie ».

Cet épisode démontre une chose : quand on fait réellement les choses avec les habitants, on acquiert un pouvoir politique. Et ça, les politiques n’en veulent pas. Du participatif oui, à partir du moment où ça se passe dans des ateliers, dans des réunions, où l’on donne la parole aux gens, mais que ça n’a pas d’impact sur leur pouvoir propre.

Alors en France, les opérations de rénovation urbaine s’enchaînent, avec leurs réunions de concertation où l’on se plaint que personne ne vient, mais en même temps qui ne servent pas à grand-chose. Si on n’entend pas la voix des habitants, c’est aussi parce qu’on n’a pas envie de l’entendre.

L’opération de rénovation urbaine du quartier des Malassis à Bagnolet est en cours. La bergerie actuelle doit disparaitre en 2018.

Les habitants sont prêts à s’engager pour que l’actuelle reste à sa place, et qu’elle ne soit pas remplacée par une bergerie municipale sur un autre terrain. Certains ont même créé une pétition de soutien, indépendamment des membres de l’association. De leur côté, après une longue période de réflexion et suite à un dernier rendez-vous très décevant avec le maire, ces derniers ont décidé de prendre leurs responsabilités vis-à-vis des habitants et de leur projet en relançant une pétition. Elle a pour objectif de préserver l’indépendance de la future bergerie, qui ne peut pas devenir municipale sans vider l’initiative de son essence.

Une chose est sûre, si elle se lance dans ce combat, l’association ne le fait pas uniquement pour défendre ses propres intérêts. La discussion ne portera pas que sur la bergerie en elle-même : il n’est pas question d’être "l’arbre qui cache la forêt". La mairie doit prendre en compte les besoins réels des habitants dans leur ensemble. La question n’est pas tant une question d’argent que de la manière dont il est alloué. « S’ils s’occupent du quartier, ils s’occuperont bien de nous aussi, parce qu’on fait partie du quartier et qu’on est du quartier. Et que s’ils traitent des vrais problèmes, nous on est une petite part pour s’investir dans le positif. » Tout le monde a besoin d’espoir, et la bergerie, dans sa forme et dans son fonctionnement, est messagère d’espoir.

Gilles : « On s’en fout des autorisations, on ne demande pas d’autorisation à quiconque. Pour faire ce que l’on fait, ce qui est important, c’est que les gens l’acceptent.
Avant qu’on arrive, avant qu’on investisse le lieu, tout était déjà là. Il y avait les espaces disponibles et les gens pour l’accueillir. Ce que l’on fait, ce n’est pas sorti de nulle part. Ça vient aussi des habitants. »

« C’est possible qu’il y ait un mec qui se balade avec un petit troupeau de chèvres dans les rues de Bagnolet, dans les rues de Paris, n’importe où. Donc j’aime bien me dire que si ça c’est possible, ça rend d’autres choses possibles aussi. En fait, ici, tout serait possible. »

Hélène Legay et Benoit Cassegrain (Side-Ways)


Ce reportage, réalisé par Benoit Cassegrain et Hélène Legay de Side-ways, a été soutenu par Basta ! dans le cadre du projet Médias de proximité, de le Drac Île-de-France.

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