Avenir énergétique

La France idéale, selon négaWatt

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Baisser nos émissions de CO2, créer plusieurs centaines de milliers d’emplois, sortir du nucléaire en deux décennies, alléger la facture énergétique de l’État et des ménages… Le tout, sans changer radicalement nos modes de vie. Tel est le réjouissant programme que propose l’association négaWatt dans son « scénario 2011 », qui vient d’être rendu public. Un scénario énergétique tout a fait réalisable… à condition que citoyens et politiques s’en saisissent.

C’est plus qu’un scénario, c’est un programme politique. D’ailleurs sa conclusion a tout d’un slogan de campagne : « Rendre possible ce qui est souhaitable. » Pourtant, l’association négaWatt se garde bien de tout positionnement partisan. Elle vient de livrer au débat public son « scénario négaWatt 2011 » : la trajectoire que la France devra suivre si elle souhaite réduire ses émissions de CO2, ne plus dépendre des énergies fossiles, se passer du nucléaire, tout en préservant son mode de vie actuel. C’est aussi « le seul vrai programme qui existe pour les trente prochaines années et qui permette une réindustrialisation de la France. Une machine à faire rêver à partir de choses concrètes », assène Marc Jedliczka, porte-parole de l’association. Et c’est le cas.

L’Association négaWatt s’est créée en 2001. Elle regroupe des praticiens de l’énergie, des ingénieurs, des urbanistes et des sociologues. Face aux enjeux du réchauffement climatique et de l’épuisement progressif des ressources pétrolières, elle publie un premier scénario de transition énergétique en 2003, puis un deuxième en 2006. Cinq ans plus tard, voici son nouveau cru, dans un contexte d’urgence grandissante. Le Grenelle de l’environnement a accouché d’une souris. Les émissions de CO2 continuent de s’accumuler dans l’atmosphère. La question de la sûreté du nucléaire se pose encore plus crûment. La facture énergétique pèse lourdement sur le budget de l’État et celui des ménages.

Quatorze mois de travail, et la mobilisation d’une vingtaine de chercheurs de l’association, ont été nécessaires pour boucler le document. Trois grands axes sont développés : la sobriété, ce que chacun, individuellement, peut faire pour réduire sa consommation ; l’efficacité, comment éviter la déperdition d’énergie ; et une fois ces besoins définis, la production nécessaire pour y répondre, qui s’appuie très largement sur les énergies renouvelables. Le résultat : un scénario modélisé heure par heure jusqu’en 2050 pour mesurer les besoins en énergie à partir de multiples contraintes et répondre à toutes les hypothèses (que se passerait-il aux heures de pointe de consommation, si, faute de vent, les éoliennes ne tournent plus ?). Les scénaristes ont aussi prévu l’accroissement démographique de la France : en 2050, ce sont 72 millions d’habitants qui devront se chauffer, s’éclairer et se déplacer.

Le méthane « renouvelable » : le carburant du futur

À quoi donc ressemblera la France du futur à l’horizon 2050 ? Les villes seront plus denses, pour limiter l’étalement urbain, et raccourcir les distances. Pour se rendre à son « centre partagé de télétravail », on utilisera principalement les transports en commun, une petite voiture électrique, un vélo, ou même un taxi collectif. Aujourd’hui, « un véhicule qui pèse 1 650 kg pour transporter une personne de 70 kg à 25 km/h en moyenne en ville, est-ce vraiment adapté ? », interrogent les scénaristes. Pour les parcours plus longs, les berlines familiales ou les camions rouleront au « GNV » (gaz naturel pour véhicule).

Ce gaz ne sera plus importé de Russie ou d’ailleurs, mais fabriqué localement grâce à plusieurs procédés de méthanisation techniquement déjà au point. Du biogaz peut être obtenu par fermentation bactérienne. La biomasse – ensemble des matières organiques d’origine végétale ou animale – peut être transformée en méthane. Enfin, un procédé de méthanisation par mélange d’hydrogène et de CO2 est envisagé pour reconvertir les émissions de CO2 de l’industrie [1]. Le méthane deviendrait ainsi « le carburant du futur » : « Une molécule stockable pour tous les usages du gaz », profitant du réseau gazier existant, et remplaçant presque totalement le pétrole, réservé au kérosène des avions ou à certains moteurs à combustion. Résultat : l’énergie dépensée pour se déplacer sera réduite de plus de la moitié, sans altérer les besoins de mobilité.

Rénovation active pour maisons passives

Autre « gisement considérable » d’économie d’énergie : les bâtiments. La chaleur – chauffage, climatisation, eau chaude et cuisson – représente le gros morceau : 40 % de notre consommation d’énergie actuellement. Elle dépend, là encore, majoritairement des énergies fossiles, en particulier le gaz [2], et à 15 % de l’uranium, via les radiateurs électriques. Si la biomasse, tel le chauffage au bois, tend à se développer, elle demeure encore moins utilisée que la fission nucléaire. Pour sortir de cette dépendance, les maisons de demain seront bien mieux isolées. Elles consommeront en moyenne 40 kWh par m2 contre quatre fois plus aujourd’hui. Les maisons passives peuvent même descendre sous les 15 kWh par m2, comme le démontre l’expérience des éco-quartiers ou les habitations haute qualité environnementale (HQE). Reste que cela signifie un titanesque programme de rénovation des logements existants.

« Après une période nécessaire à la montée en puissance de ce programme, ce sont à terme 750 000 logements (…) qui sont concernés chaque année. » Mission impossible ? Il existe bien « une obligation de ravalement des façades et une obligation de rénovation des ascenseurs, pourquoi ne le fait-on pas pour l’isolation ? », se demande Thierry Salomon, président de négaWatt. En quarante ans, la rénovation de l’ancien et des critères stricts de construction pour le neuf aboutiraient à réduire de plus de la moitié notre consommation en chaleur.

Sortir du nucléaire en 22 ans

Autre gros usage énergétique, après la mobilité et la chaleur : l’électricité. Cela rassemble tous les besoins en éclairage, en électroménager, en informatique (hors chauffage électrique)… Elle ne représente que 15 % des usages finaux en énergie. La production d’électricité repose principalement sur le nucléaire et l’uranium. Mais le rendement des centrales est assez médiocre. Seul un tiers de l’énergie produite arrive chez les consommateurs, le reste sert à alimenter le fonctionnement des centrales ou est tout simplement perdu (la chaleur qui passe dans les rivières après le refroidissement des réacteurs, par exemple). Un gâchis considérable.

Pour ne plus faire courir le risque radioactif aux générations futures, les scénaristes plaident pour une fermeture progressive du parc nucléaire français. D’autant que, sauf à prolonger la durée de vie des centrales au-delà de 40 ans, avec toutes les questions de sûreté et de surcoût que cela supposent, 80 % des réacteurs français (entrés en service entre 1977 et 1987) devront fermer. Plutôt que de construire 10 nouveaux réacteurs EPR, négaWatt propose la montée en puissance des énergies renouvelables. L’éolien, le photovoltaïque ou les énergies marines, adossés à l’hydraulique, suffiront à pourvoir nos besoins en électricité. Avec quelques centrales au gaz naturel comme « variable d’ajustement » pour l’ensemble des usages énergétiques.

Cette politique énergétique quasi idéale est-elle réalisable ? « Les règles économiques actuelles ne nous emmènent pas vers une trajectoire soutenable », rappelle Yves Marignac, en charge du dossier nucléaire à négaWatt. Car les coûts les plus compétitifs aujourd’hui ne le seront pas forcément demain. Le prix des énergies fossiles, intégralement importées, ne cessera d’augmenter. Le prix du baril a déjà été multiplié par 3 en moins de dix ans. Le coût du nucléaire également : la mise à niveau des centrales existantes après l’accident de Fukushima nécessite environ un milliard d’euros par réacteur. Si le choix du nucléaire se poursuit, les investissements seront considérables. La facture de l’EPR de Flamanville dépasse déjà les 5 milliards. Sans oublier le coût du démantèlement des réacteurs vieillissants ou le recyclage de déchets radioactifs.

Au moins 600 000 emplois créés d’ici à 2020

Baisser progressivement les importations d’hydrocarbures et ne plus investir des dizaines de milliards dans le nucléaire permettront de dégager des ressources considérables. Si, par exemple, 25 milliards d’euros sont économisées chaque année sur les importations d’or noir et de gaz, en 2050, cela représentera une économie de 750 milliards ! NégaWatt propose par ailleurs la mise en place d’une « contribution sur l’énergie primaire et les externalités environnementales », calculée en fonction des impacts des différentes sources d’énergie, ou la généralisation du principe de bonus-malus sur tous les biens d’équipements (l’association était déjà à l’origine de l’idée du bonus-malus sur les voitures). De quoi investir dans le programme de rénovation du bâti, le développement de filières renouvelables de plus en plus compétitives et la lutte contre la précarité énergétique. Cette transition crée des emplois : 600 000 d’ici à 2020 estime pour l’instant l’association. Et réduit la facture énergétique des ménages. Le bilan carbone est largement positif : les émissions françaises de CO2 seront ainsi divisées par 2 d’ici à 2020, par 16 en 2050 ! Bref, le bénéfice est grand.

Quelques obstacles demeurent, et non des moindres. La volonté politique d’abord. On a vu l’incapacité du gouvernement et de l’UMP à traiter sérieusement ces défis. Le scénario négaWatt devrait largement irriguer la réflexion d’Europe Écologie-Les verts et du Parti de gauche. Les conseillers de Martine Aubry semblent s’y intéresser. Une telle transition signifie également que les collectivités territoriales puissent jouer leur rôle dans ce nouveau maillage énergétique et urbain. Des élus et des ministres convaincus devront donc se confronter à la vision centralisatrice du puissant Corps des mines, élite de la haute administration française. Surtout, la « trajectoire » imaginée par négaWatt remet fondamentalement en cause le poids actuel des gros opérateurs ou des multinationales pétrolières. Car Areva, EDF, GDF-Suez ou Total verront leurs profits – et donc leur raison d’être – s’envoler. Pas sûr qu’ils y soient résolus.

Ivan du Roy

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