Notre-dame-des-Landes

Jours tranquilles dans la « Zone à défendre », plus déterminée que jamais après le référendum

par

  • Ajouter
  • Imprimer
  • Partager sur Delicious
  • Partager sur Google+

Une majorité d’électeurs de Loire-Atlantique, appelés aux urnes ce 26 mai, ont approuvé la construction d’un aéroport à Notre-dame-des-Landes. Les opposants au projet, qui contestaient dès le départ le périmètre de la consultation — un seul département alors que deux régions sont concernées — ne sont pourtant pas sortis déprimés du scrutin. Bien au contraire ! Ils assurent que ce référendum « biaisé » va resserrer leurs rangs et renforcer la lutte. Ce week-end, ils organisaient des chantiers collectifs et conviviaux, pour renforcer l’enracinement de la résistance dans le bocage. Basta ! était présent.

« Refaire un dôme » pendant le référendum. C’est avec ce jeu de mots en forme de pied de nez que les occupants ont mobilisé leurs soutiens ce weekend autour d’une quinzaine de chantiers collectifs, avec en point d’orgue la construction d’un dôme géodésique destiné à devenir une salle de réunion [1]. Dès samedi midi à la Wardine, l’un des nombreux lieux de vie que compte la « zone à défendre » (ZAD), un point accueil-bureau d’embauche permet d’orienter les travailleurs bénévoles vers les différents chantiers proposés pour le weekend [2]. C’est aussi là que se tient un improbable guichet de « bookmaking », où chacun est invité à faire des pronostics sur la participation et le résultat de la consultation, avec à la clé une liste de lots tenant de l’inventaire à la Prévert : un masque d’Angela Merkel, une paire de chaussettes tricotées, un pot de miel, une poignée de main, un tour de pédalo sur le lac….

Alors que les parieurs, hilares, rejoignent leurs chantiers à pied ou à vélo sur les chemins ensoleillés de la ZAD, la radio-pirate Klaxon, qui émet habituellement sur les ondes de Vinci, donne des nouvelles de l’avancée du fameux dôme. C’est au lieu-dit Gourbi que ça se passe, à l’emplacement du « non-marché » hebdomadaire. Perchées au sommet d’une ossature de fer de dix mètres de diamètre, quatre personnes fignolent l’assemblage de tiges métalliques, pendant qu’une quarantaine de motivés s’affairent tout autour. « C’est un chantier en trois-huit, sourit l’un des architectes du projet. Il y a des équipes prévues pour la nuit, ça devrait bien avancer. La structure est posée, on commence les murs. On avait besoin de remplacer la salle de réunion qui a brûlé il y a peu lors d’un incendie malveillant. Cette fois, on a prévu des matériaux qui résistent plutôt bien au feu. »

S’exprimer ailleurs que dans les urnes

Construire et reconstruire la ZAD malgré les menaces et les aléas, c’est « une façon de montrer qu’on ne lâchera rien et qu’on parie sur l’avenir », résume un Camille – prénom générique que se donnent de nombreux occupants – qui finit de monter la scène en vue des concerts prévus en soirée. Pour le moment, les pieds nus dans l’argile ocre fraichement extraite du sol, des personnes de tous âges pataugent joyeusement et préparent le torchis qui servira à recouvrir le squelette d’acier. Floriane, 26 ans, s’applique a poser le mélange terre-paille sur le grillage autour du dôme. Pour cette habitante de Loire-Atlantique qui a boycotté le scrutin, « c’est l’occasion de revenir sur la ZAD, et de montrer qu’il y a autre chose que les urnes pour exprimer des opinions ». Pour elle, « l’abstention n’est pas forcément la conséquence d’inculture ou d’indifférence, et ici elle prend corps de façon constructive ».

L’ensemble des composantes anti-aéroport s’accorde à voir dans la consultation « une mascarade de plus », et les différences de points de vue – appel au vote ou au boycott – n’ont pas divisé le mouvement. En témoigne le chantier proposé sur le lieu emblématique du Rosier, détruit lors de l’opération César en 2012. Le hangar en cours de montage est un legs de Michel Tarin, un opposant historique, qui avait, suite à une grève de la faim en 2012, arraché à François Hollande les accords de non-expulsion tant que tous les recours juridiques ne seront pas épuisés. Rose, habitante de la ZAD, s’apprête à grimper sur le toit en tôles, équipée d’un baudrier. Le don du hangar, symbole fort du lien entre paysans et zadistes, est « une façon d’envisager l’avenir ensemble, sur du long-terme, en dépit des menaces d’expulsion ». Un voisin de la lutte, venu donner un coup de main, en est persuadé : « Conçue pour diviser, cette consultation à la noix aura pour effet de renforcer la lutte, comme à chaque nouveau coup de menton du gouvernement. »

Une intervention policière « peu probable » ?

Le lendemain, dimanche 26 mai, au Moulin de Rohanne, c’est chantier débroussaillage et désherbage : une quinzaine de personnes s’affairent autour d’une serre, outils en main. Lara, habitante des lieux, chapeaute les opérations : « Cela a déjà bien avancé, les personnes sont ultra-motivées. Hier, ils ont commencé à 10h et il a fallu les arrêter à 20h30 ». Alors que le vote a commencé dans les bourgs alentours, les discussions tournent autour de l’éventualité d’une nouvelle tentative d’expulsion. L’avenir de la ZAD ? « Incertain mais riche » résume avec un clin d’œil Benhur, occupant des lieux. « Je ne les vois pas intervenir dans les mois qui viennent. Le gouvernement peine à sortir d’un bras de fer autour de la loi travail, ils en veulent vraiment un deuxième ? » Pour Lara, « ce serait se tirer une balle dans le pied, ce qui semble être la spécialité de François Hollande. Une intervention ici, ça impliquerait de lourdes conséquences : des blessés, une mobilisation massive, des blocages et autres actions décentralisées. Pas certain qu’ils aient besoin de ça », se rassure-t-elle.

Retour à Gourbi. Les parois en torchis ont maintenant recouvert une bonne partie du grillage autour du dôme. Au milieu d’une playlist sur le thème « oui-non », la radio diffuse des messages humoristiques autour du référendum, des annonces concernant les chantiers, et rappelle l’heure du repas concocté par la fameuse cantine végane de la ZAD. Assis sur un tas de bois, un groupe de retraités de Saint-Nazaire et Nantes casse la croûte tout en plaisantant avec des jeunes couverts d’argile. Myriam, la soixantaine fringante, redécouvre « la créativité de tout ce qui se construit ici. L’atmosphère paisible et bienveillante qui émane de cette zone n’est quasiment jamais montrée par la presse. L’image du zadiste casseur et violent leur permet de ne pas s’interroger sur le fond ».

Un point d’accueil tourné vers l’extérieur

Un point de vue partagé par Sim, occupant vêtu d’un sweet à capuche sérigraphié d’un drapeau pirate. Pour lui, « ce référendum a pour but de légitimer une éviction de la contestation politique, venant notamment de ce que le gouvernement nomme l’ultra-gauche. Ils veulent faire passer le projet en force sous couvert de démocratie. Alors que le périmètre choisi par le gouvernement a exclu tous les départements limitrophes pourtant concernés directement par la question. Dès le départ, c’est biaisé. Et ils se permettent de décrire la ZAD comme une zone de non-droit… » Contrer les fantasmes et les images caricaturales véhiculés autour du bocage est l’un des enjeux de la mobilisation à venir. C’est aussi un défi que s’est lancé un collectif de personnes impliquées de longue date dans la lutte, mais installées depuis peu à la Rolandière, une maison au cœur du site, auparavant habitée par un opposant historique.

Isa et John, artistes activistes, présentent un futur point d’accueil de la ZAD, qui prend forme sous le soleil, dans le bruit des perceuses et des coups de marteau : « D’ici deux mois, explique Isa, on aura ce lieu tourné vers l’extérieur. Les personnes qui veulent venir sur la ZAD, les comités de soutien et les luttes amies trouveront ici un point d’atterrissage. Notre but est de renseigner aussi bien sur l’histoire des lieux que sur des questions d’ordre pratique. Un espace de transmission, d’informations et de formation. Il y aura une volonté de s’ouvrir vers l’extérieur mais aussi de faire découvrir la richesse de ce qui se passe ici. Ça peut aider à déconstruire les idées reçues ». Il s’agit aussi de créer du lien entre les personnes et les luttes, comme avec Christine, cartographe et militante CGT à Nantes, qui vient partager ses compétences sur la ZAD depuis 2012, et n’entend pas s’arrêter en si bon chemin : « Une loi ou même un référendum n’empêchent pas un combat de continuer. Pour moi, quel que soit le résultat, on continuera à défendre nos idées. »

Appels à la résistance

Alors que le soleil décline doucement, il est temps de poser les outils pour rejoindre le Gourbi et se régaler d’un plat végétalien (sans produits animaux). Un arc en ciel facétieux traverse les nuages au dessus du dôme, Radio Klaxon annonce les estimations et les premiers résultats. Sans trop de surprise, le « oui » l’emporte. Les réactions ne sont pas virulentes : nombreux sont celles et ceux qui ne croient plus à la voix des urnes. Des dizaines de petits groupes de personnes sont installés dans l’herbe sèche, une assiette à la main, paisibles. La soirée se poursuit à la Vache-Rit, un haut lieu de la lutte où se déroulent notamment les assemblées générales du mouvement. Il y a là une tripotée de journalistes et près de 300 personnes venues suivre en direct les résultats qui tombent sous les huées : 55,17% pour le oui avec une participation de 51,08%. La foule réagit en levant le poing et en scandant « résistance, résistance », avant de prêter l’oreille à la déclaration commune du mouvement, lue par des paysans et des zadistes.

La consultation ? « Une étape de plus dans la longue lutte pour un avenir sans aéroport à Notre-Dame-des-landes. Nous savons que les attaques du gouvernement et des pro-aéroports vont se renforcer. De notre coté, nous n’allons pas cesser pour autant d’habiter, cultiver et protéger ce bocage. Il continuera à être défendu avec la plus grande énergie parce qu’il est porteur d’espoirs aujourd’hui indéracinables face à la destruction du vivant et à la marchandisation du monde. » Accueilli par des hourras, un appel est lancé à « venir converger massivement les 9 et 10 juillet prochain pour le rassemblement annuel du mouvement ». Au bar, un coup à boire est proposé à prix libre. Jean-Yves, agriculteur retraité, habitant une commune voisine, affiche un sourire radieux : « On a rarement vu sur une défaite autant de joie, de cohésion et d’enthousiasme ».

Dominique Fréneau, co-président de l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (ACIPA) renchérit : « C’est juste une étape de plus. Mais elle va permettre de renforcer la cohésion du mouvement face à la menace, et d’élargir encore la mobilisation ». Camille, un habitant de la ZAD, estime pour sa part qu’on arrive « à la fin de la trêve ». Pour lui, « le gouvernement s’est tendu un piège avec ce référendum : ils se mettent eux-mêmes au pied du mur car c’est une déclaration de guerre, et dans le même temps c’est une façon de ne pas poser de décision politique ». La Vache-Rit se vide doucement mais la soirée ne fait que commencer : elle se poursuit au Gourbi, avec une improbable cérémonie de remise des lots pour les gagnants des paris sur les résultats du référendum, suivie d’un concert et d’une fête sous les étoiles, jusqu’au petit matin.

Isabelle Rimbert
Photos : © Isabelle Rimbert / Basta !

En bref

Vidéos

  • Artisanat « Un métier n’est pas là pour vous emprisonner mais pour vous rendre libre »

    Voir la vidéo
  • Documentaire participatif Opération climat : saisir le bonheur de peur qu’il ne s’en aille

    Voir la vidéo

Voir toutes les vidéos