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Mouvement social

Intermittents du spectacle : la culture rapporte gros mais les artistes coûteraient trop cher

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58 milliards d’euros et 670 000 emplois, c’est le « PIB culturel » de la France. Ce qui n’empêche pas Medef et gouvernement de remettre en cause le statut qui permet aux artistes et techniciens du spectacle les plus précaires de vivre de leur métier et de faire découvrir leurs créations. Et pas seulement sur de grandes scènes urbaines ou lors de prestigieux festivals, mais sur tout le territoire. Reportage dans la région Centre, auprès de professionnels du monde du spectacle qui se mobilisent aussi quotidiennement pour ne pas être les victimes de cette réforme.

Lundi 16 Juin, 15 heures. Trente-cinq personnes se sont regroupées pour une réunion improvisée dans une rue du centre-ville de Châteauroux. Parmi eux, une dizaine d’intermittents, une portion de la centaine d’artistes et de techniciens du spectacle qui vit dans le département. Quelques semaines après le début du mouvement de grève, en réaction à l’accord établi le 22 mars entre l’Unedic et plusieurs partenaires sociaux, ces intermittents ont décidé de rentrer à leur tour dans le conflit. Loin des grands festivals, ils veulent faire entendre leur voix. Leurs actions seront plus confidentielles, plus isolées que dans des grandes villes, mais ne sont pas dénuées de sens. Ce qu’ils veulent, c’est montrer qu’ici aussi la fin de l’intermittence, c’est la mort du spectacle.

« En 2003, à Châteauroux, on s’était beaucoup impliqué dans le conflit, explique Nico, technicien-lumière. Cette année aussi, on se devait de réagir. » C’est lui qui a, en quelque sorte, initié le mouvement dans l’Indre. Non syndiqué et loin de se décrire comme un leader, le jeune homme au look de baroudeur reconnaît trouver sans peine les heures nécessaires au renouvellement de son statut, mais pas sans effort. « Si je suis chez moi une semaine par mois, c’est cool. » Ce métier-passion qu’il exerce depuis douze ans est à ce prix. « On ne se mobilise pas, on n’annule pas les spectacles par plaisir. Ça ne fait jamais plaisir aux intermittents de ne pas jouer. Mais on ne pouvait pas laisser passer cet accord. » Au sein du petit collectif de Castelroussins, des propositions d’action émergent : intervenir lors de spectacles, diffuser un extrait sonore d’une tribune avant les concerts… Mais avant tout, ils s’interrogent sur les moyens d’alerter les spectateurs tout en gardant leur sympathie. Et leur expliquer en quoi consiste ce statut, pourquoi ils ne sont pas des assistés.

L’exception culturelle française repose sur la précarité

L’intermittence n’est pas un métier, c’est plutôt l’opposé : un statut de chômage. Il concerne les ouvriers, techniciens ou artistes dont le travail est, par nature, discontinu et précaire. Un dispositif « unique au monde » fondé lors du Front populaire qui a permis un « foisonnement créatif inouï », rappelle la ministre de la Culture Aurélie Filippetti, dans une tribune publiée dans Le Monde du 30 juin. Issus du monde du spectacle, du cinéma, de la production ou de l’audiovisuel, tous doivent travailler un minimum de 507 heures, sur une période de dix mois pour les techniciens (annexe 8 de l’Unedic) et de dix mois et demi pour les artistes (annexe 10). Cette durée travaillée ouvre un droit à 243 jours indemnisés, indemnités qui seront perçues les jours « chômés » ou non payés, entre deux contrats.

Chaque fin de mois, l’intermittent déclare donc ses jours travaillés, Pôle Emploi complète pour assurer un salaire complet. En moyenne, un intermittent perçoit 2322 € par mois, un revenu composé pour moitié de son activité et pour moitié de ses indemnités. S’il existe des disparités entre techniciens, mieux rémunérés, et artistes, l’exception culturelle française repose sur la précarité : 87% des contrats sont des CDD, et un tiers des intermittents perçoivent des revenus inférieur au salaire médian français (1 675 euros bruts mensuels) [1]

Travailler 30 heures, payées 10

Pendant la durée d’indemnisation, pas question de se tourner les pouces. De nouveaux cachets et contrats permettront de renouveler le statut en travaillant le nombre d’heures demandé. Pour un salarié à temps plein, 507 heures de travail s’effectuent en un peu plus de trois mois. Et pourtant, pour obtenir leur statut, ces hommes et femmes scrutent tout au long de l’année l’avancée de leurs prestations, réalisent de vrais comptes d’apothicaire, tout en travaillant sans compter leurs heures. C’est la nature contradictoire de leur métier. « Si l’emploi est intermittent, le travail, lui, est permanent ! Avant de jouer, il faut s’être formé, avoir répété, avoir cherché inlassablement le moyen de donner au public le meilleur de soi-même », décrit la ministre de la Culture.

Amélie, une jeune technicienne-son, ne la démentira pas. « Lors de l’une de mes dernières dates, j’ai été payé pour dix heures : préparer la scène, gérer le son lors du concert et ranger. Mais je considère que j’en ai travaillé trente : la préparation du matériel, le chargement du camion, le transport et au retour le déchargement du matériel et le rangement… Tout ce temps là, je bosse, mais je ne suis pas payée par mon employeur. » Impossible de savoir le nombre d’heures réellement accomplies par un intermittent sur cette période de dix mois. En France, en 2011, près de 254 400 personnes ont, un moment ou un autre, cotisé au régime des intermittents. Seul 108 600, moins de la moitié, ont obtenu leur statut, 46% de techniciens et 54% d’artistes.

« Avec cette réforme, je suis à nouveau perdue »

Amélie entame sa saison d’été, la plus chargée de l’année, mais ce conflit ne se ferra pas sans elle. Cette petite blonde de 24 ans n’a pas vécu la réforme de 2003, mais elle en subit les conséquences : notamment faire ses 507 heures en 10 mois plutôt qu’en 12 mois comme c’était le cas avant. Si aujourd’hui, elle est pratiquement incollable sur le statut et les façons de l’obtenir, cela n’a pas toujours été le cas. « A la sortie de ma formation, j’ai mis au moins deux ans pour bien comprendre comment ça fonctionnait. Et aujourd’hui avec cette réforme, je suis à nouveau perdue, j’ai du mal à voir ce que ça va changer et j’ai l’impression que c’est le cas pour beaucoup d’entre nous. » Plusieurs heures à surfer sur le net l’ont tout de même aidé à y voir plus clair : « Ce qui m’inquiète surtout, c’est le délai de carence. Pour moi, cela devrait représenter 38 jours où je risque de ne pas pouvoir déclarer mes heures. »

C’est l’un des points conflictuels de l’accord du 22 mars. Un délai de carence doit systématiquement se mettre en place lors du renouvellement du statut : plus d’un mois d’attente pour toucher le premier versement. Devant l’ampleur des contestations, le Premier ministre Manuel Valls s’est engagé, le jeudi 19 juin, à ce que l’État prenne en charge cette période désormais non couverte par l’Unedic. Cela n’a pas suffit à apaiser les esprits. Pour Amélie, un problème persiste : l’impossibilité de compter ses heures réalisées au cours du délai de carence. Celles-ci ne seront pas validées dans le décompte des fameuses 507 heures, ce qui oblige les professionnels à anticiper et à calculer la meilleure date pour renouveler leur intermittence. « Notre statut ne se fait pas forcément sur un an pile. Nous pouvons écouler nos 243 jours d’indemnités en 18 mois, parfois plus. Si une année, je renouvelle mon statut juste avant ou pendant l’été, sur la période des festivals, je risque de perdre 120 heures déclarées d’un coup, et de mettre mon statut en danger. »

« On est loin d’être des privilégiés »

Car qui dit « pas d’heures déclarées », signifie « pas de statut ». C’est ce qui est arrivé à Sophie, comédienne, et intermittente depuis cinq ans. Faute d’un nombre de prestations suffisant, il y a quelques années, il lui a fallu faire sans pendant quelques mois. « On reste toute l’année dans l’incertitude, on passe notre temps à chercher du travail, à faire fonctionner notre réseau. On est loin d’être des privilégiés. » Depuis le mois d’Avril, la jeune artiste travaille comme attachée de production auprès d’un festival et réalise ses heures en cumulant deux emplois régis par le statut de l’intermittence. Sans ça, elle aurait peut-être à nouveau perdu son statut et ses revenus. « Je soutiens le mouvement de revendication, et je me déplacerai sur les différentes actions quand j’en aurai l’occasion. Mais impossible pour moi de faire grève et perdre des heures déclarées. »

Pour Sophie, le message est clair : « Aucun intermittent n’est opposé à ce que le statut soit retravaillé, mais pas comme ça. » Outre la suppression du temps de carence et le retour au 507 heures sur douze mois, elle souhaiterait voir revenir les activités de transmission artistique dans le décompte de leurs heures. Ces temps d’échanges, souvent à destination des collégiens, permettent à tout à chacun de s’initier à une pratique en compagnie d’artistes. Depuis 2003, les intermittents peuvent en déclarer un maximum de 50 heures, le reste est compté sous le régime général. Une proposition qui, dans le cadre d’une reprise des négociations, permettrait selon elle de désamorcer le conflit.

Spectacle associatif en grève

François, comédien et metteur en scène, a été l’un des premiers habitants du département à s’insurger contre l’accord du 22 mars. Le 11 juin dernier, il décide de mettre en grève sa petite salle de spectacle associative, Le 36 Manières, en guise de protestation. « Une mesure plus symbolique qu’autre chose. Mais vu ce qui se passe dans les gros festivals, je ne pouvais pas rester sans réagir », explique-t-il. Ici, l’argent rentre grâce à la générosité des spectateurs, sans aucune subvention. Les artistes acceptent de venir sans toucher de cachet et les heures de spectacle réalisées n’apporteront rien à l’Unedic. Pour autant, « c’est un lieu très lié à l’intermittence, concrétisé avec les intermittents. On voulait recréer un climat favorable, propice à une vraie liberté de création où les artistes aient le temps, détachés des contraintes que l’on voit dans d’autres théâtres habituellement. »

Pour sa troisième année d’existence, Le 36 Manières propose une programmation plus étoffée que jamais, où les compagnies profitent de cinq jours sur place, presque des mini-résidences. Mais François n’a pas hésité à ajourner cet agenda. Sans subventions, il prend un vrai risque en annulant une partie de sa programmation et en restant porte close. Mais qu’importe, pour le moment, il n’envisage pas de date de reprise. « Le conseil d’administration de l’association a validé la grève. Je ne se sentais pas de rester ouvert alors que de grands festivals n’hésitent pas à annuler. Là, j’attends de voir si Avignon bloque, ça serait déjà un signe très fort. » Le 1er juillet, les représentants du personnel du célèbre festival ont majoritairement voté pour son maintien, sans exclure pour autant « toutes formes d’expression et d’actions, y compris des grèves sous forme de débrayages allant de quelques heures à une journée entière ». Le festival d’Avignon pourrait donc bien être perturbé.

Un PIB culturel de 58 milliards d’euros

Nico, Amélie, Sophie et François : tous les quatre ont aussi choisi de continuer à se mobiliser. Et envisagent des actions à Argenton-sur-Creuse, à vingt kilomètres au sud de Châteauroux. C’est la ville que Michel Sapin a dirigée pendant douze ans. L’actuel ministre des Finances a commencé à redéfinir les contours du statut de l’intermittence dès 2012, alors qu’il était ministre du Travail avec l’aide d’Aurélie Filippetti. Depuis, il s’est très peu exprimé sur le sujet, laissant cette tâche à d’autres membres du gouvernement. Pourtant, les questions financières et comptables constituent les principaux arguments des partisans d’une réforme, voire de ceux qui, au sein du Medef, souhaitent carrément supprimer ce statut.

D’après les chiffres de l’assurance-chômage pour l’année 2011, les intermittents apportent 246 millions d’euros de cotisations, mais perçoivent, du fait de leur régime, 1,27 milliard d’euros d’indemnités. Pour 1€ cotisé, c’est 4€ d’indemnités versées, dénoncent leurs détracteurs, qui ne s’attardent pas sur les fortes disparités au sein du régime, sur la précarité des professions, ni sur la richesse que créent les activités culturelles. En 2011, le « PIB culturel » de la France – spectacles vivants, musées, arts visuels, édition, presse, cinéma... – frôle les 58 milliards d’euros et génère 670 000 emplois directs, selon un rapport de l’Inspection générale des finances publié fin 2013. Une valeur ajoutée équivalente à celle de la filière agricole, et sept fois supérieur au poids de l’industrie automobile (lire ici) ! Et une richesse à laquelle contribuent les intermittents, qu’ils travaillent pour de médiatiques évènements ou pour de petits festivals ruraux.

« On se trompe de cible en tapant sur les intermittents. On cherche à faire faire 40% des économies de l’Unedic par 3,5% de ses cotisants. C’est impossible ! », critique Frédéric Hocquard, ancien Secrétaire national du PS à la culture, élu à la mairie de Paris. Ses suggestions rejoignent celles de Sophie : le retour à la date anniversaire, la possibilité pour les artistes d’accéder au statut plus facilement, et ainsi soutenir la création artistique en France. Le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles a de son côté planché sur un modèle alternatif de l’intermittence « plus juste et économe ». Il propose notamment de plafonner davantage le niveau d’indemnisation en fonction du revenu global du technicien ou de l’artiste, ce qui pourrait faire économiser jusqu’à 100 millions d’euros (voir leur rapport).

La plupart de ces propositions ont été ignorées par la mouture de l’accord signée par six partenaires sociaux (CFDT, CFTC et FO pour les syndicats et MEDEF, CG PME et UPA pour le patronat). Une mission de « médiation » – composée d’Hortense Archambault, ancienne co-directrice du festival d’Avignon, de Jean-Denis Combrexelle, ancien Directeur général du travail et de Jean-Patrick Gille, député PS – doit elle aussi plancher sur des propositions d’ici la fin de l’année. Le spectacle ne fait que commencer.

Morgane Thimel

Photo : CC Philippe Leroyer (une) - Ivan du Roy/Basta ! (meeting à La Villette)

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