Mémoire des luttes

Quand les forces de l’ordre défonçaient la porte d’une église à coups de hache pour expulser des sans papiers

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Des gendarmes enfonçant à coups de hache la porte d’une église pour déloger les sans-papiers – femmes, hommes, enfants – qui y avaient trouvé refuge, l’image avait marqué les esprits. C’était il y a 20 ans, le 23 août 1996, sous le gouvernement d’Alain Juppé. Située dans le quartier nord-parisien de la Goutte d’Or, l’église Saint-Bernard, occupée pendant deux mois par 200 étrangers en situation irrégulière, est devenue, avec cette évacuation musclée, un symbole de la lutte des sans-papiers. Fin août, des militants des droits humains se sont retrouvés pour commémorer les 20 ans de l’évacuation et faire le point sur les luttes actuelles.

Il était presque 8h à Paris le 23 août 1996 quand les gardes mobiles ont défoncé la porte de l’église Saint-Bernard à coup de hache. Objectif : déloger les trois cent sans-papiers qui s’étaient installés là deux mois plus tôt, pour demander une régularisation de l’ensemble des sans papiers présents sur le territoire. Les manifestants venus former un cordon de sécurité autour de l’église sont délogés par des centaines de policiers. Le père Henri Coindé est forcé à stopper sa messe, les dix grévistes de la faim évacués vers l’hôpital, et les autres « sit-inneurs » embarqués dans des bus en direction du centre de rétention de Vincennes. C’était « le dernier endroit où l’on pensait l’être humain en sécurité », raconte Sissoko Anzoumane, très impliqué dans le comité de soutien aux occupants de l’église Saint-Bernard, et aujourd’hui porte-parole de l’union nationale des sans-papiers (UNSP). L’après midi, des dizaines de milliers de personnes manifestent en soutien aux sans papiers incarcérés.

« Un immigré c’est quelqu’un qui a un rêve »

Sissoko Anzoumane était présent à la commémoration de l’évacuation de l’église Saint-Bernard qui s’est tenue fin août à Paris. À ses côtés, Ali El Baz, qui a débarqué d’Algérie en France au début des années 1970, et a été régularisé quelques mois après son arrivée. Depuis, il milite pour les droits des étrangers en France. Membre du bureau du groupe d’information et de soutien aux migrants (Gisti), il assure une permanence téléphonique sur les droits de séjour, et qualifie la période actuelle de « haro sur la migration ». Il estime que quand on parle de sans-papiers, la question principale c’est celle de la liberté de circulation, très inégale selon le pays d’où l’on vient. « Mes enfants nés ici ont déjà fait la moitié du tour de la terre. Leurs cousins nés au pays, qui ont le même âge, n’ont jamais pu sortir de chez eux », constate-il avec un mélange de nostalgie et d’amertume.

« Un immigré c’est quelqu’un qui a un rêve, et quand il l’a en partie réalisé, en arrivant en Europe, repartir de zéro c’est un échec total », dit Ali El Baz. Pour lui, un migrant qui arrive sur le territoire européen devrait avoir une médaille de « courage » et « d’abnégation ». Il ne comprend pas que ces personnes soient obligées de « traverser des pays, des guerres, des déserts et la mer, de risquer leur vie, de croiser des escrocs et des voleurs... pour arriver ici et recevoir les coups de la police ». Ali El Baz est effrayé par la fracture qui se crée entre les « bons » et les « mauvais » migrants, ceux qui sont légitimes, qui fuient les guerres, et les autres. Lui, a une vision bien différente de la situation : « Une personne, au delà de la misère ou la guerre, peut avoir envie de bouger. Il suffit de voir le nombre de Français qui vivent à l’étranger. Je ne comprends pas pourquoi ce droit n’est pas donné aux gens de la rive sud de la Méditerranée ».

« On parle de personnes normales, qui travaillent »

Pour beaucoup de militants, l’évacuation de l’église Saint-Bernard reste un souvenir fort. C’est aussi le moment où la lutte des sans-papiers acquiert une vraie visibilité : 48 collectifs sont créés entre 1996 et 1998, regroupant des Africains, des Asiatiques, des ex-Yougoslaves, des Tchétchènes... La question du travail clandestin sort elle aussi de l’ombre. « Le travail a son importance dans le combat », explique Sidi Soumaré, président de l’Union nationale des sans-papiers. Ce père de famille sénégalais, arrivé en France en 2009, n’a pas de carte de séjour. Ce qui l’oblige à vivre de petits boulots malgré un diplôme de dessinateur assistant d’architecte qu’il a réussi à passer via la formation professionnelle à distance. « Le terme clandestin est stigmatisant, il est péjoratif, alors que l’on parle de personnes normales, qui travaillent, qui ne sont pas des délinquants... Simplement, ces personnes n’ont pas de carte de séjour. Mais être sans-papiers, ce n’est pas être sans droit, ni sans pouvoir de revendication, répète-il. Je suis aussi un travailleur et en tant que tel j’ai des droits, dit-il. Car le travail m’apporte un développement personnel, mais enrichit aussi l’État. »

Le travail est aussi un endroit où l’on crée des liens, qui peuvent être un vrai appui pour obtenir une régularisation. Demba Doukara, arrivé en France depuis sa Mauritanie natale en 2001 explique ainsi que s’il a pu obtenir des papiers, c’est en partie grâce à ses employeurs. Débouté de sa demande d’asile à son arrivée en 2001, Demba Doukara trouve du boulot « sous alias », c’est à dire avec l’identité d’un autre.
Après avoir demandé à son patron de modifier ses heures de travail pour qu’il puisse aller manifester avec la coordination Ile-de-France des sans papiers, Demba Doukouré finit par l’informer du fait qu’il est sans papiers. D’abord crispé par cette découverte, l’employeur témoigne finalement en faveur de Demba, assurant que c’est bien lui qui travaille au sein de son entreprise, et non la personne à qui il avait emprunté son identité.

« On encourage les Français à la mobilité mais on la refuse aux étrangers »

Quel bilan peut-on tirer de ces vingt années de combats ? Des choses ont avancé, selon les militants. Les organisations de défense des droits des sans-papiers ne sont plus obligées d’occuper des églises. Elles sont désormais reçues par les autorités pour discuter. Mais la désillusion est grande face à l’immobilisme des politiciens, qui font trop souvent des promesses qu’ils ne tiendront pas, et n’ont pas donner suite aux deux vagues de régularisations massives de 1981, avec 134 000 régularisations, puis de 1997 avec 84 000 régularisations. Chiffres à l’appui, les militants dénoncent la posture des politiciens de gauche. Martine Doucouré, militante du Mrap, pointe l’augmentation des expulsions sous le quinquennat de François Hollande, et la baisse d’attribution des cartes de séjour.

Pourtant depuis 1996, les sans-papiers ont continué à se mobiliser régulièrement et à mener des actions, rappelle le tract distribué pendant la journée de rencontre. En 2002, ils occupent la Basilique de Saint-Denis et organisent la marche de Marseille à Paris. En 2004, c’est une marche de Bruxelles à Paris qui a lieu. En 2009, l’occupation de la CNAM est organisée. Pour le 50ème anniversaire de l’indépendance des pays africains en 2010, c’est une marche de Paris à Nice. En 2011, les militants participent au Forum Mondial de Dakar, avant, l’année suivante, d’organiser la Marche européenne des sans-papiers et des migrants, suivie d’une grève de la faim entre 2012 et 2013 à Lille : « Faut-il mourir pour avoir des papiers ? ». Sans compter deux participations aux Forums sociaux de Tunis en 2013 et 2015. De tous ces moments de mobilisations, le meilleur souvenir d’Ali El Baz reste l’occupation de la maison des Français à l’étranger, en 1997, un bâtiment qui dépend du ministère des Affaires étrangères. Un lieu représentant l’hypocrisie de ce problème : ici on aide les Français qui souhaitent partir à l’étranger à s’assurer qu’ils puissent bénéficier de leurs droits : « On encourage les Français à la mobilité, la même mobilité que l’on refuse aux étrangers ! » s’insurge-t-il.

Il est à nouveau question de démanteler le camp de Calais. L’association Service social famille migrants a dénoncé il y a quelques jours des opérations de police conduisant à l’interpellation de demandeurs d’asile, parfois même dans la file d’attente devant les locaux de l’association France terre d’asile, chargée de l’accueil des personnes en demande de protection internationale. La question de l’accueil des étrangers en France est toujours posée. Pour Kamel Badaoui, militant des quartiers populaires, du chemin a été parcouru avec de nombreuses régularisations, « mais pas assez ». Il y a besoin que cette lutte se pose sur un registre politique et non sur un registre moral, « car c’est une lutte pour les droits », souligne-t-il. Il parle même de « lutte de civilisation » : comment avec tant de richesses en France ne trouve-t-on pas de solutions pour des gens qui ont travaillé 10 ou 15 ans comme n’importe quel citoyen ? interroge-t-il. Et de conclure sur la situation des réfugiés fuyant les conflits et qui s’entassent dans les rues de Paris : « Ils font partie des sans-papiers : ils sont de nos luttes, nous sommes de leur combat. »

Sana Sbouai

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut Panos d’Afrique de l’Ouest.

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