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Traumatisme collectif ?

Attentats : « Cet événement nous rappelle à quel point la parole et donner du sens sont essentiels »

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Depuis dix jours, la consommation de psychotropes aurait augmenté en France. Les attentats ont provoqué un choc traumatique, d’autant plus important qu’il s’agit d’attaques ciblées. Et les Français – y compris les enfants – ont été très exposés aux images télévisées, souvent en direct, via les chaines d’information en continu. Au-delà des analyses politiques, quelles seront les conséquences psychologiques de ce traumatisme collectif ? Entretien avec Hélène Romano, docteur en psychopathologie, spécialiste des psycho-traumatismes et du suivi de victimes au CHU de Créteil.

Basta !  : Pourquoi ces attentats ont-ils suscité une plus grande émotion, une plus grande mobilisation que d’autres attaques terroristes ?

Hélène Romano [1] : En France, la question du psycho-traumatisme est mieux prise en compte aujourd’hui qu’il y a dix ans, où les cellules d’urgence n’existaient pas. Il existe donc une plus grande reconnaissance de l’impact traumatique de ce type d’événements sur les personnes. On en parle davantage, quitte à être parfois excessif. Deuxièmement, la population française a été très exposée via les images télévisées. Beaucoup de personnes ont vu en direct à la télévision la mort du policier ou l’intervention du GIGN à la supérette de Vincennes. On ne savait pas comment cela allait se terminer, ça tirait dans tous les sens, les gens ont vu des corps quand les forces d’intervention ont ouvert le rideau de fer du magasin. Il y a eu confrontation en direct à des images de mort, ce qui implique inévitablement une dimension traumatique. Cette confrontation avec la mort est entrée dans notre quotidien avec une proximité effrayante : ce ne sont pas des morts à l’autre bout du monde, mais à côté de chez nous, ce qui majore de manière importante les conséquences psycho-traumatiques.

Le fait que tout ait été vécu en direct, avec les chaines d’informations en continu, change donc la perception, l’onde de choc ressentie ?

Cela change beaucoup de choses. Les télévisions d’information en continu diffusent les images quasiment en même temps qu’elles les reçoivent. Nous ne sommes plus face à des journalistes qui décryptent les images et les complètent par des informations, mais face à des commentateurs. L’absence de décryptage de l’image provoque des conséquences très complexes. Les parents ne devraient pas laisser les enfants seuls devant les images sans être présents pour en parler avec eux. En plus, ces chaines reprennent une partie des discours, mais pas la totalité, ce qui contribue à les couper de leurs contextes. Depuis l’apparition des chaînes d’info en continu nous leur disons de faire attention. Elles ont un très fort impact sur les gens fragilisés. Nous en faisons le constat individuellement avec nos patients.

Le fait que certaines victimes soient connues, à Charlie hebdo, a-t-il changé quelque chose dans cette perception ?

Ce qui change la donne, c’est le symbole que les victimes représentaient. Des millions de personnes n’avaient pas forcément entendu parler de Charb ou de Wolinski… Plus que les personnes, c’est le symbole qui a bouleversé les Français. Un symbole qui en plus était protégé – des gens ont été tués alors qu’ils bénéficiaient d’une protection policière. Cela crée un double impact, une angoisse supplémentaire. Si les victimes de l’équipe de Charlie Hebdo avaient été tuées lors d’un déplacement dans un pays en guerre, en Afghanistan par exemple, l’impact n’aurait probablement pas été aussi fort.

Des attaques ciblées comme celles-ci – envers des journalistes, des policiers, des Juifs – ont-elles un impact différent d’un attentat « aveugle » ?

D’après les études de suivi de victimes, pour tout type d’événements, ceux qui sont de nature intentionnelle – les crimes ciblés, les attentats ciblés – engendrent des traumatismes, des troubles, beaucoup plus importants. Un attentat à la bombe « au hasard » n’a pas le même impact que le fait de cibler une supérette juive, une radio ou un journal. Le fait que ce soit intentionnel, dirigé contre quelqu’un, est plus déshumanisant : celui qui a voulu me tuer a vraiment voulu me détruire. Ce qui entraîne plus de difficultés pour la suite.

Les ventes d’anxiolytiques et de somnifères semblent avoir augmenté de 18 % depuis dix jours, selon une étude [2] (qui a été nuancée par le Conseil de l’ordre des pharmaciens). Est-ce lié au traumatisme collectif, au stress, à la peur ?

La population a été confrontée à des événements très violents et a réagi de façon adaptée. L’émotion n’est pas négative. Elle est d’autant plus normale que les gens s’identifient aux victimes, par leurs convictions, par une appartenance communautaire ou religieuse, ou du fait que cela touche tout le monde : chacun aurait pu mourir en faisant ses courses. Il aurait été intéressant de faire la même étude sur l’augmentation des ventes de psychotropes au moment du 11 septembre, ou après l’accident de train de Brétigny-sur-Orge. Beaucoup de personnes qui prennent le train ou le RER étaient anxieuses la semaine suivante.

Qu’il y ait une augmentation de la consommation de psychotropes n’est pas étonnante. Réagir avec de l’angoisse, de la peur, de la tristesse après un événement traumatique, c’est très adapté. D’autant qu’en France, nous sommes les champions de la consommation d’anxiolytiques à tout-va. Ce qui est important, c’est de ne pas le psychiatriser. On a tendance, quand on vit des choses compliquées, à s’imaginer qu’à un moment, c’est fini, tout va bien. Des gens endeuillés vont alors voir leur médecin et se retrouvent chargés comme des mules d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, de somnifères. Pleurer, être triste, est complètement normal. Durant le premier mois, ces réactions sont tout à fait adaptées, il ne faut pas psychiatriser.

On sent aussi un besoin de parler, d’analyser, de trouver du sens à ces événements…

C’est une réaction normale. Cet événement nous rappelle à quel point la parole, la mise en sens, la mise en pensée est essentielle. Vous pouvez shooter tous les Français avec des somnifères, des anxiolytiques, cela ne va pas régler sur le long terme les causes de l’angoisse. Pour les problèmes de trauma, un médicament peut aider, mais ne peut jamais tout régler. C’est plutôt sain que les gens parlent, aient besoin de témoigner. À condition qu’ils soient écoutés, entendus, compris. C’est plus compliqué s’ils ne le sont pas.

La participation à des grandes mobilisations, comme celles des 10 et 11 janvier, est-elle aussi thérapeutique ? Faut-il être dans l’action pour reprendre le contrôle ?

La cérémonie collective est un espace de ritualisation. Le groupe social a été mis en danger, mis à mal par ces attentats. Le fait de défiler ensemble va ressouder le groupe : on va montrer qu’on n’est pas seul, qu’on est un groupe solidaire qui a un minimum d’intérêt commun pour faire force. Le rituel collectif a une dimension thérapeutique – le dimanche 11 janvier au soir, après la grande mobilisation, les gens étaient heureux, soulagés. Cela a été un moment de calme, une petite bulle de calme après le drame, où les gens ne restaient plus passifs. Ils étaient dans le recueil et l’hommage. Mais une fois que les corps sont enterrés, une fois que tout cela s’apaise, il y a le vide. Et il peut y avoir alors beaucoup de violence.

Cela renforce-t-il l’exigence que des « réponses » soient apportées ? Que les gens aient le sentiment que leurs angoisses ont été entendues ?

Une personne rendue vulnérable, fragilisée psychologiquement, recherche la confiance. Elle ressent le besoin d’être entendue, respectée. Trahir ces attentes, générer un sentiment d’abandon, conduit à un risque important. Le politique au sens large, celui qui représente le peuple, doit être extrêmement attentif, proposer des choses positives. S’il n’y a pas d’écoute, il y a un risque que ces personnes fragilisées retournent la violence contre eux-mêmes – avec plus de conduites dépressives, de passages à l’acte suicidaire, de mal-être. Et que cela augmente aussi le risque de mouvements collectifs violents et agressifs.

Cet événement se situe aussi dans un contexte social particulier, avec un sentiment de délitement du lien social…

Cela intervient dans un moment particulièrement délicat. Peut-être qu’à un autre moment, une autre période de l’histoire de France, plus sereine, les mêmes événements n’auraient pas eu le même impact. Les journalistes sont également devenus des cibles fréquentes, que ce soit à l’étranger ou ici, en France. Cette nouvelle violence envers cette profession marque beaucoup. Les gens expriment leur peur, leur inquiétude de ne plus être respectés dans leur liberté expression. Un peuple qui serait très serein, très valorisé, n’aurait pas réagi de cette façon.

Que pensez-vous des injonctions lancées par certains : injonction à la désolidarisation exigée envers les musulmans, et aujourd’hui une injonction à « être Charlie », dans laquelle certains ne se reconnaissent pas. Est-ce aussi une forme de violence ?

Vouloir mettre les gens dans une case est toujours dangereux, quel que soit le sujet. Et vouloir mettre quelqu’un de fragile dans une case, c’est le fragiliser encore davantage. Tout le monde a besoin de vivre, d’être en dehors des cases certaines fois. Il y a toujours un risque pour un sujet, avec des injonctions de ce type, surtout quand il est blessé psychiquement.

Propos recueillis par Agnès Rousseaux

@AgnesRousseaux

Hélène Romano est l’auteur de L’enfant face au traumatisme, préface de Boris Cyrulnik, Éditions Dunod, 2013, et Aide mémoire de l’Urgence médico-psychologique, Dunod, 2013. Voir son site.

Photo : Place de la République, Paris, 7 janvier 2015, rassemblement après l’attentat contre Charlie Hebdo © Daniel Maunoury

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